[ÉDITO] Liberté d’expression : du Glavlit soviétique au « label » d’Emmanuel Macron

En URSS, la censure par l'Union des écrivains s'ajoutait à celle de nombreux organismes, parmi lesquels le Glavlit.
Capture d’écran (17)

L'Élysée a franchi un stade inédit, dans la propagande officielle : l'attaque frontale de plusieurs médias d'opposition accusés de diffuser des « fake news ». Toute critique au fameux « label » macroniste expose donc nos médias aux foudres présidentielles, même si le pouvoir se concentre dans l'étrange vidéo diffusée le 1er décembre sur les réseaux sociaux sur certains médias, les médias du groupe Bolloré à l'exclusion des autres, pourtant parfois très critiques. Cette communication officielle restera dans les annales :


Bien sûr, avant même ce message surréaliste, la députée européenne Nathalie Loiseau s’était précipitée au secours de la croisade anti-liberté d’expression d’Emmanuel Macron. Il faut dire que la déclaration présidentielle prononcée le mercredi 26 novembre à Arras – « On va donc tout faire pour que soit mis en place un label » de l’information - provoque une indignation croissante et largement partagée, bien résumée par le maire LR de Cannes : David Lisnard évoque « une dérive liberticide ». « Nous devons isoler les dingues qui veulent réduire la démocratie », s’emporte, de son côté, l’écrivain et emblème des Gueux, Alexandre Jardin. Bardella et bien d’autres ont été dans le même sens.

Les attaques surgissant de toutes parts, il faut défendre l’indéfendable. Et c’est donc Loiseau qui monte au feu. Ce 30 novembre, la macroniste en chef au Parlement européen s’est surpassée : « Ce n’est pas au politique de décider quels sont les bons et les mauvais sites d’information, plaide-t-elle, sur X, une main sur le cœur, reprenant les propos d’Emmanuel Macron. C’est aux journalistes eux-mêmes de mettre au point un indice de qualité et de fiabilité, et aux plates-formes de rendre l’information de qualité plus visible. »

Pour cette tâche ingrate, la Macronie a donc trouvé Reporter sans frontières (RSF) et sa Journalism Trust Initiative (JTI). Cela n’a rien d’une lubie soudaine. En 2024, les fameux États généraux de l’information ont « consolidé » cette proposition, rappelait Macron, la semaine dernière.

Dérive néo-soviétique

Le monde macroniste est bien fait… Les États généraux de l’information ? : « En toute transparence et dans le cadre d’un processus ouvert et contradictoire, les États généraux devront associer toutes les parties prenantes ainsi que les citoyens », clamaient ses organisateurs. Moyennant quoi, cette offensive anti-Bolloré et anti médias d'opposition a été menée toutes portes et fenêtres fermées... La candidature de BV, posée sans illusions mais non sans arguments, avait ainsi reçu cette réponse lapidaire : « Après un examen attentif par le comité de pilotage et par les présidents des groupes de travail, elle [votre candidature] n'a pas été retenue. » On voulait « savoir comment ont été constitués les comités de pilotage, qui en fait partie et quels sont les critères précis de sélection. Je ne puis croire que le choix des participants à ces travaux soit effectué de manière subjective », insistions-nous. Cette question légitime est restée sans réponse, à ce jour…

Le contrôle de l’information a une longue histoire, en France. De la Révolution à la loi de 1880 et de 1880 à nos jours. À gauche, il est de bon ton de se gausser du ministre de l’Information Alain Peyrefitte, qui s’enquérait des titres du JT du soir à l’ORTF. La gauche a fait mieux, depuis. Mathieu Bock-Côté l’explique fort bien, cette semaine, dans un passionnant entretien avec Gabrielle Cluzel.

Pour l’intellectuel québécois, qui publie Les Deux Occidents. De la contre-révolution trumpiste à la dérive néosoviétique de l’Europe occidentale (Presses de la cité), « une Europe occidentale, effrayée par la possibilité d’une contamination trumpiste, connaît une forme de dérive néo-soviétique. Un Occident post-occidental progressiste diversitaire, néo-socialiste quelquefois, se construit en Europe occidentale et dit : ¡No pasarán! Le trumpisme, le populisme, le conservatisme ne passeront pas. »

Les parallèles historiques ne se recoupent jamais totalement, mais ils donnent à réfléchir. En l’occurrence, les initiatives macroniennes ne contreviennent pas seulement à l’article 11 de la Constitution sur « la libre communication des pensées et des opinions », à la loi de 1880 sur la liberté de la presse et aux lois européennes. Elles rappellent irrésistiblement les initiatives… soviétiques qu’on avait cru disparues d’Europe en 1990.

L’incarnation et le symbole de cette censure en URSS est le Glavlit, l’organisme soviétique chargé de contrôler, de 1922 à 1990, toutes les publications. La Revue des études slaves a publié en 2001, sous la plume de Catherine Depretto, une étude savante (La Censure à la période soviétique (1917-1953)) qui résonne étonnamment, dans la France de 2025.

Retour au Glavlit soviétique ?

La censure soviétique s’exerce alors via l’autocensure du rédacteur qui connaît les limites de l’exercice, explique l'auteur. Via le fameux Glavlit qui coupe et réprime sans ménagement tout écart par rapport à la ligne du pouvoir. Et via des organes de sécurité et des organes politiques : Comité central, Bureau politique, secrétaires chargés de l’idéologie, etc. À ce dispositif à la fois hermétique et diffus « s’ajoutent le rôle de l’Union des écrivains (à partir de 1934) et celui des autres organes exerçant aussi des fonctions de censure (Politotdel du Gosizdat, Glavpolitprosvet, censure militaire, etc.) ». Pas de procédure claire ni de répartition des tâches : « Les procédures d’interdiction sont souvent difficilement lisibles : elles semblent chaotiques, imprévisibles, donnant plus l’impression d’une cacophonie bureaucratique que d’une action parfaitement maîtrisée », écrit Catherine Depretto. Difficile de ne pas trouver des ressemblances troublantes dans l'information sous surveillance voulue par Macron et dans le rôle de RSF.

Il faut laisser le dernier mot à Alexandre Soljenitsyne : « L’Occident, qui ne possède pas de censure, opère pourtant une sélection pointilleuse en séparant les idées à la mode de celles qui ne le sont pas – et bien que ces dernières ne tombent sous le coup d’aucune interdiction, elles ne peuvent s’exprimer vraiment ni dans la presse périodique, ni par le livre, ni par l’enseignement universitaire », écrivait-il, dans Le Déclin du courage, son fameux discours à l’université de Harvard du 8 juin 1978. Désormais, elles s'expriment timidement, provoquant le retour d'une forme de censure. À l'évidence, Soljenitsyne reconnaîtrait chez nous des reflets de l'univers qu'il avait dénoncé. Bienvenue dans l’UE de von der Leyen et la France d’Emmanuel Macron !

Article mis à jour ce 2 décembre à 12h30

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 02/12/2025 à 21:53.
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Marc Baudriller
Directeur adjoint de la rédaction de BV, éditorialiste

Vos commentaires

110 commentaires

  1. Nous découvrons que la Stasi, organisme d’Etat situé en Allemagne de l’Est derrière le rideau de fer, était chaperonnée par le Glavlit, organisme soviétique. Pas surprenant.

    Pour avoir testé l’exercice de la Stasi nous pouvons certifier que sa censure était efficace. Chacun surveillait ses propos, comme cela le devient en France sous pression de l’Arcom et de lois qui restreignent l’expression ( les humoristes en savent quelque-chose). Chaque média allemand voyait son information préalablement analysée avant publication. Ce qui adviendra en France sous pression de « labélisation ». Macron nous prépare véritablement un régime totalitaire.

  2. Je ne voudrais pas être désagréable, on doit respecter tous les avis bien sûr mais, les originaux qui demandent la destitution de Macron, connaissez-vous au moins la procédure ?
    C’est étonnant cette façon de prêcher dans le désert des trucs qui n’arriveront pas.
    Ça vous donne le sentiment de faire partie d’un grand mouvement libérateur ?
    Vraiment je ne comprends pas.
    Si la situation n’était pas si grave on pourrait en rire.
    La prochaine échéance c’est 2027.
    Nous en avons d’autres bientôt qui donneront une tendance de ce que veulent les français.
    Alors allez voter, sinon prenez un billet pour Gobi ou le Sinaï c’est très beau.

    • Habitant près de la frontière nous avions une amie Suisse qui nous avait ouvert les yeux : »vous les français vous n’avez pas droit de vote mais seulement droit d’élection. » Elle avait « presque » raison. nous ne faisons que donner notre voix, autrement dit nous la perdons et nous voudrions par cette perte être souverains! Quelle naïveté !

      • Formidable tout est dit.
        Excellent.
        Mais quel punchline. Époustouflant.
        La question est comment voulez vous destituer Macron.
        Le reste c’est de la littérature comme dit Goldnadel.

    • Oui mais sauf erreur de ma part, l’interprétation de GB tend à dire qu’il dit vrai…et qu’il le paye!
      Là c’est le contraire, il ment et il ne paye pas encore!

  3. L annonce du Président a fait un tollé. Les Républicains vont mettre une pétition en ligne ce matin. C est grave et J espère que le Président du Sénat va bouger.

  4. Nous allons laisser ce type à l’Élysée encore longtemps ?
    Et l’opposition qui ne bouge jamais ! Ah elle est belle la classe politique !!

  5. Ce pauvre sire ne sait plus comment tenter de se rendre intéressant !
    On dirait un ado gesticulant en train de se noyer !

  6. Il ne faut surtout pas croire que notre président soit seul dans son combat pour la Vérité, il peut compter sur les journalistes zélés du service public. Pas plus tard qu’hier, Nathalie Saint-Cricq déclarait : « le problème, c’est qu’il y a maintenant beaucoup trop de sources d’informations. » Il est vrai que c’était quand même plus simple quand toute information était estampillée Duhamel !

  7. Un label !! Le pire du pire, une infamie déguisée en discours moraliste, content comme toujours de s’écouter parler.
    Quels seront les journalistes fiers de leur rôle de cafteurs ?

  8. Etre calife, à la place du calife…Ce personnage acariâtre et rouge de haine d’une bande dessinée, colle parfaitement à l’ image de notre Président actuel. Il ne cesse de parler de stigmatisation sans se gêner de le faire et se voudrait démocrate alors qu’il est sectaire, clivant. Cette obsession a vouloir faire taire ceux et celles qui ne pensent pas comme lui, commence franchement à inquiéter. Pourtant même si des enquêtes d’ opinion ne sont ni favorable à sa politique, ni au délicat problème de l’ Intégration….Va-t-il donc faire fermer certains organisme de sondage ?

  9. Tous les oiseaux volent mais pas à la même altitude, et cette dame Loiseau, chambre de résonance de la bonne parole macronienne, vole visiblement bas. Quand elle déclare, « C’est aux journalistes eux-mêmes de mettre au point un indice de qualité et de fiabilité », mon cerveau primitif pense, c’est aux politiques eux-même de mettre au point un indice de qualité et de fiabilité de leurs déclarations et actions ! Cela serait il raisonnable ? Cela marcherait il ? Bien sûr que non, car au delà de la subjectivité naturelle, il y a au moins une raison principale, les intérêts des uns ne sont pas ceux des autres ! Et il en est de même avec le journalisme. La solution ? Elle est à regarder du côté de la Suisse qui sait trancher les questions qui se posent en sollicitant le peuple.

    • La dernière fois que le peuple a été sollicité, c’était à la demande de Chirac. Le peuple devait accepter ou refuser la constitution européenne – pas l’Europe – Constitution concoctée par Giscard, on devine facilement qui elle avantageait. Le peuple s’étant prononcé contre, Sarkozy s’est assis sur cette décision  » démocratique ».
      Vote, à ne pas confondre avec élection, devenu inutile m’a conforté dans le fait de ne plus aller aux urnes, le peuple y est méprisé. La seule démocratie française se fait dans la rue par toutes sortes de manifestatuions sans lendemain.

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