[CINEMA] Franz K., le film-hommage d’Agnieska Holland à Kafka

Franz Kafka a droit, aujourd’hui, à un film biographique relativement exhaustif sur sa vie et sa postérité.
© Bac Films
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Nous recensions, dernièrement, l’adaptation par le cinéaste François Ozon de L’Étranger, roman célèbre d’Albert Camus que l’on rattache communément à la littérature de l’absurde.

Précurseur de ce mouvement phare du début du XXe siècle, Franz Kafka a droit, aujourd’hui, à un film biographique relativement exhaustif sur sa vie et sa postérité. Derrière la caméra, la Franco-Polonaise Agnieszka Holland assure la mise en scène et confirme, s’il en était besoin, son vif intérêt pour la littérature. Car en effet, celle à qui l’on doit Le Jardin secret (1993), Rimbaud Verlaine (1995) et Washington Square (1997) confie son admiration depuis l’adolescence pour les écrits de Kafka. Elle a d’ailleurs réalisé, dans les années 80, un téléfilm polonais adapté du Procès, œuvre majeure de l’auteur publiée un an après son décès survenu en 1924.

À l’ombre du père, une ambition littéraire

Ironique, voire caustique, Franz K. prend le contrepied total de Kafka, le dernier été, ce film de Georg Maas et de Judith Kaufmann, sorti en 2024, qui se concentrait modestement sur les dix derniers mois de l’écrivain souffrant alors de tuberculose, aux côtés de sa compagne Dora Diamant.

Contrairement à celui-ci, le film d’Agnieszka Holland retrace l’existence entière – mais courte – de ce modeste employé d’assurance, de son enfance jusqu’à sa mort, et, ce faisant, s’affirme comme un « biopic » plus traditionnel. Néanmoins consciente des limites intellectuelles et artistiques d’un récit trop linéaire, la réalisatrice opte pour une narration éclatée (décousue ?), nous faisant passer d’une époque à une autre dans un jeu de va-et-vient permanent dont l’un des fils rouges est la relation compliquée qui unit le jeune Franz à son père Hermann. Indélicat, mal dégrossi, ce dernier affiche ouvertement, et en toute occasion, sa déception devant le manque d’ambition sociale d’un fils qu’il aimerait plus viril, plus expansif. Un père qui jamais, nous dit-on, ne sut valoriser la fibre artistique de son enfant mais qui l’aimait sincèrement.

De son côté, Franz apparaît comme un être hypersensible, excessivement introverti, ambitieux avec les mots, mais plus enclin à aimer à distance les êtres avec lesquels il correspond, et qu’il redessine dans son esprit en fonction de ses attentes, que ceux qu’il côtoie réellement au quotidien et dont il s’avère incapable de percevoir la sensibilité propre. Les médecins d’aujourd’hui parleraient d’une personnalité « borderline » : un type d’individu trop accaparé par ses émotions pour savoir composer avec celles des autres. Manque d’empathie qui confine bien souvent à l’égoïsme forcené…

Kafka, un objet de fascination

Plus original dans son propos qu’il n’y paraît, Franz K. bénéficie d’une mise en scène et d’un montage énergiques, avec effets de zooms et regards caméra, traduisant sans cesse l’excentricité profonde d’un antihéros maniaque et souffreteux devenu malgré lui un objet de fascination à travers le monde. En attestent ces séquences contemporaines sur l’exceptionnelle fétichisation du personnage : on évoque alors les « Kafka burgers » vendus à Prague (« Kafka aimait les potatoes », affirme benoîtement le serveur d’un fast-food !), les divers circuits touristiques ou la production foisonnante d’études littéraires et d’analyses de son œuvre.

Légèrement foutraque, non dépourvu de longueurs et de répétitions, le film d’Agnieszka Holland risque bien de perdre en route quelques spectateurs.

3 étoiles sur 5

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Pierre Marcellesi
Chroniqueur cinéma à BV, diplômé de l'Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle (ESRA) et maîtrise de cinéma à l'Université de Paris Nanterre

Vos commentaires

4 commentaires

  1. Merci de ( me ) rappeler ce film. Je compte aller le voir ! Je me trouve pas mal de points commun _ enfin, quelques uns _ avec Kafka. Je pense, entre autres, à cette réponse qu’il a faite à une question ; qui illustre bien qui il était. « Ce que j’ai en commun avec les Juifs ? C’est à peine si j’ai quelque chose de commun avec moi-même… « 

  2. Je lis toujours avec beaucoup d’intérêt les analyses cinématographiques de Pierre Marcellesi. Etant éloignée d’une salle de cinéma, je le regrette car souvent j’aurais envie d’aller voir le film, sujet de son regard avisé de chroniqueur dans ce domaine. Alors, il me reste à relire Kafka qui pour moi est un auteur hors normes avec un style unique et une âme particulière dont est imprégnée son œuvre. Merci en tout cas.

  3. Kafka a demandé à son ami Brod de brûler ses manuscrits après sa mort. Brod les a sauvés, raccourci quelques phrases, changé quelques mots. Toutes les publications et traductions se sont appuyées depuis sur la version Brod.
    Pour les cent ans de la mort de Kafka, l’édition originale et complète des manuscrits de Franz est désormais disponible dans la bibliothèque numérique à Marbourg. Pour les puristes et sans la patte de Max.

  4. A.Holland signe un bon film. Elle a lu les « lettres à mon père » que Kafka nous a laissées sur lui. Cet amour complexe d’un père qui ne peut accepter la sensibilité à fleur de peau d’un fils incompris et que la littérature va aider, comme un remède, à mettre au jour sans jamais guérir tout à fait. Poser l’épaule et sa plume sur un manuscrit émargé d’émotions jaillisantes est au coeur de l’écriture qui n’est jamaisqu’un « vice solitaire ». Le père, dans le film est un peu caricatural, il n’était pas nécessaire d’en faire un tel moujik, ogre à table et macho à la main de fer. J’ai été frappé par la ressemblance physique de ce Kafka. On s’y tromperait. Kafka n’était pas d’une pièce, le film n’ignore pas l’ironie de l’auteur, On le voit essayant ses textes auprès de Max Brod et les autres. Le rire était de compagnie. La traduction traditionnelle d’Alexandre Vialatte chez Galimard va dans ce sens. Et quand Franz souhaitait qu’après sa mort on brûle ses écrits, il espérait le contraire. Rires contemporains, dans cette « fétichisation », que vous relevez dans ce tourisme international, sur les traces de Kafka qu’on caresse de s’approprier par le commerce de produits dérivés. Le pauvre Van Gogh est aujourd’hui tête de gondole en salles de vente, comme Kafka qui recourut à la publication à compte d’auteur pour être lu. Peut-être ce film donnera-t-il l’occasion de revenir vers les oeuvres de Kafka. On se souvient aussi du « Procès » d’Orson Welles, qui avait été tourné au coeur de cet absurde kafkaïen un peu particulier, en ce sens qu’il est empreint d’une judéité rémanente dont les amateurs, comme pour Proust font leurs délices. Le film montre bien cette tentation d’exister de Kafka. Fiancailles. Séances de cinéma muet (Kafka le goûtait). Apprenstissage de l’hébreu. On a plaisir à ce film vibrant qui ne boude pas le plaisir d’évoquer au plus près une âme particulière. S’il pouvait renvoyait à la lecture de l’oeuvre, le plaisir serait encore plus complet.

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