[UNE PROF EN FRANCE] Après l’abandon du stylo-plume, la suppression des mains ?

Le ministère a mandaté une équipe pour réformer les normes de l’écriture telles qu’on les enseigne en primaire.
Capture d'écran YT Graphoéducation
Capture d'écran YT Graphoéducation

En ce temps de Noël, certains d’entre vous vont sûrement sacrifier à la traditionnelle carte de vœux que l’on adresse à nos proches en l’ornant de notre plus belle écriture. Et pour beaucoup d’entre vous, cela fait peut-être assez longtemps… que vous n’avez pas tenu un stylo pour écrire quelques mots à la main. C’est comme le vélo, cela ne s’oublie pas. Pour autant, force est de constater que toutes les écritures ne se valent pas. Une écriture comporte plusieurs dimensions : sa lisibilité, sa fluidité, son esthétique mais aussi sa conformité avec une norme nationale. Et comme l’État est vraiment pour nous un père aimant et plein de sollicitude, il s’est penché sur la question de l’écriture cursive. Mais oui, mais oui. Au milieu des 2.000 priorités de l’école en perdition, le ministère a mandaté une équipe pour réformer les normes de l’écriture telles qu’on les enseigne en primaire.

Je ne parle pas ici du débat qui agite depuis plus de dix ans les partisans de l’écriture scripte et les défenseurs de l’écriture cursive. Depuis que 45 États américains sur 50, et la Finlande, ont sorti l’écriture cursive des enseignements obligatoires, le débat est vif. La question que je soulève porte sur l’écriture cursive, exclusivement, celle qu’en France on a l’habitude d’apprendre grâce à la réglure Seyès inventée en 1892 par Jean-Alexandre Seyès, et que nous sommes les seuls à utiliser. Grâce à elle, nous avons des lettres de trois hauteurs différentes : un interligne pour la plupart des lettres, deux pour le d et le t, trois pour les grandes boucles du b, du f, du l, du h et du k. Et parfois on descend, mais toujours de deux interlignes (f, g, j, p, q, y, z).

Donc adieu la boucle du b, du f, du o...

Qu’est-ce qui change, dans les nouvelles préconisations de l’Éducation nationale ? Il paraît que les œilletons entraînent des confusions. L’œilleton, c’est la petite boucle qui permettait de faire le demi-tour quand on écrivait à la plume, pour un o, un r, un b ou un v, par exemple. On nous demande de ne plus l’enseigner aux enfants. De toute façon ils écrivent au stylo-bille, ils peuvent donc aller dans tous les sens sans difficulté et faire des décrochés nets. Donc, adieu la boucle du b, du f, du o, du r, du s, du v, du w et du z… En parlant de décroché, exit, aussi, celui du e. Vous vous souvenez ? On faisait un petit trait qui partait de la ligne et montait de façon oblique vers la droite, puis arrêt, décroché pour faire la boucle, et - le plus dur - nouveau passage par le point de décroché pour revenir jusqu’à la ligne du bas. Pas si évident, mais cela donne une jolie silhouette au e, celle-là même, finalement, qui est reprise par sa forme scripte avec la barre latérale qui le coupe. Eh bien, c’est trop difficile pour nos enfants. On leur demande maintenant une simple boucle, comme celle du l, mais en plus petit.

Cette obsession de la simplification

On apprenait aussi à commencer les lettres rondes par une attaque, un petit trait qui reliait la lettre ronde (a, c, q, g…) à la ligne du bas, pour que tout s’enchaîne de façon fluide (d’où le nom de la fameuse « cursive », de curro, is, ere, cucurri, cursum = courir). Ça aussi, c’est supprimé.

Si l’on veut être cynique, on dira que toutes ces réformes n’auront guère d’incidence, étant donné que la plupart des jeunes ont déjà une écriture pratiquement illisible, faute d’exigence et de rigueur dans l’apprentissage au cours des premières années.

Ce qui me gêne, ce n’est pas que l’on décide de modifier nos lettres. Après tout, nous ne les formons ni comme les Allemands, ni comme les Anglais, c’est une donnée culturelle et toute donnée culturelle est appelée à évoluer avec le temps. Ce qui m’arrête, ce sont les raisons que l’on avance pour justifier ces changements, cette prétendue volonté de « simplification ». L’école est par essence le lieu de l’apprentissage de la complexité. Elle ne doit pas avoir l’obsession de la simplification et abaisser progressivement toutes ses ambitions. On avait déjà abandonné le dessin, le bricolage, la couture, tout ce qui développait la motricité fine et l’attention. Il restait l’écriture cursive. On avait supprimé les pleins et les déliés, on a ensuite supprimé la plume, puis même le stylo-plume, interdit dans la plupart des écoles. On finira peut-être par supprimer les mains…

Picture of Virginie Fontcalel
Virginie Fontcalel
Professeur de Lettres

Vos commentaires

77 commentaires

  1. Certains aimeraient _ dans une optique totalement utilitariste _ « simplifier  » à l’extrême. Pourquoi pas une écriture phonétique ? La complexité de notre langue _ littéraire_ entraine une ouverture à la nuance, à la finesse, à la sonorité de la langue, aux oeuvres, à la beauté . Si , au nom de « bon sens  » ( utilitariste _ tout doit rapporter, être utile etc ) on en arrivait à tout « simplifier » , la décadence s’accélèrerait tout aussi … simplement.

    • avez-vous déjà reçu un message manuscrit en écriture phonétique? Je peux vous dire que c’est bien plus long à comprendre que si c’était écrit correctement. Vous êtes obligé de lire à haute voix pour comprendre ce qui est écrit.

  2. On ferait mieux d’apprendre aux enfants à se servir d’un clavier QWERTY dès qu’ils sont petits. Cela leur permettra, une fois devenus adultes, de pouvoir taper leur mémoire d’étudiant ou des rapports sans avoir à regarder le clavier mais l’écran. Tous les personnes que je rencontre tapent avec deux doigts et regardent le clavier ce qui ne permet pas de se concentrer avec aisance sur ce que l’on écrit. Or un mémoire d’étudiant c’est 200 pages…
    En fait on se fiche que l’on fasse une boucle dans un sens ou dans un autre. Cela n’a strictement aucun intérêt intellectuel. Je suis consterné par la mentalité rétrograde des enseignants Français.

  3. « certains d’entre vous vont sûrement sacrifier à la traditionnelle carte de vœux que l’on adresse à nos proches en l’ornant de notre plus belle écriture.  »

    J’ai beaucoup d’amis, mais, qui sont comme moi, des riens, des gueux qui roulent en diesel et qui ont une maigre retraite d’environ 10 à 20% des cotisations qu’ils ont payé toute leur vie.

    Aussi, nous envoyons des cybercartes de noël, car non seulement elles sont belles mais gratuites (une belle carte de Noel coûte entre 3 et 4€ ), alors que les timbres sont de plus en plus chers et on ignore totalement quand elles arriveront à destination.
    Il ne s’agit donc pas de ne plus savoir tenir un stylo (quoi que j’ai une écriture de médecin), mais une question de financement!

    • oui, les cyber-cartes son jolies et « gratuites » (quand c’est gratuit, c’est vous le produit) mais en plus de donner votre adresse de courriel, vous donnez celle de vos correspondants, et , là, je m’interroge

  4. Supprimer les mains, puis supprimer le cerveau ! Il y a déjà des précurseurs ! Voici, relevé dans un numéro de novembre du magazine TéléZ, un extrait d’interview de Sidonie Bonnec : « – Quel est votre mot préféré de la langue française ? – J’aime le mot « sofa ». Je le trouve doux ». Chacun sait, bien sûr, que sofa c’est français !
    Et je préfère la cursive, que je pratique depuis toujours ! Mais pourquoi ne pas laisser le choix aux élèves ?

    • vous avez tout-à-fait raison, il y a tout un cheminement de la pensée au cerveau qui commande le geste d’écriture

  5. Je suis née en 1947 et j’ai appris à l’école à écrire en écriture scripte. Mes frères apprirent à écrire en écriture anglaise et j’ai toujours pensé que c’était plus net ce que j’écrivais que ce qu’ils écrivaient ! De toute façon qu’en on lit un livre c’est quasiment en écriture scripte et quand je tape sur mon clavier : idem ! Je critique beaucoup de mesures prises ces dernières années par l’enseignement français (notamment la loi Evar), mais là je ne vois pas bien le mal dans cette idée et cela aiderait un certain nombre d’enfant ! Personne n’a jamais critiqué mon écriture scripte. Dans l’écriture cursive, il arrive que l’on ne comprenne pas ce qui est écrit même chez les adultes !

    • Vraiment, BV, vous me décevez ! L’orthographe c’est hyper important, donc je reposte. Ce que vous écriviez était plus net que ce qu’écrivaient vos frères, dites-vous… ce serait encore plus net sans fautes d’orthographe ! « qu’en on lit un livre »: quand on lit. « un certain nombre d’enfant », au pluriel, s’il-vous-plaît.

  6. Suppression des mains ? Vous n’y pensez pas ! et l’éducation à la sexualité, le nouveau programme obligatoire EVARS ?

  7. Tendances en France depuis quelques temps, ailleurs aussi : quand on ne sait pas résoudre les problèmes, on propose de les annuler : on ne peut pas enrayer la consommation de drogue ? Dépénalisons-la, trop de prostitution ? Rouvrons les maisons closes… On peut trouver plein d’autres exemples

  8. De toute façon une fois arrivés au collège les élèves se mettent à écrire en script. C’est plus rapide.
    Et les lettres sont bien souvent mélangées entre du script et du cursive, ce qui donne du moderne avec une touche d’ancien. Et c’est pas forcément laid.
    Donc il n’y a aucun intérêt à supprimer l’écriture cursive au primaire, au moins les élèves auront le choix.
    Mais je crois que ce qui dérange dans notre démocrature, c’est justement la possibilité d’avoir le choix.
    Pas une tête ne doit dépasser en louant le dieu laïque.

    • mes parents avaient appris l’allemand en écrivant en écriture gothique. C’est ce qui était enseigné en Bretagne dans les années 30 au lycée.

  9. Ah ! le ministère de la “connerie” a encore frappé comme si l’INSECURITE ne suffisait pas. Visiblement, ce ministère cherche furieusement à nous projeter dans l’ère du Cro-Magnon mais avant ça, attendons-nous à passer par l’apprentissage de l’écriture et de la langue arabe.

  10. ah mais avant de supprimer les mains, on est déjà sur un travail d’annulation du cerveau qui réfléchi !
    aujourd’hui quand cerveau il y a, c’est maximum 2 neurones actifs dont 1 qui dort !

  11. En 2013, voulant faire un voyage à l’étranger, j’ai voulu renouveler mon passeport à la Mairie d’une ville de l’Oise.
    Je me suis présenté avec les documents demandés, devant la personne chargée de l’état civil.
    Je lui ai présenté la copie de mon extrait de naissance, écrit à la main et à la plume par un employé d’une petite ville des Pyrénées, le siècle dernier.
    Quelle ne fut pas ma surprise de voir l’employée ‘’regarder’’ (je n’ai pas dit lire) mon extrait de naissance durant plusieurs minutes.
    A ma question lui demandant s’il y avait un problème elle m’a répondu ‘’je n’arrive pas à lire ce type d’écriture’’ !
    J’ai repris mon extrait de naissance pour lui en faire lecture et j’ai eu mon passeport.

    • Incroyable ! cela signifie peut-être que cette pauvre personne n’est pas gauloise ? ou qu’elle n’est jamais allée à l’école ?

  12. De toute façon ils n’écrivent qu’avec des claviers de téléphone et très rapidement les claviers ne seront même plus utilisés. Y a t’il besoin de savoir lire ou écrire pour téléphoner, écouter la radio ou regarder la télévision ? On peut regretter que cette invention plurimillénaire qu’est l’écriture disparaisse, mais je craints que ça n’arrive très rapidement

    • le problème concernant la capacité d’écrire, c’est qu’elle suit en effet la pente descendante de la capacité de lire, de comprendre ce que l’on lit, et de s’exprimer, donc à la fin comme disait Einstein conflit mondial se règelera à coup de batons et de gourdins !!

    • vous avez vu ce qu’écrivent les dictaphones à partir d’une phrase écrite en français? c’est là que nous voyons la finesse de notre langue, par l’écriture des accords qui précisent à quoi se réfèrent les marques de pluriel et de genre (hé, oui, pardon, genre des mots ou des interlocuteurs). Notre écriture est très précise, ce qui a été souligné depuis des siècles en particulier pour l’usage qu’elle avait dans la diplomatie

  13. Un temps, j’ai été enseignant en CP. J’ai vraiment aimé tracer les modèles des pages d’écriture du lendemain. Ces séances étaient d’ailleurs généralement calmes et appliquées. Je me suis parfois demandé si cette application, cette attention accordée au geste d’écriture, n’était pas la première étape de l’attention due à l’écrit en général ( mots, phrases, textes,..) et, au final, à la maitrise de la construction d’une pensée.

  14. Le rêve de tout nouveau ministre de l’éducation nationale, faire quelque chose qui le distingue de ses prédécesseurs quitte à ce que se soit d’une bêtise absolue
    Merci pour votre chronique madame elle nous tient au courant des absurdités de vos ministres, 8 je crois avoir lu

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