[STRICTEMENT PERSONNEL] Quatre-vingts ans après… Alors, on remet ça ?

« Se préparer à une guerre d’une ampleur comparable à celle qu’ont connue nos grands-parents », affirme M. Rutte.
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C’était à la fin de 1945, à la même période de l’hiver qu’aujourd’hui. Quelques mois plus tôt, la Grande Boucherie planétaire qui depuis six ans alimentait à jet continu – un flot ininterrompu de sang humain – la deuxième tuerie mondiale du XXe siècle avait fermé ses portes. Définitivement ? Au moins les armes s’étaient-elles tues sur les cinq continents. Alors, partout dans le monde, pour la première fois depuis le 3 septembre 1939, on s’apprêtait à fêter Noël et le Nouvel An, malgré les restrictions, malgré les difficultés du moment, la douceur de la paix retrouvée, dans le deuil et l’espoir.

Le deuil

Les Allemands, désignés à juste titre comme les initiateurs et, donc, les premiers responsables du cataclysme, se réveillaient d’un rêve fou, celui du Grand Reich millénaire, et erraient au milieu des ruines de leurs villes rasées par les bombardements. La guerre se terminait pour eux, non seulement par un désastre total, mais par la mort de sept millions de soldats et de civils. La Russie, d’abord leur complice, puis leur principal adversaire, n’était pas en reste : la Grande Guerre patriotique lui coûtait vingt et un millions de victimes, moitié militaires, moitié civils. La malheureuse Pologne, prise en étau entre deux empires de proie, avait payé son malheur de près de six millions de victimes, majoritairement civiles, dont plus de trois millions de Juifs. Le Japon, enfin, qui s’était flatté, lors de son raid criminel sur Pearl Harbour, de mettre l’Amérique à genoux, avait payé son agression de trois millions de morts, dont ceux qui, après l’essai de l’arme nucléaire sur Hiroshima et Nagasaki, avaient entraîné la reddition immédiate et inconditionnelle de l’empire du Soleil levant.

L’espoir

Comme après le précédent, encore dans toutes les mémoires de 14-18, l’énormité et la stupidité du carnage et des ravages poussèrent l’humanité à la réflexion et à la résolution affichée d’éviter, voire d’empêcher, le retour d’un drame semblable, ou pire. Les vainqueurs, sous l’égide des Quatre Grands - États-Unis, URSS, Chine, Grande-Bretagne, auxquels put se joindre la France, repêchée de justesse, grâce au général de Gaulle -, s’attachèrent à forger un réseau d’institutions internationales qui réussirait, contrairement à l’éphémère SDN, à contrôler la marche du monde et à juguler toute tentative de subversion semblable à celles qui avaient, pendant l’entre-deux-guerres, mené à la faillite l’organisation basée à Genève et débouché sur un conflit incomparablement plus destructeur et plus meurtrier que la « Grande Guerre », dont le palmarès avait pourtant passé quelque temps pour indépassable.

Nie wieder Krieg (plus jamais la guerre)

Les vaincus, pour leur part, rivalisaient de bonne volonté et d’affirmations vertueuses, étayées sur un comportement irréprochable et sur des textes ayant force de loi. L’Allemagne, d’abord coupée en deux, puis réunifiée, tenait inflexiblement, à l’écart de toute action militaire, autonome ou associée à une coalition, une Bundeswehr dont l’activité se résumait à des tâches humanitaires et des obligations protocolaires. Quant au Japon, sous la direction du général MacArthur, proconsul américain à Tokyo, « le renoncement irrévocable à la guerre »… Ainsi devait aller le monde où l’après-guerre ne devait plus jamais être une avant-guerre.
Autant en emportent le temps, l’amnésie et la folie humaine. Au fur et à mesure que les historiens découvraient et détaillaient dans toute son étendue la monstruosité de la Deuxième Guerre mondiale, alors que les penseurs et les techniciens affirmaient, preuves à l’appui, qu’un nouvel affrontement entre grandes puissances était désormais lourd de dommages incommensurables et de dégâts irréparables, le souvenir de la guerre de 39-45 s’estompait dans les mémoires et l’idée que les conflits lointains qui se multipliaient ne remettait ou ne remettrait pas en cause le confort des pays développés, ne mobiliserait pas leurs forces vives et ne s’étendrait pas à l’ensemble de la planète, entretenait l’optimisme et l’indifférence de peuples que leurs gouvernements avaient progressivement dispensés de toute obligation de service et rassurés quant à l’éventualité d’une nouvelle conflagration générale.

Ils n’ont pas risqué la mort

Les derniers combattants de la Deuxième Guerre mondiale avaient passé l’arme à gauche. Leurs cadets, aujourd’hui nonagénaires ou octogénaires, à défaut d’avoir fait la guerre, l’ont vécue, mais ils ont atteint un âge où on ne les écoute plus. Les autres, la quasi-totalité de la population de l’Occident, ne savent de la guerre (la vraie) que ce qu’en disent et en montrent les médias, bien en deçà de la réalité, un bruit de fond qui ne les empêche pas de vivre, de dormir et de suivre de loin. Dirigeants politiques, voire hauts responsables militaires, n’ont pas l’expérience (tant mieux pour eux) de ce qu’est pour de bon, dans sa cruauté, dans son inhumanité, dans sa capacité de mort et de ruine, une vraie guerre. Ils n'ont pas senti l’odeur, ils n’ont pas vécu l’horreur, ils n’ont pas éprouvé les ravages de la guerre, ils n’ont ni risqué la mort ni vu mourir leurs parents, leurs enfants, leurs proches, leurs voisins.

Nouvelle folie

Or, voici que le ciel s’obscurcit, voici que des menaces jusqu’ici vagues ou lointaines se précisent et se rapprochent. Voici que la guerre d’Ukraine est au bord d’entrer dans sa cinquième année, voici que les dirigeants européens, au lieu de chercher la fin de ce duel fratricide et sanglant, font de leur mieux pour le prolonger, pour l’étendre et pour y participer. Voici qu’au-delà de l’Europe se profile le duel pour la suprématie entre la Chine et les États-Unis, chaque adversaire cherchant à entraîner ses alliés dans cette nouvelle folie. À l’heure où le maître mot des relations internationales est le mot « réarmement », le barrage contre l’Atlantique, édifié voici quatre-vingts ans pour imposer aux vaincus de 1945 la limitation de leur potentiel militaire et un maximum de retenue, se fissure et se disloque. Tandis que la dermatose nodulaire décime notre cheptel bovin mais épargne les humains, la psychose apocalyptique militaire, elle aussi éminemment contagieuse, frappe nos milieux médiatiques, politiques, sans qu’on n'ait trouvé l’antidote. À quelques jours d’intervalle, le chancelier Merz s’engage à faire de l’armée allemande, comme au bon vieux temps de Bismarck, de Guillaume II et d’Adolf Ier, la première du Vieux Continent, tandis que le nouveau Premier ministre japonais, défiant Xi Jinping, assure que toute attaque contre Taïwan poserait un problème « existentiel » à son pays. Quant à M. Mark Rutte, ancien Premier ministre néerlandais et présentement secrétaire général de l’OTAN, il n’a pas hésité à déclarer qu'« il faut se préparer à une guerre d’une ampleur comparable à celles qu’ont connue nos grands-parents et nos arrière-grands-parents » sans être ni désavoué ni démis de ses fonctions. La Grande Guerre, en somme, ou la Deuxième avec en prime, en filigrane, l’arme chérie du docteur Folamour !

Qui oserait dire, aujourd’hui, que la force du droit a supplanté le recours à la force, appuyée sur les moyens nouveaux que lui donne la science ? Aux intérêts, aux querelles, aux affrontements, aux ambitions, aux ressentiments, aux croyances qui les opposent, les hommes semblent toujours aussi incapables de trouver d’autre issue que la guerre. Certes, les massues et les haches de pierre sont aujourd’hui reléguées et conservées dans les musées de la Préhistoire, mais nous leur avons substitué les sabres, les fusils, les mitrailleuses, les canons, les bombardiers, les chasseurs, les porte-avions, les sous-marins, les gaz, le napalm, les drones, les missiles, les fusées hypersoniques et, bien sûr, les ogives nucléaires et les rayons de la mort.

C’est ce que nous appelons le progrès.

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Dominique Jamet
Journaliste et écrivain Président de l'UNC (Union nationale Citoyenne)

Vos commentaires

66 commentaires

  1. “ C’est ce que nous appelons le progrès.” Faut finir en méditation dans un cuvent, lieu propice, D.Jamet. Il en sera toujours ainsi, c’est la guerre qui a façonné le monde d’aujourd’hui. Et ce sera toujours le cas, pour assurér sa survie. Car l’identité et sa conservation sera le prochaine combat , dans un premier temps, et ensuite….

  2. Les va en guerre sous les ors de la république souhaitent un conflit, soit, il serait auparavant nécessaire qu’ils en aient l’expérience…. Une garde de nuit en Ukraine, ou, toujours de nuit, ouvrir un chemin !
    Au terme de cet acte de bravoure, s’ils sont encore vivants, l’attrait de la guerre leur sera certainement moins….probant ! Un ancien d’Algérie.

  3. Nous, les grands-parents, nous savons. Nous avons écouté, nous avons vécu l’horreur et ses suites. Alors PARLONS, HURLONS, ELEVONS-NOUS contre la folie des freluquets stupides, ignorants, contre la malveillance de nuisibles vieillissants qui visent l’immortalité de leur nom, quand ce n’est pas celle de leur corps, les pauvres fous.

    • Et dire qu’on veut faire de l’Europe une nation; qu’est-ce que ça va être !
      À moins que tous ces systèmes n’implosent devant le réalisme d’autres puissance, si tant est que nous en soyons une.

  4. Oui, le progrès nous a fait passer du gourdin à la bombe atomique. Mais il nous a aussi permis de bien des avancées dans de nombreux domaines. Le seul problème, pour nos « leaders », est que l’Homme reste un homme et que, de tous temps, il a voulu garder et défendre son environnement proche. Quitte à se battre lorsqu’il se sentait menacé. La diplomatie était faite pour résoudre ces différends avant qu’ils ne se transforme en conflit. Si je comprends bien l’article, nous en serions arrivé à un moment où la diplomatie est (re)devenu innopérante. Alors, il ne reste plus que la violence pour juger du conflit. C’est assez humain, ce phénomène se retrouve aussi dans le monde du travail, entre les entreprises etc… Je ne pense pas que ce soit de la stupidité, c’est juste le propre de la nature (le lion dominant chasse le lion le plus faible de son territoire….). Finalement, l’Homme reste profondément « écologiste » et proche de la nature avec ces réactions de défense de son « territoire ».

  5. Nous pourrions en sourire et les comparer ces mégalos à des « tartarin de tarrascon » partant à la chasse au lion , en l’occurrence, la chasse à l’ours .
    Mais ils semblent croire à ce qu’ils affirment . C’est de l’ordre du suicide collectif parce que , si je me base sur nos dernières sorties avec les américains ,cela s’est soldé non par des victoires mais des situations pires encore que celles qui avaient motivées les interventions initiales . Et ne parlons pas du Vietnam , de l’Afghanistan , de l’Irak , la Serbie et la Lybie .
    Je suis comme vous, un enfant de la guerre et j’en porte encore les stigmates . Né dans les années 50 , d’un père polonais qui a lui même perdu son père fusillé par les soviétiques de Staline, un père qui est parti avec des camarades former l’armée polonaise en exil et a participé à la campagne d’Italie au sein de l’armée anglaise , avec à la clé la prise du monastère de Monte Cassino , qui témoigne encore aujourd’hui du sacrifice de ces polonais de l’armée anders . Mon père en est sorti vivant mais pas indemne.
    Un grand père maternel, celui là ,qui a fait Verdun , cote 304 , et est mort prématurément au début des années 50.
    Plus une belle famille de rapatriés qui m’ont dit la vérité de l’intérieur sur ce conflit, le témoignage direct prenant toujours le pas sur la propagande
    Donc , j’ai été profondément sensibilisé à ce que peut représenter de souffrance les guerres y compris pour la descendance .
    En plus j’ai lu très jeune, vers 10 ans les quatre volumes de panorama de la guerre parus dans les années 50.
    Rien n’y était maquillé , c’était de l’image brute , en noir et blanc, époque oblige y compris les images de visages émaciés et d’empilement de cadavres dans les camps de la mort !
    Et je suis fier que notre génération n’ait pas provoqué un conflit majeur , mais les générations suivantes , les 50 à 40 ans , les pires , férues d’ésotérisme et de satanisme se croient tout puissantes derrière leur certitudes .
    les petits marquis de l’UE à moumouttes et rouflaquettes partant à la guerre ,la fleur au fusil ne me disent rien qui vaille . Je les crois pire que Daladier et Chamberlain qui auraient pu étouffer le nazisme dans l’œuf ; la différence est qu’ils ont trop hésité pendant que ceux là ne doutent de rien .

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