[STRICTEMENT PERSONNEL] Cordon, s’il vous plaît !

Il n’est pas encore trop tard, pour ceux qui se disent républicains de dire : « Cordon, même s’il ne vous plaît pas ! »
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« Le vieux Paris n’est plus », soupirait, nostalgique, Charles Baudelaire. « Les temps changent », chantait cent ans plus tard, provocant, Bob Dylan. Rien n’a changé, de fait, puisque tout change toujours. Voilà au moins, dans notre monde instable, un point fixe auquel se raccrocher !

Au temps de la pipelette...

Les caprices de l’actualité la plus actuelle m’ont remis en mémoire la semaine passée, une expression et la réalité qu’elle accompagnait, aujourd’hui tombées l’une et l’autre en désuétude, dernière étape avant l’oubli. « Cordon, s’il vous plaît ! » J’ai fait quelques tests dans mon entourage. Ils sont probants. Hormis une poignée de nonagénaires qui, à la veille de passer à la trappe, n’ont pas encore perdu la boule et quelques fringants octogénaires qui luttent vaillamment contre l’amnésie, les représentants des générations suivantes ignorent ce que signifiaient ces mots, derniers témoins d’un temps qu’ils ne peuvent pas connaître, comme disait l’autre.

Entre le milieu du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle, tout immeuble parisien qui se respectait abritait au rez-de-chaussée, dans une loge vitrée avec vue sur le hall, des individus vivant le plus souvent en couple, le concierge et la concierge, plus familièrement connue quant à elle sous le nom de pipelette. Il appartenait à ces modestes et nécessaires salariés de veiller à l’entretien, à la propreté et surtout à la sécurité des lieux. Plus précisément, le soir venu, les rares noctambules qui désiraient entrer ou sortir étaient contraints d’appuyer sur une sonnette, en accompagnant ce geste, quand ils venaient de l’intérieur, du rituel : « Cordon s’il vous plaît ! » Alors, pestant le plus souvent contre l’importun qui troublait son sommeil, l’interpellé tirait une ficelle qui pendait au-dessus de son lit et libérait l’accès du trublion à son foyer ou à la rue. Nous avons changé tout cela, pour le meilleur et pour le pire : ce sont désormais des codes déshumanisés qui se sont substitués aux anciens gardiens, sombrés avec leur cordon dans le néant, bien que toujours présents dans les romans d’Eugène Sue. Mais lit-on encore Eugène Sue ?

Parvenu à ce point, l’héroïque lecteur, espèce en voie d’extinction, qui a fait l’effort d’aller jusqu’au quatrième alinéa de cette chronique se demande, perplexe, où diable son auteur veut en venir. Voici. Tout au long de la campagne municipale, un mot a fleuri et nourri jusqu’à l’obsession  discours,  propos, commentaires, analyses électorales et ce mot qui a fini par me trotter dans la tête était donc , vous l’avez compris, le mot « cordon ».

La grosse Bête qu’immonde qu’immonde

Certes, en l’espèce, nous sommes apparemment bien loin de l’antique loge de feue la concierge (encore que…). Le vocable en question est celui qui, sous une appellation de moins en moins contrôlée, caractérise et structure  depuis un demi-siècle la vie politique de notre pays, ce fameux cordon, dit sanitaire, cette barrière prophylactique, thérapeutique, morale, politique, réputée infranchissable sous peine d’ostracisme, d’exclusion, d’anathème et pour tout dire d’excommunication majeure, qui est censée séparer, radicalement et définitivement le Front, aujourd’hui Rassemblement national, et les partis qui se targuent et s’enorgueillissent d’incarner, face au Danger, au Mal, à la grosse Bête qu’immonde qu’immonde, le camp du Beau, du Bien, du Vrai, bref le pur, le seul, le merveilleux arc républicain, proclamé tel par ceux mêmes qui le constituent.

C’est au nom de ce brevet de pureté, d’angélisme, de légitimité qu’ils s’attribuent par principe et qu’ils refusent d’office à qui ose contester et ébrécher le monopole de la représentation populaire auquel ils prétendent que les partis habitués à se répartir à l’intérieur ce que l’on appelle significativement le camembert électoral – leur fromage – ont prétendu en interdire l’accès au nouveau venu qui remettait en question leur monopole, leur pouvoir, leur complicité, leur entente.

Parlons-en, pour une fois, simplement et sans passion. Il est parfaitement exact qu’en 1972, lorsque fut fondé le Front national autour de Jean-Marie Le Pen, lui-même orphelin d’un marin-pêcheur breton et combattant de la plus honorable des causes perdues, celle de l’Algérie française, un certain nombre des fondateurs de ce groupuscule aussitôt et irrévocablement classé à l’extrême-droite par ses détracteurs étaient des vaincus de la deuxième guerre mondiale, anciens fidèles du maréchal Pétain, voire membres de la Milice ou de la LVF. Ceux-là prêtaient le flanc à la critique, qui ne s’en priva pas, et aux inquisiteurs qui, contre l’évidence, l’évolution, le temps qui passe, la vérité, rabâchent comme des enfants gâteux que rien n’a changé, que ni le changement du nom, du discours, du programme, du statut, des dirigeants, des élus, des militants, des sympathisants, des électeurs, n’est venu laver la tache originelle. À ce compte, M. Fabien Roussel aurait toujours entre les dents un couteau dégoulinant du sang des millions de victimes du stalinisme, François Hollande incarnerait le socialisme révolutionnaire et les Républicains seraient gaullistes…

Non, Jordan Bardella n'a jamais appartenu au parti de Doriot !

N’ayant plus rien de solide, d’honorable et surtout de véritable à opposer à ce qu’est aujourd’hui le RN, ne pouvant se glorifier ni de leur bilan ni de leur popularité ni désormais de leur représentativité, les adversaires du RN d’aujourd’hui bégaient en 2026, à portée de vue d’une présidentielle qui pourrait voir le succès de celui-ci et leur défaite les mêmes insultes, les mêmes attaques, les mêmes arguments qui, depuis cinquante ans, ont prétendu enrayer une progression qui ne semble pas terminée

Quand le FN culminait à 5 % des votes, il disaient à ses électeurs, gentiment, « vous êtes des crétins ou des salauds ». Ils ont tenu le même langage quand le mouvement était à 15, puis à 22, puis comme aujourd’hui à plus de 30 % des intentions de vote. Et demain, s’il obtient ou dépasse la majorité des suffrages ? Quelle méconnaissance, quel mépris de la démocratie !

Non, Marine Le Pen n’a jamais porté de chemise noire. Non, Jordan Bardella, bien que grandi à Saint-Denis n’a jamais appartenu au PPF de Doriot, qui en fut le maire. Le but du RN n’est pas d’établir une dictature fasciste. La plupart des adhérents et la grande majorité des électeurs du RN sont seulement des Français, patriotes, jeunes ou vieux, nostalgiques ou volontaires, qu’inquiètent, qu’alarment ou que désolent le déclin, l’effacement de la France et d’abord  les menaces qui pèsent sur la culture, la cohésion, la grandeur, l’identité même de notre pays. Les dirigeants actuels du RN n’envisagent pas de conquérir le pouvoir, but suprême de tout mouvement politique, autrement que par les voies légales et dans le respect des principes et des lois de la démocratie.

Il n’en est pas de même de l’idéologie, du fonctionnement, du langage, des objectifs,  des références, des affinités et même des pratiques d’un autre parti qui se dit lui-même radical, voire révolutionnaire, et prétend s’appuyer sur la rue plutôt que vaincre dans les urnes, d’un mouvement dont le lider maximo parle comme Danton et se rêve en Fidel Castro. Nous avons vu cette semaine nombre de candidats socialistes, nouveaux moutons de Panurge, se précipiter dans la gueule du requin qui ne s’est même pas  donné la peine de se travestir en sirène. Pourtant, face à la France insoumise, l’heure est venue, il n’est pas encore trop tard, pour tous ceux qui se disent républicains, s’ils sont sincèrement démocrates, de dire : « Cordon, même s’il ne vous plaît pas ! »

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Dominique Jamet
Journaliste et écrivain Président de l'UNC (Union nationale Citoyenne)

Vos commentaires

7 commentaires

  1. Étonné que vous tombiez aussi dans a légende qui veut que les sympathisants du FN de 1972 aient tous été des membres de la LVF, des collabos et des Pétainistes… (Mitterrand, décoré de la Francisque en 1943, était-il Le Peniste ?). Mon père, fidèle de Leclerc, a fait la guerre dans la 2e DB et ses decorations., obtenues « au feu » sont là pour en faire foi. Il a entre autre, en France, participé à la libération de Paris, de Royan et de Strasbourg. Malgré cela, sans jamais avoir été adhérent il me disait souvent que « dans quarante ans les Français se rendront compte que Le Pen avait raison ». Aujourd’hui, on a des élus qui exigent de pouvoir assister voilées aux Conseils municipaux, des écoles fermées à cause de l’absence, non autorisée, de personnels partis fêter la fin du ramadan, des horaires spéciaux pour les femmes dans les piscines, des jeunes qui professent que les lois de L’islam sont supérieures à celles de la République, et des « naturalisés, malgré eux » (simplement parce qu’ils sont nés sur le sol Francais parce que leurs parents ont fui leur pays d’origine) qui revendiquent contre la République qui les a accueillis, éduqués, nourris, logés… Soutenus par un parti dit républicain qui pratique la violence, la menace, le chantage, l’assassinat (on vient de le voir à Lyon). Si les Le Penistes de 1972 étaient des fascistes, que que sont aujourd’hui les supporters de Mélenchon ?

  2. Le cordon sanitaire , et , l’électeur castor qui va faire barrage à l’extrêêêême drouââââte .
    On ne parle pas de cette nouveauté électorale , l’apparition du sympathique rongeur semi-aquatique dans les isoloirs.

  3. Très élégante chronique, qui ne sera malheureusement pas lue par les personnes concernées en premier chef.
    Puisqu’il est question de cordon, pour quoi ne pas parler d’un autre cordon qu’il devient urgent de couper, le cordon (ombilical) qui relie la gauche à LFI ? Cela ferait un bien fou au discours politique, à la République, à la démocratie, à nos compatriotes de confession juive, à la France et aux Français. Deux clamps et un coup de ciseau, c’est donc si difficile que ça pour la gauche ? A moins bien sûr que l’appétit des suffrages ne l’emporte sur la morale et la cohérence idéologique …

  4. Croisons les doigts pour dimanche ! Un mot encore pour en revenir à l’expression de votre titre. Quand j’avais 11-12 ans (1959-1960), j’ai lu un petit livre intitulé « Cordon, s’il-vous-plaît ! » (je ne me souviens pas de quel auteur). C’est l’histoire d’une mère de famille se retrouvant seule et qui prend une loge de concierge pour subvenir aux besoins de ses enfants. J’adorais et je l’ai lu, relu et re-relu !

  5. Toutes ces invectives, ces « nazis nazis » et autres « facho facho » ne sont pas de la politique. Ils doivent être laissés à leurs auteurs qui dissimulent dans l’insulte d’autrui l’absence de programme politique qui les caractérise. Celui qui ne crie que ce genre d’invectives est incapable de gouverner, c’est tout. Alors, il conviendrait de les laisser crier et insulter, car ils seraient ainsi rendus insignifiants. Relever c’est donner de la valeur.

    • Oui, vous avez raison. Toutefois, il reste la réalité du suffrage comme à Saint-Denis et à Roubaix, devenus de fait des villes jumelles de Monlebeek. Désormais, détourner le regard ne suffira plus, il va falloir se relever les manches et prendre la peine … d’aller voter. Je sais que le chemin jusqu’à l’isoloir est long et rempli de dangers, mais la France mérite bien quelques sacrifices. Espérons que parmi les 42% d’abstentionnistes de dimanche dernier, quelques uns auront fini par retrouver leur carte d’électeur.

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