[LIVRES DE NOS MAISONS] San Antonio, le commissaire de ces dames

Il n'est pas rare de trouver, dans la villégiature des parents, un bon vieux San Antonio de derrière les fagots.
san antonio

Dans les bibliothèques de nos maisons de famille traînent des livres délaissés. Leurs auteurs furent célèbres, peut-être… Leur gloire a passé, ou pas. Cet été, BV vous propose de découvrir quelques-uns de ces écrivains ou de ces livres.

Frédéric Dard, le père de San Antonio, confia un jour : « J’ai fait ma carrière avec trois cents mots. Tous les autres, je les ai inventés. » Pas faux. Car Dard, c’est avant tout une langue. Un peu comme son ami Michel Audiard. Né en Isère, le 29 juin 1921, notre graphomane voit le jour avec le bras gauche atrophié. Mais ce n’est pas pour autant qu’il écrit comme un manchot. 175 aventures de San Antonio, ce n’est pas rien. Sans compter des dizaines d’autres romans policiers, rédigés sous de nombreux pseudonymes, dont Kaput, et même parfois sous son véritable patronyme. Au final ? 288 romans ! Auxquels il faut encore ajouter vingt pièces de théâtre et seize adaptations de ses ouvrages pour le grand écran.

Un héros né par hasard…

L’homme est un authentique touche-à-tout. Pas mal, pour un écrivain dont les seules lectures d’enfance sont Les Misérables et Les Pieds nickelés. Pourtant, la vache enragée, il l’a connue de près. Quand ses manuscrits ne trouvaient pas preneurs et quand, d’aventure, ils finissaient par être imprimés, c’étaient les acheteurs qui ne se bousculaient pas au portillon. D’ailleurs, ce San Antonio auquel il doit fortune et renommée, il n’y croyait pas. Réglez-lui son compte, première aventure du pétulant commissaire, publiée à l’automne 1949, n’est d’ailleurs imprimée qu’à… 500 exemplaires et ne se vendra qu’à quelques dizaines d’unités.

Mais le destin veille. Armand de Caro, jeune éditeur qui vient de fonder la maison Fleuve noir, découvre fortuitement le livre, à l’étal d’un bouquiniste. Il n’aime pas le résultat, mais pressent le potentiel commercial de ce galop d’essai et propose à Frédéric Dard de rejoindre sa petite entreprise. Enfant d’immigrés italiens, cet autodidacte flamboyant ne tardera pas à régner en maître sur le roman populaire français d’alors. L’homme a du flair. La preuve en est qu’à partir de 1964, chaque aventure de San Antonio s’écoule à près de 200.000 exemplaires, pour ensuite atteindre les 600.000, deux décennies plus tard. Toutes éditions cumulées, il s’en vendra près de deux cents millions !

Rien d’étonnant, dès lors, qu’il soit rare de ne pas trouver, dans la villégiature des parents, beaux-parents et grands-parents, un bon vieux San Antonio de derrière les fagots, oublié au grenier ou traînant sur l’étagère des commodités, telle une relique du temps passé. Car, plus qu’un livre, il s’agit d’un objet emblématique : couverture au papier à peine plus épais que le reste de l’ouvrage, obéissant immanquablement à une charte de couleurs mêlant le bleu et le rouge. Et, surtout, les couvertures de l’illustrateur Michel Gourdon, véritable stakhanoviste du genre, capable d’en produire près de trente par mois, se repèrent de loin. S’il existe encore une très active Association des amis de Michel Gourdon, cela ne doit évidemment rien au hasard, tant l’artiste aura marqué son temps.

Débuts fracassants et lente agonie…

Las, en 1970, Michel Gourdon signe sa dernière couverture pour le héros de Frédéric Dard, avec Ça mange pas de pain. Ensuite, ce seront de banales photographies d’agence, histoire de faire plus « moderne ». Les authentiques amateurs de la série sont littéralement consternés.

Parallèlement, l’auteur commence à avoir tendance à suivre la mauvaise pente ; celle de la modernité. La paillardise, autrefois de bon aloi, cède le pas à la vulgarité. Ce qui pouvait naguère faire rougir les demoiselles tout en les faisant rigoler sous cape ne donne plus qu’envie de dégobiller, même chez nombre de lecteurs mâles en ayant pourtant lu d’autres, des vertes et des pas mûres. Bref, Frédéric Dard le rabelaisien commence à faire du sous-Céline. Naguère alerte, sa plume se fait pesante. Il multiplie les digressions inutiles, juste histoire de s’écouter écrire, les considérations oiseuses, à l’occasion desquelles il assure que le racisme, ce n’est pas bien, et que mieux vaut l’amour que la haine. Dommage. Voilà pourquoi, il est fortement conseillé de ne lire que les quatre-vingts premiers volumes ; le reste étant globalement à jeter.

Mais quatre-vingts bijoux, ce n’est pas rien et ce n’est surtout pas donné à tout le monde de créer un univers à part entière. L’une de ses figures les plus emblématiques ? Alexandre-Benoît Bérurier, dit Béru, qui apparaît dans Des clientes pour la morgue, au neuvième épisode. Béru, c’est Pantagruel en plus hénaurme encore. Porté sur la boustifaille et la fesse, il devient tôt le véritable héros de la série, un peu comme le capitaine Haddock avec Tintin. Il aura même droit à plusieurs livres dédiés, dont Le Standinge selon Bérurier, dans lequel il officie en tant que professeur de bonnes manières dans une école pour jeunes filles huppées. Un régal. Pour la petite histoire, un groupe de rock alternatif de la fin du siècle dernier se baptisera Bérurier noir, en hommage à ce truculent personnage. La rançon d’un succès mérité.

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 15/08/2025 à 10:18.
Picture of Nicolas Gauthier
Nicolas Gauthier
Journaliste à BV, écrivain

Vos commentaires

27 commentaires

  1. L’époque des Frédéric Dard, Michel Audiard, André Pousse est bien révolue maintenant le stule André Pousse est remplacé par Pierre Niney

  2. San Antonio c’était la lecture favorite des hommes blancs adultes des années 60 ayant plus de … 70 ans aujourd’hui .
    Les pères de famille de l’époque avaient les étagères remplient de romans noirs , séries policières, Oss 117 , dont les éditions fleuve noir mais pas que . Puis SAS par la suite .
    Cela remplaçait avantageusement les séries débiles que l’on nous a imposé sur la petite lucarne par la suite.
    Les femmes avaient leurs propres lectures de détente .
    .

    • Jai découvert cent ans de tonneaux vers 12 13 ans dans les lectures de mon grand père. J en ai 75 maintenant

  3. J’attendais la « sortie » du dernier San.A avec gourmandise… On a bien ri à la lecture ( désopilante, poétique parfois, caricaturale et caustique et humoristique aussi) de ces zaventures rocambolesques du fameux San.A

  4. J’ai beaucoup apprécié San Antonio à l’époque mais lorsque j’ai essayé, 40 ans plus tard d’en relire un je n’ai pas dépassé quelques pages…

  5. Tout à fait d’accord. Les 80 premiers roman c’était Rabalais. Après (l’âge ou la facilité ? ), Frédéric Dard est tombé dans la vulgarité. Heureusement pour lui, il a su écrire, sous pseudo, d’autre romans remarquablement ficelés. A mon avis il laisse « une oeuvre ».

  6. Ah ! San Antonio ! Avec mon oncle, c’était notre lecture favorite !
    Lui et moi nous nous échangions quelques répliques cultes, surtout celle de Berurier, et même ma mère, ancienne institutrice qui n’appréciait guère ce genre de littérature, piquait des crises de fou rire à nous écouter ! La légèreté et la galéjade étaient encore des valeurs bien française de ce temps-là…

  7. Le Bon Docteur Céline pouvait en dire autant ; Rabelais aussi l’aurait pu. L’inventivité d’une langue hors-dicos et que chacun comprend est le propre de notre peuple et de certains autres moins dotés pourtant. Même en éliminant les grossièretés outrancières il est possible de consommer sans vergogne et goûter ces néologisme réjouissants .

  8. Les « SANAs » étaient très inégaux mais ils m’ont déclenché des fou-rires mémorables. J’en ai relus récemment mais sans que ces mêmes bouquins me fassent naître un sourire : l’ humour a fort changé avec les générations. J’ai adoré plusieurs KAPUT.

  9. Je ne suis pas du tout d’accord avec l’article ! Il n’y a pas que les quatre-vingts ouvrages qui soient valables. Je dirais que les deux-tiers le sont car certains semblent écrits hâtivement.

  10. Ah ça oui, j’ai beaucoup aimé.
    Ça se lisait vite, c’était drôle. Et pour peu qu’on ait un Béru dans son entourage – ce qui était mon cas – c’était le panard !

  11. Ah les premiers San Antonio… c’est une camarade de bureau qui me l’avait fait connaître, et je lisais ça dans le train de banlieue qui me ramenait chez moi après le travail, en me retenant de rire pour ne pas attirer l’attention des autres voyageurs.

    • Vous avez eu raison, on frémit à l’idée que certains voyageurs auraient pu deviner ce que vous lisiez…

  12. On mentionnera quelques errances cinématographiques sur le sujet,ais surtout la stèle berjalienne mentionnant tous les titres de l’auteur.
    La littérature de hall de garé gravée dans le marbre?

Commentaires fermés.

Vidéo YouTube

Pour ne rien rater

Les plus lus du jour

⇨ Tous les vendredis de 17h30 à 19h30
avec Marc Baudriller et Boulevard Voltaire ⇦

Traitement des violences sexuelles à Paris : une partie des médias est soumis à la gauche
Gabrielle Cluzel sur CNews

Les plus lus de la semaine

Les plus lus du mois