[LIVRES DE NOS MAISONS] Pierre Daninos, l’oublié des Trente Glorieuses

Avec le personnage du Major Thompson, Pierre Daninos est entré dans la bibliothèque des Français.
Pierre Daninos

Dans les bibliothèques de nos maisons de famille traînent des livres délaissés. Leurs auteurs furent célèbres, peut-être… Leur gloire a passé. Cet été, BV vous propose de découvrir quelques-uns de ces écrivains ou de ces livres.

De la célébrité de Pierre Daninos (1913-2005), bien des éditions originales illustrées par Jacques Charmoz témoignent, et encore plus leur version en Livre de Poche. Jeune journaliste, Daninos est d’abord spécialisé dans le tennis. Peu à peu, il élargit son éventail de sujets. En 1938, il publie un grand article sur le Français moyen. Fondé sur les statistiques, le portrait examine sa consommation de vin, de pain, et les impôts qu’il paye… Daninos pressent l’effet comique qui naît de l’application d’une moyenne à des individus. Ce Français moyen… « Est-ce un homme ? Est-ce un mythe ? »

De Sonia au Major Thompson

Son premier livre est Le Sang des hommes (1941). Un roman d’initiation : le héros, Stéphane, découvre le travail, l’amour, la guerre (Daninos a vécu la bataille de Dunkerque et l’évacuation). Le ton est sérieux mais, déjà, l’auteur dresse une longue série « de clichés géographiques et politiques soigneusement classés dans le fichier cérébral [du père du héros] », « forêt opaque de préjugés » dont, plus tard, l’humoriste fera son miel. Suivent Les Carnets du bon Dieu (Prix Interallié 1947), une fiction poussive. C’est avec Sonia, les autres et moi (1952) que Daninos trouve son style humoristique et ses thèmes. Ce « dictionnaire des maux courants » rapporte, sur le mode léger, les mille contrariétés de la vie de couple, de la vie de famille, de la vie en société. Le livre obtient le prix Courteline.

La célébrité vient en 1954 avec Les Carnets du Major Thompson (prix Alexis Piron). Daninos s’y présente comme le traducteur d’un major anglais qui aime la France et épouse une Française. Les différences culturelles - langage, éducation, mœurs - sont prétextes à cent traits d’humour piquant tour à tour la France et l'Angleterre. Le livre se vend à un million et demi d’exemplaires, puis à 300.000 en Poche. On en tire un disque, où l’auteur mêle sa voix à celles de Pierre Fresnay, Robert Lamoureux et Pauline Carton. Une adaptation cinématographique dépasse les deux millions d’entrées. Consécration: la statue du Major entre au musée Grévin. Daninos écrira quatre autres livres mettant en scène le personnage qui lui a donné la gloire : l’ultime volume, Les Derniers Carnets du Major Thompson, paraît en 2000.

Vacances à tous prix

Mais à cette date, et depuis une vingtaine d’années, Daninos n’est plus l’auteur à la mode qu’il a été. Daninos n’a pas pris la température des années 1980, aussi bien socialement que du point de vue l’humour, devenu corrosif. Sa période, à lui, ce sont les Trente Glorieuses (1945-1975). La France du Petit Nicolas (Goscinny et Sempé, 1956-1965), celle des Dingodossiers (Goscinny et Gotlib dans Pilote, 1963-1967), prétexte au sourire bienveillant.

Une époque heureuse dont Daninos décortique les petites angoisses : une guerre qui reste froide, une bombe atomique qui détraquerait le climat - première éco-anxiété ! Il s’amuse des contradictions entre l’aisance financière qui permet d’avoir une voiture, de l’électroménager, et les petits tracas que tout cela génère (Tout Sonia, 1956)… Il pointe les travers de la civilisation des vacances et du tourisme, avec les bagages à faire, la voiture qui tombe en panne, les hôtels à la montagne et les locations au bord de mer, les visites guidées (Vacances à tous prix, 1958)… Dans Un certain Monsieur Blot (1960), Daninos dresse le sympathique portrait d’un actuaire qui participe à un « concours du Français Moyen » et le gagne. Ce passage de l’anonymat à la célébrité, puis retour, engendre observations désabusées et constats ironiques.

« Une nation de bourgeois… »

Le langage amuse aussi Daninos. C’est le sujet du Jacassin (1962, « Nouveau Traité des idées reçues, folies bourgeoises et automatismes »), dans lequel il étudie les tics langagiers et, à travers eux, les idées d’une société de Français moyens, lors de déjeuners dominicaux saumurois. Les discussions à bâtons rompus y sont aussi banales que prévisibles. De la sorte, Daninos met à jour le Dictionnaire des idées reçues de Gustave Flaubert. Mais on est loin de la féroce Exégèse des lieux communs de Léon Bloy.

La France est, comme dit le Major Thompson, « une nation de bourgeois qui se défendent de l’être en attaquant les autres parce qu’ils le sont ». Ce bourgeois, ce Français moyen, Daninos le considère avec tendresse : il est l’un d’eux. Et c’est pourquoi il eut tant de lecteurs. Ils retrouvaient dans ses livres leur époque et, peut-être, sous quelques ridicules bénins, s’y reconnaissaient-ils eux-mêmes. D’où tous ces volumes qui dorment dans nos maisons de famille. Ils méritent d’être lus ou relus - pour se distraire mais, aussi, prendre la mesure d’une quiétude que nous avons perdue.

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 15/08/2025 à 10:19.
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Samuel Martin
Journaliste

Vos commentaires

7 commentaires

  1. J’ai bien connu le personnage, bien réel (installé à Pont de l’Arn, dans le Tarn), ayant inspiré à Pierre Daninos celui du Major Thompson, pour avoir longtemps chassé à ses côtés dans la région. J’en garde, comme d’autres, un souvenir des plus savoureux, qui vaut, je puis l’assurer, bien certaines des anecdotes racontées dans le roman…

  2. J’espère que BV aura aussi un regard tendre pour Jacques Faizant qui n’a pas fait que dessiner des vieilles dames.

  3. La voiture qui tombe en panne. En fait il roulait avec les voitures construites par son frères. Les Facel Vega… tout une époque..

  4. Les temps ont changé et la classe moyenne bourgeoisie d’avant qui vivait dans la douce France, bercée par l’humour de Dadinos, d’André Maurois et l’esprit de Pagnol, a disparu pour tomber dans l’angoisse du déclassement, de la semi pauvreté et dans l’atmosphère horrifique de l’insécurité et du remplacement forcé et violent.

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