[LIVRES DE NOS MAISONS] Paul-Jean Toulet, le poète des contrerimes

« Voici l’heure du soir qu’aima P.-J. Toulet ». Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan.
Photo de l'Almanach de l'Action Française, 1925.
Photo de l'Almanach de l'Action Française, 1925.

Dans les bibliothèques de nos maisons de famille traînent des livres délaissés. Leurs auteurs furent célèbres, peut-être… Leur gloire a passé. Cet été, BV vous propose de découvrir quelques-uns de ces écrivains ou de ces livres.

 

« Voici l’heure du soir qu’aima P.-J. Toulet » : ainsi commence Sous le soleil de Satan, le plus célèbre des romans de Georges Bernanos. Il n’est pas fréquent qu’un incipit voit un auteur en citer un autre, comme si c’était cet autre qui fixait, mieux que lui, les couleurs du crépuscule. Mais il est vrai que Paul-Jean Toulet n’est pas n’importe quel écrivain - et surtout pas n’importe quel poète.

Enfant du XIXe siècle et du Sud-Ouest

Enfant du XIXe siècle finissant, avec ses excès d’opium et de picole, ses rémanences balzaciennes ou stendhaliennes et son fourmillement littéraire, Toulet est aussi un enfant du Sud-Ouest. À l’époque, le Béarn est une pépinière de talents, et Pau l’épicentre d’une activité foisonnante (Jammes ou Saint-John Perse font partie du lot). Le jeune homme écrit très tôt, puis monte à Paris, fait le tour du monde et se fixe enfin chez sa sœur. Entre-temps, il publie plusieurs romans désormais oubliés, tous marqués par un mélange de nostalgie et de dérision - cocktail qui frappe fort et donne envie d’y revenir. On peut citer Mon amie Nane, qui raconte son histoire d’amour sans illusions avec ce que l’on appelait alors une demi-mondaine, ou Monsieur du Paur, homme public, dans lequel son goût des pastiches à tiroir et son mépris des « grands hommes » éclate avec verve, humour et un dédain sans violence.

La contrerime ou l'art de l’alternance

Mais ce qui est sans doute le plus connu, chez Toulet (connu, tout est relatif), est probablement son œuvre poétique. Rien de parnassien, chez cet homme-là : pas de vers polis, de rimes qui tombent juste. Les « contrerimes » de Toulet, semées dans des journaux et dans les pages de ses romans, et qui seront rassemblées en recueil bien plus tard, réinventent l’exercice du poème, qui était devenu très académique. Le principe de la contrerime est l’alternance, d’un vers à l’autre, entre long et bref (alexandrins/décasyllabes par exemple). Il en ressort une impression de virtuosité, le tempo d’une valse lente, et un boitillement imparfait qui est celui de la confidence, du cœur à cœur, et peut-être de la vie elle-même.

Toulet traîne dans de nombreuses maisons, sans doute jugé un peu rébarbatif, avec son prénom composé, ses titres datés et son parfum provincial. On ne le lit plus guère. Pourtant, ses écrits ont moins vieilli que ceux d’un Mallarmé - par exemple. Tiens, en parlant de Mallarmé, dont L’Après-midi d’un faune servit de support au fameux Prélude à l’après-midi d’un faune de Claude Debussy, saviez-vous que Debussy et Toulet devaient collaborer sur une adaptation de Comme il vous plaira, de Shakespeare ? On ne peut que rêver de ce qu’aurait donné cette rencontre onirique, délicate et pleine d’originalité.

Aimez-vous le passé

En attendant, on se consolera en lisant les contrerimes du poète - tenez, par exemple, Aimez-vous le passé, que l’on dirait composé tout exprès pour parler des maisons de campagne dans lesquelles dorment les « livres de nos maisons » qui donnent leur nom à ces chroniques. Voyez :

Aimez-vous le passé

Et rêver d’histoires

Évocatoires

Aux contours effacés ?

 

Les vieilles chambres

Veuves de pas

Qui sentent tout bas

L’iris et l’ambre ;

 

La pâleur des portraits,

Les reliques usées

Que des morts ont baisées,

Chère, je voudrais

 

Qu’elles vous soient chères,

Et vous parlent un peu

D’un cœur poussiéreux

Et plein de mystère.

 

Un peu de Toulet, matin et soir (mais plutôt le soir, à cette heure qu’il aima, comme le rappelle Bernanos), et vos vacances prendront cette teinte nostalgique et tendre qui leur va si bien. Résultat garanti.

Picture of Arnaud Florac
Arnaud Florac
Chroniqueur à BV

Vos commentaires

3 commentaires

  1. Merci, monsieur Florac (le nom du censeur du lycée français de Beyrouth , en 1954-1958), de nous avoir rappelé ce cher PJT, comme on dirait aujourd’hui. J’ai ses oeuvres poétiques, publiées il y a un bon moment chez Bouquins, et il est bon de le lire le soir, Bernanos avait raison de le placer en incipit. Mon amie Nane est un très beau livre, qui m’avait beaucoup ému pour mes 15 ans, en 1960… C’était en plus un homme fidèle et sympathique, qui aimait son pays… Entre Francis Jammes et lui, on est bien loti !

  2. Merci pour cette série des livres de « grenier ». Passionnant
    J’espère que cela continuera tout au long de l’année…
    Il me tarde de lire le prochain article.
    Bien à vous tous

Commentaires fermés.

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