[LIVRES DE NOS MAISONS] G. Lenotre : la Révolution, comme si vous y étiez
Dans les bibliothèques de nos maisons de famille traînent des livres délaissés. Leurs auteurs furent célèbres, peut-être… Leur gloire a passé. Cet été, BV vous propose de découvrir quelques-uns de ces écrivains ou de ces livres.
Les choses, la vie, le destin des hommes ne tiennent souvent qu’à un fil. Ou à un ruban. C’est ainsi que l’historien G. Lenotre, de son vrai nom Théodore Gosselin (1855-1935), auteur de la célèbre série Vieilles maisons, vieux papiers, publiée en six tomes de 1900 à 1929, racontant à travers des anecdotes passionnantes la Révolution, doit sa vocation à un simple ruban blanc.
Comment naît une vocation d'historien
Alors qu’il était enfant, sa grand-mère, qui avait connu la Révolution, l’Empire, la Restauration, lui raconta l’histoire d’un jeune officier faisant la connaissance d’une jeune fille lors d’un bal à l’occasion du retour de Louis XVIII. La belle perd le ruban qui nouait ses cheveux mais le beau militaire le récupère et le cache sous sa tunique. Napoléon rentre de l’île d’Elbe et l’officier doit rejoindre son régiment en passant par la Vendée, en pleine insurrection. Et voici qu’il est arrêté par des royalistes. « Un officier de Bonaparte ! » On va peut-être le fusiller. Mais on le fouille et les chouans découvrent le ruban auquel était attachée une mèche de la belle. Alors, on le prend pour un royaliste, peut-être un chevalier du Lys, et, finalement, on le relâche.
Cet officier, c’était le grand-père maternel de G. Lenotre et la jeune fille sa grand-mère. Et ainsi naquit chez G. Lenotre sa passion pour l’Histoire. On est loin de cette « science humaine et sociale » aride, soporifique, désincarnée, pour ne pas dire un mot plus vulgaire, que des « scientifiques » se plaisent à brandir savamment aujourd’hui, quand des Ferrand, des Bern, des Deutsch ou encore des Villiers, en racontant des histoires, nous font revivre le passé et, finalement, nous racontent l’Histoire - avec le succès que l’on sait. D’ailleurs, notait André Castelot (1911-2004), autre grand vulgarisateur de l’Histoire au siècle dernier avec son compère Alain Decaux (1925-2016), lorsque parut le premier tome de Vieilles maisons, vieux papiers, « ce fut parmi les historiens ennuyeux une levée de boucliers ». Comme quoi, il y a des constantes.
G. Lenotre, un arpenteur de l'Histoire
Mais il ne faut pas croire que G. Lenotre inventait des histoires. Tout était « sourcé », comme on dit dans le monde journalistique, et, du reste, sa méthode de travail était tout à fait comparable à celle d’un journaliste ou d’un détective : l’étude des archives – il en consulta des tonnes, de ces « vieux papiers », recopiant à la main ses découvertes dont il faisait son miel, rentré à son cabinet de travail – et le terrain. Aller sur les lieux : c’était la grande originalité, à l’époque, de G. Lenotre. Les vieilles maisons ! « Toute vieille demeure garde quelque chose de ceux qui y ont vécu », écrivait-il. « Une vieille pierre qui a vu les choses, que telle robe jadis a frôlée, et sur laquelle se sont arrêtés des regards pour toujours éteints, cause une émotion que ne suscitera jamais un moellon neuf, fût-il exactement semblable », poursuivait cet arpenteur de l’Histoire, lointain petit-neveu du jardinier du roi André Le Nôtre. Faut-il encore que les vieilles pierres soient encore debout !
Heureusement, malgré la mise au cordeau de Paris par le baron Haussmann, à la fin du XIXe siècle, des vieux quartiers, comme le Marais, avaient conservé des maisons qui avaient été le théâtre de drames sous la Révolution, parfois leurs appartements et même leurs papiers peints datant du siècle passé, un peu comme, aujourd’hui, on trouve encore dans certaines vieilles maisons ces buffets de style pseudo-Henri II, ces lits en fer « trois cuisses », inconfortables au possible, ou l’horloge sonnant Big Ben tous les quarts d’heure ! C’est ainsi que G. Lenotre sentait son terrain et y trouvait son inspiration pour faire revivre ses personnages.
Ses personnages ? Pas forcément les plus connus de notre grande Histoire
Comme, par exemple, la sœur de Robespierre ; Zamor, le page de la comtesse du Barry né aux Indes ; la femme de Simon, le sinistre geôlier du malheureux Louis XVII ; ou encore l'épouse du terrible Fouquier-Tinville ; l’abbé Guyot de Folleville, qui se fit passer pour l’évêque (in partibus hostilium) d’Agra chez les Vendéens ; le directeur La Révellière-Lépeaux qui voulut fonder une nouvelle religion et qui reçut de l’évêque défroqué Talleyrand ce conseil avisé : « Jésus-Christ, pour fonder sa religion, a été crucifié et est ressuscité ; vous devriez tâcher d’en faire autant ! » Une façon de voir l’Histoire en biais (mais surtout pas de façon biaisée), par le petit bout de lorgnette, loin des grandes (et souvent fausses) citations des grands personnages, mais qui permet de humer l’air de l’époque.
En lisant G. Lenotre (au fait, le G signifie « Gosselin », son vrai nom), c’est tout un monde de chair et de sang qui se déploie devant nous, « comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés, s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables », pour reprendre la belle image de Proust dans La Recherche du temps perdu.
G. Lenotre mourut en 1935, juste avant de pouvoir faire son entrée à l'Académie française où il avait été élu au fauteuil de René Bazin. Il fut inhumé, et y repose encore, dans le vieux cimetière de Picpus à Paris, où sont enterrés dans la fosse commune les corps de 1.306 victimes de la Terreur.

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2 commentaires
Oui, G. Lenotre c’est parfois l’histoire vue par le trou de la serrure mais plus authentique que les thèses de doctorat ou les livres chiants expliquant le pourquoi du comment tout en ignorant le sujet lui-même.
C ‘est que l ‘ on appelle la « petite histoire » mais toute aussi importante que la « grande « ; racontés par un passionné et érudit comme Lenôtre , ses livres sont un régal : récits toujours très vivants , très bien écrits , toujours très bien documentés et instructifs , ils n ‘ ont pas pris une ride , bien au contraire !