[LIVRES DE NOS MAISONS] A. Vialatte : « Et c’est ainsi qu’Allah est grand »

Connu pour ses chroniques et ses traductions de l'allemand, il est aussi l'auteur d'un chef-d'œuvre halluciné sur 1940.
VIALATTE

Dans les bibliothèques de nos maisons de famille traînent des livres délaissés. Leurs auteurs furent célèbres, peut-être… Leur gloire a passé. Cet été, BV vous propose de découvrir quelques-uns de ces écrivains ou de ces livres.

Alexandre Vialatte (1901-1971) a été beaucoup publié de façon posthume. C'est dire qu'il ne fut pas reconnu à sa juste valeur durant des décennies, occupées par des gloires parfois surfaites. Pourtant, ses débuts avaient été salués par Jean Paulhan et Henri Pourrat, dont il devint l'ami.

Le germaniste qui apprend son métier

Originaire du Limousin, Auvergnat d'Ambert - où il repose -, il choisit la littérature et l'allemand après une vocation d'officier (comme son père) empêchée par un problème oculaire. Ses articles de critique littéraire et ses traductions de l'allemand l'amènent à découvrir et à faire découvrir Kafka, dont il traduit La Métamorphose. Cette activité de traducteur et ses affinités avec une littérature marquée par le tragique, l'humour et le fantastique forgeront un style tout en distance et en précision d'où jaillit l'émotion. Un style qui fera merveille, autant dans ses romans que dans ses chroniques.

L'effondrement de 1940 vu par Le Fidèle Berger

Mais Vialatte ne serait pas Vialatte sans la tragédie fondatrice, celle de juin 1940. Cet effondrement d'un pays vécu plus ou moins intimement par des millions de Français, le brigadier Vialatte l'a éprouvé dans son corps et son âme, au sens propre. Sur l'événement, les témoignages littéraires émanant de soldats-écrivains de valeur sont nombreux : si L'Étrange Défaite de Marc Bloch nous donne, sur les causes de la catastrophe, l'analyse sans concession de l'historien devenu témoin, si Julien Gracq ou Claude Simon ont transposé leur propre expérience dans leurs romans, celle de Vialatte, un véritable chemin de croix, est unique. Fait prisonnier, il parcourt à pied, blessé, des dizaines de kilomètres (jusque-là, rien d'original : c'est le sort de centaines de milliers de soldats français), puis est interné en hôpital psychiatrique (et l'on sait ce que cela signifie, à l'époque). Libéré en 1942, brisé et hébété, n'y croyant pas vraiment, il retrouve sa femme sur un pont sur le Doubs, sur la ligne de démarcation... Puis son Auvergne, où il exorcise cette débâcle personnelle et nationale dans un texte estampillé « roman », d'abord épinglé par la censure puis rapidement publié la même année. Berger, c'est évidemment Vialatte et sa fidélité, celle qu'il voue à son expérience de soldat et à la France.

« Tout était perdu, tout, la guerre, la France, et jusqu'à la pitié des femmes pour des vaincus qui avaient pourtant fait leur métier !

Il n'y avait plus rien à sauver. Dans sa tête ravagée de fatigue, Berger ne put rien trouver qui valût un seul geste. Que pouvait-on lui prendre encore ? [...]

Il entendait au fond de sa peau la France se déchirer tout du long, tout du long, avec un bruit d'étoffe qui craque.

- Vaincu ou pas, se dit-il, malade ou bien portant, je suis le brigadier Berger de l'armée française, matricule 2404. Et ça reste un honneur quand même, pour des hommes qui ont fait leur métier ! Et ça, on ne pourra pas me le prendre !

Il regarda sa plaque d'identité, afin d'être plus sûr de la chose. »

L'homme des chroniques de La Montagne, et plus que cela

Cette tragédie nationale vécue personnellement, Vialatte continuera à l'exprimer en pleine Occupation, dans les chroniques qu'il publie dans Le Petit Dauphinois, comme ce beau texte de La leçon de nos vieux pays, de décembre 1942 : « Comme la peau de chagrin de Balzac, la France, chaque jour, diminue. Il n'y a plus de France sur la carte de France. Nous l'avons vue se déchirer par morceaux. [...] Nous avons senti chaque fois le coup de ciseaux qui l'amputait. C'est un pays dont il ne reste plus que l'âme. [...] Ce fantôme de France, où va-t-il ? » Poursuivant après guerre son activité de chroniqueur en toute liberté dans La Montagne, suivi avec ferveur par des milliers de lecteurs (mais guère par les milieux intellectuels...), il terminait chacun de ses textes avec malice par : « Et c'est ainsi qu'Allah est grand » (titre sous lequel sont rassemblées ces centaines de chroniques). Il ne se doutait pas que, cinquante ans après sa mort, son angoisse viscérale pour la survie de la France serait à nouveau si actuelle ... Et sa liberté de ton si nécessaire.

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 15/08/2025 à 10:18.
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Frédéric Sirgant
Chroniqueur à BV, professeur d'Histoire

Vos commentaires

13 commentaires

  1. Lorsque je veux illustrer ce qui est pour moi la quintessence de l’humour, je cite Alexandre VIALATTE :
    « La lune est bien plus importante que le soleil qui n’éclaire les hommes que le jour ; elle les éclaire la nuit, ce qui est beaucoup plus utile »

  2. La France: «  »C’est un pays dont il ne reste plus que l’âme… » » est-ce encore vrai aujourd’hui. Gros doute !

  3. Tout dans cette chronique est cruellement d’actualité, et encore plus pour un auvergnat. Cruellement mais lorsque tu était perdu, il a gardé un espoir : je vais m’efforcer de faire comme si mais le pays est au fond du trou avec l’apparence en moins

  4. S’il est vrai qu’Allah est grand, qu’attendons-nous pour prouver de Jésus l’est encore plus ???

  5. Vous n’imaginez pas le plaisir que vous faites en évoquant Vialatte, et les noms de Bloch, Simon, Paulhan. Ce dernier, à la NRF, à la Libération, par reconnaissance littéraire, a sauvé Marcel Jouhandeau, immense écrivain oublié, et immense antisémite-collabo (Il fit le voyage en Allemagne, fin 41, en compagnie entre autres de Drieu La Rochelle et de Robert Brasillach) du poteau d’exécution. Paulhan lui écrivait : « Comment peux-tu être antisémite quand tu dois aux Juifs tous ceux à qui tu t’es donné, Marie, le Christ, les Apôtres ? »
    Pour Vialatte, traducteur, son nom est resté gravé avec celui de Kafka dont il a su rendre la fine fleur humoristique transcendant le drame. Et en effet, Kafka en lisant ses manuscrits à ses amis pleurait aux larmes. Il y a quelques années, une nouvelle traduction de Kafka a fait un peu reculer cette option chez Gallimard. Mais Vialatte demeure, comme Coindreau por Hemingway. Une oeuvre greffée sur une autre, qui la révèle davantage. Je ne me souviens plus quel écrivain sud-américain déclarait qu’il avait été révélé par son oeuvre quand il en avait lu la traduction. Quant à la ‘Peau de Chagrin » que vous évoquez, j’ai trop à en dire pour commencer à en parler.

  6. Bel article qui donne envie de le lire mais vous n’expliquez pas d’où lui est venu cette boutade ou ce cri ?

  7. Non, que signifie « être interné en hôpital psychiatrique en 1940 »?
    Mr Vialatte était il déprimé ?
    Il et

  8. On pourrait aussi rendre hommage à Marcel Aymé et rappeler que la formule « et c’est ainsi…) a inspiré Desproges

  9. « Comme la peau de chagrin de Balzac, la France, chaque jour, diminue. Il n’y a plus de France sur
    la carte de France. »
    Tout est dit et, en l’occurrence,
    redit.
    Pendant ce temps, j’entends à la
    radio que « untel », qui a attaqué un
    représentant de l’État, risque « la réclusion à perpétuité ».
    Mais de qui se moque-t-on ? Du peuple. C’est du peuple que l’on se moque. Car nous savons bien que le coupable sera vite de nouveau dans les rues de Villeneuve-la-
    Marcq ou d’ailleurs.

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