Léon XIV en Turquie : le pape de Rome face au sultan Erdoğan

Des mots et des gestes symboliques forts à l'égard de la Turquie d'Erdoğan. Et du monde musulman.
Capture d'écran
Capture d'écran

Léon XIV avait manifesté, dès les débuts de son pontificat, son souhait de célébrer le 1700e anniversaire du concile de Nicée en Turquie, sur les lieux mêmes de ce moment fondateur de l'Église. C'est désormais chose faite, par ce voyage en Turquie (son premier hors d'Italie) où le Saint-Père a, une fois de plus, fait preuve d'une remarquable maîtrise et d'un sens aigu de l'essentiel.

Le pape interpelle subtilement la Turquie d'Erdoğan

Avec une prudence et une habileté diplomatiques remarquables, Léon XIV a posé toute une série de gestes qui constituent une véritable interpellation de la Turquie d'Erdoğan et, au-delà, du monde musulman. Ce voyage ne devait initialement pas comprendre d’étape à Ankara. Mais M. Erdoğan en a fait expressément la demande. Léon XIV a saisi l’occasion pour prononcer un discours politique fort, dans un voyage qui ne devait à l'origine être consacré qu'à l’œcuménisme. Symboliquement, déjà, comme le note l'envoyée spéciale du Monde, « le chef de l’Église catholique semble plus en forme que son hôte », un « président à la démarche incertaine ». Encourageant Erdoğan dans sa position de médiateur entre Moscou et Kiev, il a également rappelé à la Turquie ses origines et son histoire chrétiennes. Selon Léon XIV, la Turquie est « un carrefour de sensibilités, dont l’homogénéisation représenterait un appauvrissement ». « Une société, estime-t-il, n’est vivante que si elle est plurielle : ce sont les ponts entre ses différentes identités qui en font une société civile. » Une façon d'interpeller le président islamiste sur les persécutions subies par les chrétiens et sur la traque des opposants politiques, comme Ekrem İmamoğlu, le maire d’opposition d’Istamboul incarcéré en mars pour « corruption » et qui risque plus de 2.000 ans de prison. Et le dépôt d'une gerbe sur le mausolée d'Atatürk, le fondateur de la Turquie moderne, et laïque, était aussi une pierre jetée dans le jardin du président actuel qui a refait de Sainte-Sophie une mosquée, défaisant l'œuvre de son lointain prédecesseur...

Retour aux origines du christianisme

Dans un pays en pleine islamisation, le pape a eu aussi cette phrase : la Turquie « est indissociablement liée aux origines du christianisme », soulignant « la place importante qu’occupe la Turquie dans l’histoire des premiers temps du christianisme ».

Léon XIV le sait : aujourd'hui, faire de l'histoire, redire des vérités historiques, c'est manifester un véritable courage politique. D'où ces rappels : c'est en Turquie que les disciples du Christ « furent appelés pour la première fois "chrétiens" », a observé le pape. C’est aussi de là que « saint Paul entreprit certains de ses voyages apostoliques » et « c’est encore sur les côtes de la péninsule anatolienne, à Éphèse, que, selon certaines sources anciennes, l’évangéliste Jean, le disciple bien-aimé du Seigneur, aurait séjourné et serait mort ». Et la chaude lumière qui baignait cette fin d'après-midi d'automne sur ce lac de Turquie ajoutait à l'émotion du moment.

Il y eut aussi ce geste, dans la même veine, à destination du monde juif : la volonté de rencontrer le grand rabbin de Turquie. Courageux, là encore...

La résurrection de l'église de Nicée

Sur le plan historique et spirituel, le moment fort fut le pèlerinage sur les lieux mêmes du concile de Nicée, à Iznik, sur les bords de ce lac qui avait englouti l'église qui abrita les débats des Pères. Comme un symbole de la disparition du christianisme (arménien, orthodoxe) sous les coups de boutoir d'un islam turc persécuteur, avec comme paroxysme le génocide de 1915 et les persécutions de la Grande Catastrophe des années 1920 frappant les Grecs de Turquie. Et voilà que l'église engloutie, ruinée, resurgit du fond des eaux et accueille cet homme en blanc... Images historiques et prophétiques.

Mieux. Dans ce discours à portée religieuse, Léon XIV a courageusement poursuivi son interpellation de la Turquie et du monde musulman : « L’utilisation de la religion pour justifier la guerre et la violence, comme toute forme de fondamentalisme et de fanatisme, a-t-il assené, doit être rejetée avec force. » En terre d'islam, tout le monde a bien compris qui était visé.

Poser un geste œcuménique historique avec le patriarche Bartholomée tout en délivrant un discours historique et géopolitique fort sans mettre sous le tapis les questions qui fâchent avec son hôte musulman, et sans jamais se départir d'une véritable humilité christique dans un pays où l'on sait ce que « le petit reste » veut dire, c'est vraiment du grand art. Nul doute que les chrétiens du monde entier puiseront dans ce témoignage puissant un surcroît d'espérance. Mais, chrétien ou pas, on ne peut qu'être admiratif devant l'intelligence et le courage du pape.

Picture of Frédéric Sirgant
Frédéric Sirgant
Chroniqueur à BV, professeur d'Histoire

Vos commentaires

24 commentaires

  1. L’élection de Léon XIV, comme celle de Benoît XVI, suscitent un nouvel espoir chez tous ceux qui sont attachés au progrès de l’oecuménisme. La célébration des 1 700 ans du Concile de Nicée souligne une méconnaissance certaine de l’histoire de l’Eglise. Puisse le voyage du Pape inciter les chrétiens à mieux connaître cette histoire, à regretter les ravages des dissensions et à tenter de faire progresser l’Eglise sur le chemin de la vraie unité.

Commentaires fermés.

Vidéo YouTube

Pour ne rien rater

Les plus lus du jour

⇨ Tous les vendredis de 17h30 à 19h30
avec Marc Baudriller et Boulevard Voltaire ⇦

J’ai dénombré dix coups portés à la tête de Quentin Deranque par des antifas
Jean Bexon sur Sud Radio

Les plus lus de la semaine

Les plus lus du mois