« La pédocriminalité a toujours été niée, c’est une omerta systémique »

A Paris, c'est tout un système institutionnel se couvrant les uns et les autres qui s’est mis en place.
Sophie Audugé

Soixante-dix-huit animateurs du périscolaire parisien ont été suspendus, ces derniers jours, suite aux révélations en cascade d'agressions commises contre de tout petits enfants dans une vingtaine d'écoles publiques. Trente et un de ces animateurs sont soupçonnés de violences à caractère sexuel. Après des semaines de silence, le nouveau maire de Paris, Emmanuel Grégoire, a présenté le 3 avril un plan d’action à 20 millions d’euros, promis la transparence totale envers les familles, la simplification des signalements, la création d’une commission indépendante et d’une convention citoyenne. Sophie Audugé est experte en politique éducative et protection de l'enfance et ancienne directrice de SOS Éducation. Elle est l’auteur d’un ouvrage coécrit avec le psychiatre et pédopsychiatre Maurice Berger L’Éducation sexuelle à l’école. Les nouvelles orientations de l'Éducation nationale en question, paru en 2024 aux Éditions Artège. Elle réagit aux annonces de la mairie de Paris.

 

Sabine de Villeroché. Que pensez-vous du plan d’Emmanuel Grégoire pour le périscolaire ?

Sophie Audugé. C'est encore une réponse de technocrate complètement hors-sol : toutes les mesures annoncées étaient déjà censées être mises en œuvre depuis bien longtemps, puisqu'elles relèvent du droit en vigueur ou des standards élémentaires d’un service public. En l’espèce, il y avait des procédures internes (guide de l’éducateur) et un plan de formation « officiel » des éducateurs. Ils n’ont manifestement pas été suivis, alors pourquoi ce serait différent avec le nouveau plan ? Avec cette annonce, Emmanuel Grégoire reconnaît implicitement de graves carences, des recrutements sans supervision des ressources humaines, en synthèse que n’importe qui a pu être recruté et envoyé sans formation, au nom de la mairie de Paris, pour s’occuper de la prunelle des yeux des familles qui lui confiaient leurs enfants. Quant aux « signalements obligatoires », c’est l’article 434-3 du Code pénal qui fixe que quiconque ayant connaissance de privations, de mauvais traitements, d’agressions ou d’atteintes sexuelles infligés à un mineur doit en informer les autorités judiciaires ou administratives, sous peine de trois ans d’emprisonnement et de 45.000 euros d’amende. Sur les 78 animateurs suspendus de janvier à mars 2026, et la centaine écartés sur la décennie précédente, ceux qui savaient et n’ont rien dit devraient relever des dispositions de cette loi et être condamnés aussi. Le plan d’Emmanuel Grégoire ne sert à rien, il jette des millions d’euros au visage des familles effondrées pour donner l’illusion d’agir.

En réalité, tout cela cache un fait absolument indiscutable : les responsables de l’institution étaient au courant depuis des années de ce qui se passait dans le périscolaire. Non seulement ils n’ont rien fait, mais ils ont continué à faire n'importe quoi en laissant les enfants entre les mains de gens qui étaient potentiellement dangereux avec, parmi eux, des pédocriminels.

 

S. d. V. Comment expliquez-vous ces terribles dysfonctionnements et ce silence de la part des autorités puisque, manifestement, des premiers signalements ont été faits en 2015 sans qu'aucune mesure concrète n'ait été prise ?

S. A. Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord une omerta culturelle, systémique et institutionnelle sur la pédocriminalité qu'on a longtemps appelée la « pédophilie », ce qui n'est pas neutre. Une part de l’élite intellectuelle a même essayé, dans les années 70, de convaincre l’opinion publique qu'être attiré par les enfants (pédophilie) n’est pas une déviance, que ce n'est pas condamnable, sauf si vous êtes un conservateur, catho et coincé. Rappelez-vous la pétition signée par une liste bien fournie de l’élite de gauche publiée fièrement par Libération et Le Monde en soutien à trois hommes jugés pour avoir eu des relations sexuelles avec des ados de 13 et 14 ans. Puis le soutien à Matzneff ou la complaisance à l’égard des écrits de Frédéric Mitterrand ou à ceux de Cohn-Bendit sur son expérience dans une crèche à Francfort.

La pédophilie est un mythe qui vise à cacher la réalité des faits. Une domination et une violence par le sexe exercées par un adulte sur un enfant vulnérable. C’est un acte délictuel ou criminel commis sur un enfant, d’où la qualification de pédocriminalité. Pourtant, la pédocriminalité a toujours été niée. La preuve en est le grave dysfonctionnement de la Justice : seuls 3 % des pédocriminels sont réellement condamnés, et 1 % d'entre eux lorsqu'il s'agit d’inceste. Il y a un tabou anthropologique, l’interdit du sexuel entre les enfants et les adultes est et doit rester une barrière infranchissable. Quand l'interdit est outrepassé, il caractérise le mal absolu, quelque chose de l’ordre de l’impensable, de l’innommable, de l’insoutenable. Le groupe social, le système s’organise en mode sauvegarde, un réflexe de survie de l’institution qui passe avant tout. On cherche à minimiser, à se cacher derrière des procédures, à remettre la faute sur l’autre. L’enfant est nié, abandonné, invisibilisé. C’est la double peine pour la victime.

Dans les cas que vous évoquez, ce qui est marquant, c’est le temps. Les enfants agressés n'ont pas été immédiatement entendus, les parents qui ont porté plainte disent qu’il a fallu attendre des mois. Pourtant à ces jeunes âges, les capacités cognitives de mémoire, et affectives, nécessitent qu’ils soient entendus dans des délais très brefs. Sinon, leur mémoire verbale fait défaut, mais pas la mémoire psychique, car les stigmates et les symptômes, eux, s'ancrent durablement. L’institution n’est pas capable de faire ce qu’il faut absolument faire, dès lors que la priorité est l’enfant : arrêter immédiatement le système, entendre l’enfant, enquêter sur le champ avec des équipes spécifiques, pluridisciplinaires, indépendantes et nommées de manière aléatoire à partir d’une liste nationale d’experts. Le traumatisme physique et psychique d’un viol ou d’une agression sexuelle impacte toute la vie présente et future de l’enfant et de sa famille. Pourtant, ni la victime, grande par l’impact mais petite par l’âge, ni les parents ne sont pris en charge et accompagnés pour réparer ce qui peut l’être.

Dans le périscolaire parisien, comme ailleurs en France, c'est tout un système institutionnel se couvrant les uns et les autres qui s’est mis en place, au mépris du droit fondamental à la sécurité et à la santé dû aux enfants. Des animateurs signalés pour des actes relevant de la pédocriminalité, agression sexuelle ou viol, ont simplement été déplacés dans d'autres centres. Le problème n’a pas seulement été déplacé, le système a organisé les conditions pour que d’autres enfants soient victimes. Cela prouve à quel point, en France, nous avons un problème pour accepter ces faits simples : les enfants sont des proies sexuelles et les lieux où ils se trouvent des emplois ciblés par les pédocriminels. Il faut changer de logiciel, l'ensemble du système est à revoir. Il faut le penser en construisant des barrières infranchissables face aux personnes dangereuses.

 

S. d. V. Avez-vous des informations sur les profils des agresseurs ?

S. A. Si on ne parle que des violences sexuelles (il y a des cas de violences physiques et verbales, mais sans caractère sexuel), les agresseurs sont presque toujours des hommes. L’honorabilité des éducateurs doit normalement être vérifiée, notamment via le bulletin n° 2 du casier judiciaire et le Fichier judiciaire automatisé des auteurs d'infractions sexuelles ou violentes (FIJAISV). Dans les faits, ce n’est évidemment pas toujours fait, les entretiens durent moins de dix minutes et tout est à l'avenant. D’ailleurs, le contrôle du B2 et du FIJAIVS n’est pas une mesure fiable. Comme nous l’avons vu, entre 1 et 3 % des pédocriminels sont effectivement condamnés, cela en laisse 97 % en liberté, indécelables par cette procédure. Si l'on en croit le reportage de Cash Investigation sur le sujet, s’agissant des recrutements, certains éducateurs ont été embauchés via des associations de réinsertion d’anciens prisonniers ou anciens drogués… Il n’est pas précisé si, parmi les agresseurs, certains viennent de cette filière de recrutement. Mais cela interroge. Une mesure utile serait d’ordonner la production du profil complet de chaque agresseur, comme cela fut demandé et obtenu par Gérald Darmanin pour les assassins d’Élias. C’est le seul moyen de tracer un portrait robot des pédocriminels qui sévissent dans le périscolaire, et ailleurs.

 

S. d. V. Quelles seraient les mesures à prendre en priorité pour mettre les enfants à l'abri ?

S. A. Il est, à mon sens, indispensable de revenir à un corps professionnel exclusivement féminin pour le personnel qui est en contact direct avec les enfants jusqu’à 6 ou 8 ans. La parité par idéologie est idiote et dangereuse. Le secteur professionnel dans son ensemble (certains emplois masculins) doit être formé à la puériculture et des systèmes d'inspections « à l'aveugle » très réguliers, selon un référentiel de contrôle très rigoureux, doivent être mis en place. Le risque que des femmes agressent des enfants n’est pas nul, mais il se situe entre 3 et 5 %, selon les statistiques. Cela règle donc 95 % du problème des violences sexuelles dans ce cadre. Ce point est non négociable au regard de l’incapacité des gouvernants à protéger les enfants. Je sais que des hommes sont très doués pour ce « vrai métier » et animés d’une vocation sincère, mais la priorité, dans cette situation d’urgence, doit être l'enfant. Pour l’avenir, il faut travailler sur la constitution d'un corps professionnel et d'un corps d’inspection, avec certaines fonctions accessibles aux hommes dans certaines conditions. Il faut, aussi et surtout, instaurer une Justice dédiée, rapidement mobilisable, qui condamne 100 % des pédocriminels reconnus coupables à la perpétuité. Cela en refroidira certains.

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Sabine de Villeroché
Journaliste à BV, ancienne avocate au barreau de Paris

Vos commentaires

36 commentaires

  1. Merci Madame Audugé ; en fait c’est encore un coup d’épée dans l’eau !! comment Mr Grégoire a t il pu être élu alors que l’affaire avait été révélée ??? la responsabilité reste entière à ces maires et à l’E Nationale, mais ils ne risquent rien quand on voit que la population elle même a voté pour eux, Mme Hidalgo et Mr Grégoire ! et ils ne sont pas les seuls ! il y a aussi les parents de ses petites victimes dont on ne sait si ils ont saisi la justice ; Je suis stupéfaite, tout en sachant que nous avons Cohn Bendit et d’autres qui sont sur des plateaux de télé !

  2. Et encore un autre moyen pour réduire encore les risques de problèmes : Stop au périscolaire ! Encore une invention de gauche, qui n’existait pas de mon temps (certes, à cette époque, les mamans étaient un peu plus disponibles pour récupérer leurs enfants dès la fin des cours). L’école relève des instituteurs et des profs, tout le reste, c’est la famille !

  3. Mme Audugé, les femmes sont capables de violences (y compris sexuelles) sur des enfants… Et le pourcentage mentionné n’est, hélas, que la « partie émergée de l’iceberg » !
    Je ne crois pas qu’il existe des « barrières infranchissables » en la matière : ça se saurait… Hélas la pédo-criminalité existe depuis qu’existe l’être humain.
    Enfin, d’autres « milieux » sont très largement affectés par ces tristes faits : sports, culture, et… médecine, dont psychiatrie : or, lors d’un cas de « maltraitance », les médecins (et « psy » de tous suffixes) sont appelés;

  4. A-t-on déjà vu chasseur allant chasser là où il n’a pas de gibier ? D’où des contrôles réguliers dans les écoles. Je m’étonne qu’il n’y ait pas eu une vague de plaintes des parents qui ait alerté en haut lieu.
    Qui n’est pas la première responsable si ce n’est l’éducation nationale ? Jusqu’à déplacer un prédateur vers un autre établissement ! Avec son consentement ?
    Les chiffres sont enfin connus. Grégoire chez Hildago « découvre » le problème et s’y attèle… enfin.
    L’idée de SK n’était pas si bête, d’impliquer les grands-parents pour compenser la difficulté à trouver un personnel qualifié. Voilà.

  5. Je suis tout à fait d’accord avec le fond du problème évoqué ici: les lois et règles internent existent, et légiférer de nouveau n’est qu’un constat d’échec! Dans le domaine des établissements privés catholique, toute le monde savait ce qui est bien ou pas. Le comportement prudent de ceux qui ont vu, qui savaient donc, est un acte répréhensible qui n’a fait l’objet d’aucune sanction. Tout le reste n’est que verbiage…

  6. Merci Sophie, mais j’ai le même malaise que devant la Commission parlementaire devant l’audiovisuel : mais pourquoi on nous pose des questions ? nous sommes entre nous, tout est bien géré, tout le monde est satisfait, alors pourquoi des gens de drouate, trouvent quelque chose à reprocher ? jusqu’ici, tout allait bien !

      • Beaucoup de…hauts personnages sont impliqués dans cette terrible affaire, d’où ce silence assourdissant!….Même sur BV et CNEWS…

  7. Il y a trente ans il n’y avait que des femmes dans les écoles dites maternelles, ce n’était pas de la mysogynie mais le bon sens populaire. A cause de la débile parité maintenant il y a beaucoup d’hommes. La solution est simple plus de parité. Pour les petits à la maternelle ou dans les activités périscolaire, que des femmes! C’est tellement simple et efficace!

      • Je ne suis pas d accord. Il y a des femmes qui maltraitent les enfants. Il y a eu des cas. On ne doit pas contourner le problème en pensant mettre que des femmes. Faut il interdire le métier d instit aux hommes ? Où va t on ?
        Certains font même mieux le boulot que certaines femmes qui ont choisi ce métier pour les vacances.
        Il va falloir punir très sevèrement avec de la prison ferme et revoir le mode de recrutement . Faire en sorte que le personnel fonctionne en binôme. Ca coûtera peut être plus cher mais les parents n auront pas à s inquiéter.

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