La France abandonne ses chefs-d’œuvre mais gagne une grenouille géante

Ce paradoxe illustre un désintérêt inquiétant de l’État et de nos politiques pour notre héritage culturel.
Le désespéré par Gustave Courbet
Le désespéré par Gustave Courbet

La France ne se fait pas seulement dérober ses œuvres, comme au Louvre, mais les laisse aussi consciemment s’échapper. En effet, alors que certaines pièces majeures quittent discrètement le territoire national, on célèbre en parallèle l’installation de créations contemporaines qui peinent à susciter l’émotion. Ce paradoxe illustre alors un désintérêt inquiétant de l’État et de nos politiques pour l’héritage culturel français.

Une œuvre bouleversante

Gustave Courbet, en peignant Le Désespéré entre 1843 et 1845, ne se doutait sans doute pas que son propre visage deviendrait, deux siècles plus tard, le symbole d’une perte culturelle. À vingt-cinq ans, le jeune peintre franc-comtois, encore inconnu du grand public, se regarde dans le miroir et se saisit lui-même comme sujet. Le résultat est alors édifiant, celui d’un visage sublimé par des yeux écarquillés, les mains crispées dans ses cheveux, la bouche entrouverte, pris dans un vertige existentiel. Il n’y a ni décor, ni mise en scène, rien d’autre que la tension brute d’un regard. Dans ce visage tourmenté se devine déjà la révolte du peintre qui, dix ans plus tard, scandalisera les salons officiels, notamment avec son Atelier du peintre.

Cependant, longtemps resté dans l’ombre d’une collection privée, ce tableau a finalement été acquis par Qatar Museums autour de 2014 pour un montant estimé à environ 50 millions d’euros. Le prix, aussi vertigineux que le regard de Courbet, reflète autant la valeur marchande que la portée symbolique de l’œuvre. Un accord de prêt a certes été conclu avec le musée d’Orsay, permettant à la toile d’être exposée à Paris pendant quelques années, avant de rejoindre Doha. Cependant, un fait demeure : la propriété de ce chef-d’œuvre, l’un des autoportraits les plus bouleversants du XIXe siècle, va quitter le sol français.

L’État perd ce qu’il aurait dû garder

Cette tendance est une honte pour la France qui, si fière de ses musées, de son patrimoine et de son histoire artistique, se voit aujourd’hui contrainte d’emprunter ce qu’elle aurait dû conserver. Ainsi, concernant Le Désespéré. Aucun droit de préemption n’a été exercé, aucune procédure de classement en « trésor national » n’a été engagée, alors que ce statut aurait suffi à empêcher son exportation. Ce manque de réactivité traduit une indifférence inquiétante.

L’ironie est aussi cruelle : une œuvre de Courbet, l’homme qui refusait toute soumission au pouvoir impérial et qui faisait de la liberté artistique un combat, devient aujourd’hui la propriété d’un État étranger. Le peintre de la vérité populaire, celui qui peignait les paysans, les ouvriers et les humbles avec la même noblesse que les puissants, est désormais représenté dans les collections d’un autre continent. Le Désespéré, né de l’esprit d’un artiste libre, appartient désormais à ceux qui peuvent se l’offrir au prix fort.

Un cas loin d’être isolé

Cette acquisition ne constitue pas un cas isolé. En effet, selon Le Monde, le Qatar mènerait depuis plusieurs années une véritable razzia dans les collections françaises, comme celles des Durand-Ruel et des Rothschild. Des toiles majeures d’Odilon Redon, de Claude Monet, de Pablo Picasso, d’Yves Klein ou encore d’Édouard Manet et d’Edgar Degas ont quitté la France pour rejoindre les réserves qataries. Une partie de la collection de Claude Berri, qui devait initialement revenir au Centre Pompidou, a également été discrètement déroutée vers le Qatar en 2010, à la grande frustration de l’institut. L’Émirat posséderait, aussi, deux œuvres de Gustave Caillebotte, dont Les Raboteurs de parquet et Canotiers ramant sur l’Yerres, récemment prêtées à Paris pour l’exposition « Caillebotte, peindre les hommes ». En somme, une partie du patrimoine pictural français se recompose désormais sous le soleil du Golfe.

Des merveilles contre une grenouille

Le Kermit de la place Vendôme à Paris. Capture écran BV

Pendant ce temps, la France trouve pourtant des moyens de financer des créations autrement plus discutables. Cet art contemporain, souvent réservé à un cercle restreint, continue ainsi d’occuper l’espace public malgré les polémiques et l’indifférence du grand public.

Ainsi, sur la place Vendôme, symbole de l’élégance parisienne, une installation signée Alex Da Corte a récemment pris place : un gigantesque Kermit vert fluorescent, baptisé Even. L’événement crée un contraste saisissant entre l’héritage classique du lieu et ce fragment de culture télévisuelle, incarnation d’une modernité en quête de visibilité, qui semble avoir désespérément besoin du scandale pour exister. Comme bien des créations contemporaines, celle-ci ne vit que du prestige du cadre qu’elle occupe. Placée ailleurs, dans un lieu anonyme, elle perdrait aussitôt tout intérêt, révélant la vacuité d’une œuvre qui ne tire sa force que de la polémique et du décor qu’elle parasite.

Cette situation illustre une dérive profonde : pendant que les chefs-d’œuvre quittent le territoire, la France s’offre des folies éphémères. Autrefois, les œuvres commandées par l’État, qu’elles soient architecturales, picturales ou sculpturales, étaient pensées pour durer des siècles, pour incarner la mémoire et la fierté d’un peuple. Aujourd’hui, on finance des projets temporaires, exemple d'un consumérisme fou, sans émotion véritable ni lien sincère avec la beauté et dont la valeur ne tient plus qu’à ce qu’une élite autoproclamée veut bien leur attribuer.

Soyons néanmoins justes : il ne s’agit pas de rejeter toute création moderne mais de rappeler qu’elle ne devrait pas s’imposer au détriment de ce qui relie le pays à son Histoire et à l’âme de ses citoyens. Cependant, aujourd’hui, nous sommes face à un bilan accablant : tandis que la France perd Le Désespéré de Courbet ou encore les trésors du Louvre, elle se retrouve avec une grenouille géante sur la place Vendôme. Ce n’est pas qu’un paradoxe, c’est le symptôme d’une crise plus vaste : celle d’une nation qui ne sait plus reconnaître le beau, ni mesurer la valeur de ce qu’elle a produit, ni se battre pour le garder.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

59 commentaires

  1. Nos œuvres d’art , nos fleurons de notre industrie…tout y passe tant que çà restera entre les mains de ces liquidateurs

  2. Cette grenouille, dans sa forme, sa position et le contexte dans lequel elle est exposée, est la matérialisation parfaite de notre premier de cordée dans ses comportements et états d’esprit. Bien vu. Rien à ajouter.

  3. C’est comme les colonnes de Buren. Absurde, nous sommes pas en France, mais en absurdité.
    Vive la France déconnecté.

  4. On a déjà beaucoup de crapauds dans les hautes terres politiques et publiques Républicaines alors il fallait bien trouver une grenouille qui a envie de patauger dans la grosse boue Parisienne.

  5. Nous sommes gouvernés par des irresponsables, la preuve, oui ne trouvons plus personne de responsable pour quoi que ce soit.

  6. Souvent ses « œuvres » ne sont souvent qu’un moyen pour se faire reverser de l’argent, on achète ou on fait une exposition à prix d’or de ces trucs puis une partie du prix est rétrocédé ni vu, ni connu. Ce n’est pas nouveau.

  7. Cette soit disant œuvre digne d’un club Mickey est à l’image de la déliquescence de la France. Il a bien fallu un accord de la ville de Paris pour déposer ce sac remplit d’air à l’image d’une grenouille. Qui est responsable d’une telle ineptie? Ne cherchez pas la réponse est dans la question. Autour de la grenouille manquent les têtards qui sont restés coincés dans les locaux de la mairie.

  8. C’est dû à nos gouvernements qui n’ont aucune culture, amour propre ou une reconnaissance du passé! Dans mon jargon on appelle ça des paumés.

    • Hi, hi, même pensée ! La grenouille est à l’image de la France ! La laideur à son plus niveau ! Quelle dégradation artistique de notre pays`
      Jusqu’au XXème siècle la France rayonnait dans le monde de l’art, elle était une référence, les artistes arrivaient du monde entier pour sa lumière, ses paysages, son histoire etc.. ce temps-là est depuis des décennies terminées, hélas, pourtant ils subsistent des artistes de talent qui vivent dans l’ombre et qui mériteraient d’être connus

  9. La france se fait voler pour 50 millions de bijoux ( le louvre) et donc n à plus de sous pour préempter ses tableaux..

  10. Comme le dirait le bon président Macron,
    tu n’auras qu’à travailler pour te payer un voyage au Qatar si tu veux admirer une partie du patrimoine français.

  11. le Qatar peut investir dans les oeuvres il ne paie jamais de taxes en France, quand à cette grenouille ridicule, on voit que l’art français n’existe plus, on finance des n’importe quoi, pauvre France

    • … »on finance… »…avec nos sous…. !
      j’espère que ce sont les parisiens qui payent ?
      ils ont mis une grande « artiste » à la mairie, alors qu’ils assument leurs délires

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