La BD franco-belge menacée par le rouleau compresseur du wokisme capitaliste ?
Plus rien ni personne ne résiste à la postmodernité. Le temps de l’artisanat n’est plus depuis longtemps. Le capitalisme entrepreneurial de jadis n’est qu’un lointain souvenir. C’est la triste réalité du monde artistique en général, et même de la bande dessinée, domaine pourtant longtemps préservé. Pourtant, la BD franco-belge, celle des classiques de notre enfance – les boomers comprendront – paraissait jusqu’alors résister. Enfin, c’est que les naïfs (dont l’auteur de ces lignes) pouvaient croire. Un passionnant dossier des Cahiers de la BD, bimestriel de haute tenue, nous donne malheureusement tort, tirant le signal d’alarme avec ce titre : « Quel avenir pour la BD franco-belge ? »
Le passé a encore malgré tout de l’avenir…
Pourtant, et ce, à première vue, tout ne va pas si mal. Les films adaptés des aventures d’Astérix le Gaulois rameutent les spectateurs par millions, dans les salles obscures. Même Steven Spielberg a donné sa relecture de Tintin et Milou, même si le compte n’y était pas vraiment : sans sa bouteille de Loch Lomond et sa bouffarde, le capitaine Haddock n’est plus véritablement le capitaine Haddock. Les Schtroumpfs cartonnent en dessins animés, séries télévisées et produits dérivés. Les nouvelles aventures de Blake et Mortimer se vendent même par wagons entiers. Dans les créations plus récentes, Largo Winch, le héros milliardaire créé par Jean Van Hamme, a même eu les honneurs des grands et petits écrans. Dans ce registre, Bob Morane n’est pas non plus passé loin, le cinéaste Christophe Gans ayant, des années durant, tenté de faire vivre l’intrépide journaliste d’Henri Vernes au cinéma.
Seulement voilà, les comics américains et les mangas japonais sont passés par là. Il est un fait que les goûts du public, eux aussi, ont changé et des bandes dessinées telles que La Patrouille des Castors, de Mitacq et Charlier, accusent le poids des ans, le scoutisme n’étant plus vraiment dans l’air du temps.
La tyrannie de l’immédiateté…
Dans le journal plus haut cité, Wilfried Salomé, spécialiste du neuvième art, confirme : « Jusque dans les années 1990, la BD franco-belge se porte bien, se porte au mieux, même. C’est plus tard, vers les années 2000, que les choses vont commencer à se gâter. » C’est une sorte de choc générationnel. Les nouveaux dessinateurs, gavés de jeux vidéo, n’ont que faire des anciens ; d’ailleurs, la plupart d’entre eux ignorent jusqu’à leurs noms. Et Wilfried Salomé de remarquer : « Il faut dire que la déferlante du manga, qui a débuté via la télévision en 1978 pour conquérir progressivement le marché dans les années 1980 et 1990, atomise le temps de latence permettant au désir de se créer et fonctionne en adéquation avec le système capitaliste néolibéral financiarisé, fondé sur le modèle de la pulsion et de l’immédiateté. » Bref, c’en est fini des bandes dessinées de journaux tels que Tintin ou Spirou, époque à laquelle il fallait patienter, chaque jeudi, pour connaître la suite de l’aventure. En amour comme en BD, il est vrai que l’attente demeure un plaisir délicat : la prochaine planche à lire, la montée de l’escalier ; rien que du plaisir à venir…
La détestation des grands maîtres…
Quant au mépris de la transmission, voilà donc qu’il touche le monde des « petits Mickeys », tel que nos aïeux disaient autrefois. Wilfried Salomé, toujours, à propos des anciens : « L’une des qualités premières d’un auteur de bandes dessinées, c’est, justement, de savoir dessiner. Mais malheureusement pour eux, il semblerait bien que non. Ces dessinateurs, ayant appris à l’école de Franquin, Peyo, Tillieux, sont porteurs de connaissances, de savoirs de maîtrise incommensurables, qu’ils ont toujours été disposés à transmettre. Le problème principal est qu’aujourd’hui, plus personne n’en veut. Pire : dans nombre d’écoles d’art, a contrario de les enseigner, il est conseillé aux étudiants de les oublier au plus vite. » Au final, toujours selon la même source : « S’il n’est plus nécessaire de savoir bien dessiner pour faire de la bande dessinée, en plus d’une surproduction de plus en plus délirante, cela risque à terme d’amener à un appauvrissement terminal du contenu, une telle conception de l’art ayant pour conséquence la destruction des savoir faire, être et vivre. »
Dany, l’homme d’Olivier Rameau, BD poétique du siècle dernier, et d'Histoire sans héros, scénarisée par Jean Van Hamme, va jusqu’à dire : « Ils nous aiment bien, mais ils préfèreraient que nous ne soyons plus là. On les emmerde encore à être encore vivants. »
Une BD « gentrifiée »…
Pour tout arranger, l’IA et ses algorithmes se mêlent désormais de la partie. En attendant de prendre peu à peu la place des dessinateurs et des scénaristes ? Nous en sommes de moins en moins loin. Dans le même temps, les éditeurs éditent de plus en plus. D’où une baisse des rémunérations obligeant les artistes à simplifier leur trait, à aller à l’essentiel, avec des bonheurs parfois divers, juste histoire de pouvoir encore vivre dignement de leur travail. D’où, aussi, la multiplication des romans graphiques, épais comme des annuaires et souvent à la va-vite gribouillés. À en croire le copieux dossier des Cahiers de la BD, ceux à « dominante féministe » auraient augmenté de 263 % et ceux de « non-fiction » de 164 %. Ce qui fait dire à Jean-Luc Fromental, scénariste de renom, cité par Les Inrockuptibles : « Le roman graphique, c’est une gentrification de la BD. »
Ces gens-là ont décidément un incroyable talent consistant à immanquablement salir tout ce qu’ils touchent.
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19 commentaires
Je me suis « attaqué » à une « œuvre »: j’ai repris mes « Astérix » afin d’en expliquer les locutions et les caricatures à mes petits-enfants qui lisent mais ne saisissent pas la richesse de cette œuvre. Pour mes petits-enfants comment reconnaître Sean Connery, Bernard Blier et Lino Ventura?
Dieu merci, il existe encore des adolescents curieux de la BD à l’ancienne se régalant des grands classiques: Tintin, Astérix, Thorgal, Lucky Luke, Les tuniques bleues, Gaston Lagaffe…
Je suis persuadé , que nombre de jeunes ados tous sexes confondus seraient séduits par les BD disponibles en France , il y a 50 ans . Il faudrait juste leur laisser du temps pour les lire afin de les connaître et de les apprécier , pour réveiller l’imagination qui est toujours présente dans leurs têtes .
Depuis quelque temps, tous les arts se déradent à commencer la l’Architecture (les constructions modernes sont affreuses), mais aussi, la littérature (plus personne n’écrit en vrai français, la musique (ce n’est plus que du boucan), la sculpture (on ne reconnait plus rien, la peinture (un gamin de 6ans en fait autant) et même le cinéma (images sombres, dialogues sans esprit, diction des acteurs annonnants et incompréhensibles,…). La BD, 8me art, n’échappe pas à la règle. C’est le signe de la décadence !!..
Blake et Mortimer sont des héros intemporels qui incarnent justice et bon droit. L’IA et les algorithmes à la sauce wokiste sont des armes dignes de la bassesse d’un certain Olrik….
Oui mais il y a encore des auteurs comme Gibrat ou Froideval ou encore le crezteur de Scorpio , Marini … L’aquarelle et l’encrage redeviendront a l’honneur comme Enki Bilal apparaissent desormais comme des Vrtonese de la BD . Il faut aussi ostraciser systematiquement le manga qui est a la BD ce que le rap est a la musique : la prrive d’une degnerescence intellectuelle et morale
Cette réalité a de quoi rendre chafoin. Il y avait aussi des BD populaires ( hebdomadaires) à succès : Akim, Blek le roc, les Pieds nickelés, Bibi Fricotin, Thierry la fronde etc Il y a un rouleau compresseur, certes, mais… de notre part ( France, Europe ), je ne suis pas sûr que nous soyons exempts de responsabilité, même faible. Prenons une simple analogie ( pas une ressemblance ). Qui, en France, a facilité et permis l’installation de « Burgers » ( restos ), ce qui fait que la France est le pays d’ Europe où il y en a le plus par habitant. Il s’agit de la présidence de J. Chirac ( si ma mémoire est bonne ). Le reste à l’avenant…
C’est un phénomène qui illustre aussi, et sans jeu de mots, la baisse du niveau scolaire des auteurs actuels.
Quant à l’IA, la vente de produits artistiques issus de ses algorithmes devrait être tout simplement interdite.
Ces illuminés du chapeau qui tentent de refaire une nouvelle humanité sur notre planète sont particulièrement très dangereux.
Des utopistes grave.
La BD étant un art merveilleux alliant art plastique et littérature (comme le théâtre allie littérature et visuel, ou l’opéra, visuel et musique avec chant, etc.), il faut que dans une BD, l’expression graphique ET la littérature soient non seulement excellents, mais aussi parfaitement en harmonie, l’un ou l’une renforçant l’autre, se mettant en valeur mutuellement. La BD, ce n’est pas une histoire illustrée, ni des images assemblées par un scénario, c’est beaucoup plus.
Tout ça pour dire que c’est un art difficile, à la porté de peu d’artistes. Il y a bien longtemps que je n’ai lu une nouvelle BD de grande qualité (ceci dit, je ne les connais pas toutes, évidemment).
Comme d’habitude
« Les belles histoires de l’oncle Paul » (J.M.Charlier) écrites dans les années 50 m’ont souvent donné envie de lire et d’approfondir quand j’étais enfant, la biographie des personnages rencontrés. C’était pour moi une sorte de Reader Digest.
Toujours amateur de BD, je n’aime ni les scénarios ni le graphisme des manga d’aujourd’hui où les dessins et les scénarios sont indigents et se ressemblent tous. Je doute beaucoup que la BD d’aujourd’hui puisse motiver la jeunesse actuelle à faire l’effort que j’ai aimé faire quand j’étais enfant.
Qui plus est les mangas sont de culture japonaise et finalement beaucoup de lecteurs passent à côté de bien des choses relatives au Japon…Une petite partie seulement s’intéressera à la civilisation japonaise, très différente de la nôtre.
J’ai vraiment appris le plaisir de la lecture avec Blake et Mortimer. Maintenant une grande partie des gens moins vieux que nous en sont encore à déchiffrer l’écriture avec un bac et la fac.
Nous nous aimions Achille talon, avec ses jeux de mots, ses phrases tarabiscotées (ou ses titres d’album) dans lesquelles il fallait trouver plusieurs sens, genre « l’appeau d’Éphèse », madame « Virgule de Guillemets », « Vincent Poursan, le commerçant qui compte », « L’esprit d’Eloi »….
Parlant de Van Hamme, il y a une paire d’années j’avais acheté à Bruxelles une planche originale de Thorgal par Rosinski, que je n’avais pas payée particulièrement cher. Mais j’y voyais un tableau de maitre. Gardée roulée, pour ne pas perdre les couleurs.
Mais nos écoles ne transmettent plus grand chose et notre roman national est évoqué avec des pincettes, voire même castré des épisodes qui pourtant font partie de notre histoire, pourquoi voudriez vous que la BD y échappe. Tout fout le camp ma pauvre dame, comme dit l’autre ! Le résultat est que nos jeunes dans une forte majorité sont d’une inculture crasse et par ailleurs mal formé professionnellement. Je parle en connaissance de cause car le monde de l’entreprise, je connais.