Kermit, place Vendôme : le patrimoine une fois de plus parasité par l’art contemporain

Le patrimoine français, marqueur d’enracinement et d’identité, est bon à voler ou à souiller.
Photo © Jean Bexon
Photo © Jean Bexon

Difficile d’y échapper. Un gigantesque Kermit gonflable dépare la beauté classique de la place Vendôme, à Paris. La grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf — « Est-ce assez ? dites-moi ; n'y suis-je point encore ? » — devait peu ou prou ressembler à cela. Onze ans après le sapin vert de Paul MacCarthy, surnommé « plug anal » par ses détracteurs, rien n’a changé dans l’art contemporain, grand parasite des lieux patrimoniaux.

Trump dans le rôle du méchant

La présence de Kermit the Frog, Even (tel est le titre de la baudruche) s’explique par la tenue de l'Art Basel Paris, grande foire d’art contemporain où se retrouvent galeries privées et institutionnelles et qui se déroule ces jours-ci au Grand Palais (24-26 octobre). Le directeur d’Art Basel l’explique à l’AFP : c’est une façon de soutenir la chaîne PBS qui diffusa le Muppet Show. La grenouille en était une marionnette récurrente. Car cette chaîne publique connaît une coupe budgétaire de 21 %. La faute à Trump. Dans le monde de la culture, on a la résistance facile.

Le plasticien créateur de cette horreur gonflable est Alex Da Corte. Exposant à l’internationale, il exploite la veine de la pop culture, des couleurs flashy et du kitsch : rien d’original, dans un univers où plasticiens et installations sont interchangeables à volonté — n’est-ce pas le propre d’un monde fluide ? Le plasticien lui-même est un concept. Il revendique les origines vénézueliennes paternelles, se voyant comme « immigrant » et « sans racines ». Il met en avant sa sexualité, qui est fatalement hors des normes supposées du patriarcat : « Il existe une façon queer de voir le monde. » Alex Da Corte est à lui seul un personnage de série Netflix.

Le Comité Vendôme ne répond plus

D’un côté, l’architecture de la place Vendôme, modèle classique et élégant par ses volumes, ses décors sculptés et jusque dans le détail de ses modénatures. De l’autre, la grenouille gonflable verte d’Alex Da Corte. Qui gagne, sinon l’organisme parasitaire dont la laideur envahissante souille toute appréciation de la beauté du lieu — l’une des cinq places royales de Paris ?

Il existe un « Comité Vendôme » où siègent les acteurs emblématiques de la place et du quartier. Ledit comité a pour mission de préserver « le supplément d’âme de la place Vendôme ». Nous avons posé trois questions au comité : 1) Cette installation a-t-elle été validée par le Comité Vendôme ? 2) Si oui, comment est-ce conciliable avec sa mission ? 3) Sinon, le comité n’avait-il aucun moyen de s’opposer à cette installation ? Le Comité Vendôme nous répond que « Art Basel Paris bénéficie d’une convention avec la ville de Paris ».

L'art des traders contre l'art français

Le monde du luxe, de l’élégance et du raffinement n’est pas imperméable aux sirènes de l’art contemporain. Cartier a sa boutique place Vendôme et sa fondation d’art contemporain au Palais Royal. Snobisme : il faut en être. Placements, aussi : décrit par Aude de Kerros ou par Jean Clair, l’art contemporain est cet « art des traders » où collectionneurs, galeristes, foires et musées s’entendent à faire croître prix des œuvres et cote des artistes.

En 2016, Alex Da Corte faisait parler de lui parce qu’il était collectionné… par Ivanka Trump, la fille du méchant qui coupe dans les subventions de PBS. À cette occasion, Libération l’épinglait dédaigneusement parmi « tout ce que le milieu de l'art compte de jeunes prétendants branchés ». Depuis, il a fait son chemin. Art Basel le récompensera-t-il comme artiste emblématique, artiste établi ou artiste émergent ? C’est la version moderne des académiques médailles de 1re, 2e ou 3e classe. Rien n’a changé dans le cursus honorum de la médiocrité.

Moins d’une semaine après le retentissant vol du Louvre, la présence de Kermit the Frog est une nouvelle insulte au patrimoine. Les joyaux de la Couronne n’étaient protégés que par quelques vitres dérisoires, personne ne défend l'honneur des façades de la place Vendôme. Le patrimoine français, marqueur d’enracinement et d’identité, est bon à voler ou à souiller, avec la bénédiction de ce qui nous sert d’élites.

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Samuel Martin
Journaliste

Vos commentaires

90 commentaires

  1. Imaginez l’empereur Napoléon 1er en déplacement place Vendôme voyant cette chose immonde. Sabre au clair il la degonflerait sur le champ et s’occuperait personnellement des responsables de cette ignominie.

  2. Art Contemporain ?
    Contemporain, je veux bien, art?
    Qui a décidé, qui paye ,à qui a t on demande son avis? Ha oui, j’oubliais, demande l’avis des gens c’est en démocratie.
    Pour une fois, j’espère qu,il y aura des dégradations …

  3. Il faut noter que sur cette place il y a aussi le ministère de la justice.. kermit prenons ma comme une allégorie. Cree en 1955, à son apogée dans les années 70. Depuis elle a voulu se faite aussi grosse que le bœuf.. mais elle a manqué d air.. pour se retrouver à genoux entre la justice et le luxe .. il y a plus matière à réfléchit.. ok hidalgo a autoriser cette œuvre ( luxe) mais darmanin n à rien dit ( justice).. donc ..

  4. Qu’en dit madame Dati ? Combien a coûté cette horreur ? Décidément, la France devient moche, à l’intérieur comme à l’extérieur. Heureusement, pour nous sauver, nous avons des identités régionales fortes.

  5. L’art contemporain, c’est une dose d’égo surdimensionné, une dose de narcissisme et une dose de suivisme assumé.

  6. J’imagine que c’est encore une fois payé avec des subventions généreusement attribuées par Nicolas.
    Ça présente un réel danger pour les enfants qui voudraient l’escalader en le prenant pour une attraction et en plus ça doit brûler facilement … La mairie sera responsable en cas d’accident.

  7. On a déjà défiguré la superbe façade du Louvre avec cette pyramide incongrue et envahissante , décidément ,la gauche n ‘ en sort pas et fait pire à chaque fois ; heureusement que cette horreur sera vite retirée ; quant à l ‘ art comptantpourrien ,ce n ‘est que de la spéculation et du snobisme .

    • L’art comptantpourrien, j’adore… Et les touristes qui ne pourront pas photographier cette magnifique place à cause de kermit ! Quelle honte.

  8. C’est vert, c’est moche, ça se réfère à une culture de dessin animé américain, et c’est en grand place Vendôme. Et ça montre? L’art creux, vide de sens comme cette poupée.

  9. Un truc de gauche, laid et inutile, le ministère de la culture c’est 9 milliards de nos impôts, 1 seul milliard va aux musées et aux batiments, le reste va dans ce genre de truc….

Commentaires fermés.

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