Journeyman réédité : comment Eric Clapton a survécu aux années 80…
En 1989, on fêtait deux événements majeurs. L’un cataclysmique, le bicentenaire de la Révolution française, son cortège de morts et ses dingueries sociétales. L’autre était autrement plus réjouissant, puisque les mélomanes célébraient la sortie du premier bon album d’Eric Clapton depuis longtemps, Journeyman, aujourd’hui réédité avec un son enfin décent, tant celui de la traditionnelle édition CD était à se pendre. Même le pirate Journeyman Outtakes sonnait mieux ; c’est dire. Gageons que les plus chafouins de nos lecteurs le dénicheront sans trop de peine sur Internet.
Résister à Phil Collins et aux années 80…
À l’époque, le maestro revient de loin. Il n’est pas le seul, tous ceux de cette génération ayant été plus que bousculés par la vague punk – ce n’est pas le plus grave, ces jeunes gens énervés ayant au moins eu le mérite de réveiller l’aristocratie du rock. Plus embêtant est l’ignoble son des années 80, avec ses synthétiseurs, ses batteries électroniques omniprésents. Et on vous épargne les coupes de cheveux, véritables apocalypses capillaires que l’on doit aux footballeurs de l’époque. Il faudra bien, un jour, qu’un tribunal international statue sur leur sort, ces malfaisants continuant, aujourd’hui encore, d’exercer leurs méphitiques talents.
Bref, MTV, le robinet à clips, fait la loi, le son FM règne en maître. L’un de ses grands prêtres n’est autre que Phil Collins, du groupe Genesis. Quelle purge, que cette formation ! Du temps de Peter Gabriel, son chanteur, les costumes aberrants et les chansons interminables étaient la norme. Une fois que le joueur de tambour reprend la chose en main, c’est encore pire, le gnome chauve se toquant de défigurer les grands hits de la Motown, tel You Can’t Hurry Love des Supremes. Comme assureraient nombre de nos lecteurs, tout cela ne valait pas notre Martin Circus national.
Même David Bowie se cherche…
C’est d’ailleurs le même Phil Collins qui a produit les deux derniers albums d’Eric Clapton, Behind the Sun et August – les pires de sa carrière, mais qui se vendent pourtant par wagons entiers. Là, le comble de l’horreur est atteint : probablement sous la menace d’un flingue pointé sur sa tempe, le pauvre Clapton branche sa guitare sur un de ces foutus synthétiseurs, obtenant ainsi des sonorités défiant l’entendement en matière de vulgarité clinquante, quelque part entre Van Halen et Michael Jackson. Heureusement, quand il est sur scène, la magie opère encore, malgré tout, grâce au blues, il va de soi, qu’il joue comme personne ; quoique, comme toute le monde, il se cherche. Il n’est pas le seul. David Bowie, l’un des géants des décennies passées, ne sait plus trop, lui aussi, où il habite. Avec son album Let’s Dance, il passe du registre introspectif à celui des boîtes de nuit. La sobre élégance berlinoise passe alors au flashy, coupe de cheveux peroxydée et costards jaune vanille. Un disque mal-aimé de ses sectateurs, mais qui a plutôt bien vieilli. Il est vrai que la guitare de Stevie Ray Vaughan, jeune prodige texan que Bowie repère au Festival de Jazz de Montreux, alors qu’il n’a pas encore enregistré un seul disque, y est pour beaucoup.
Les stars d’hier se remuent...
L’embarras est tel qu’il faut bien se remuer un peu, sous peine de se retrouver enterré. En 1989, donc, les Rolling Stones, également dans la tourmente, se remettent à usiner ce qu’ils font de mieux, du rock poisseux sentant un peu fort sous les bras, avec l’excellent album Steel Wheels, enregistré à l’ancienne.
Et Eric Clapton entre dans le bal avec le Journeyman en question. Certes, malgré la production élégante de Russ Titelman, l’homme qui a créé le son de la chanteuse Ricky Lee Jones, demeurent quelques scories des années passées : un reste de boîte à rythmes, des bribes de synthés et autres tics d’alors. Mais l’essentiel s’y trouve : des chansons. Ayant toujours eu peu de confiance en lui en matière de composition, notre homme délègue, interprétant quatre titres d’un autre Texan, Jerry Williams. L’une des plus belles est évidemment Running on Faith, complainte religieuse évoquant les tourments de l’âme.
Un autre compositeur surdoué vient participer à cette renaissance : un certain George Harrison, jadis membre d’une formation répondant au nom de Beatles, qui lui offre Run So Far. Il y a encore une sublime relecture d’un vieux tube de Ray Charles, Hard Times. Puis un tube qui caracole vite en tête des meilleures ventes, Bad Love, co-écrite avec Mick Jones, du groupe Foreigner. Et Old Love, le meilleur pour la fin, hymne qu’il compose avec l’un de ses protégés, le guitariste Robert Cray, et qu’il joue encore sur scène à 80 ans passés.
À en croire son autobiographie, Clapton par Eric Clapton (Buchet-Chastel), ce disque demeure « l’un de ses préférés ». On ne saurait lui donner tort. Depuis, le temps a fait son œuvre et les tubes qui y figuraient font toujours partie des moments forts de ses tournées. Bien vu, comme aurait dit le défunt Ray Charles plus haut cité. La suite est une autre histoire. Avec l'album Unplugged, enregistré en public et en acoustique, Clapton se débarrasse des gadgets sonores d'antan pour revenir au blues. Il n'en a guère dévié, depuis. Pour notre plus grand bonheur.
PS : quelques bonus sur ce disque, mais rien de bien bouleversant, si ce n’est pour les fans de l’espèce complétiste.
Pour ne rien rater
Les plus lus du jour
Popular Posts




































11 commentaires
Franchement, j’aime beaucoup la musique mais je ne vois pas ce que ce genre d’article vient faire dans Boulevard Voltaire.
L’ignoble son des années 80 ?
Pas chez tout le monde Nicolas.
Essaye la BO de Blade Runner par Vangelis, le 2ème album de Suicide ou encore le « I, Assassin » de Gary Numan.
Je suis d’accord avec le fait que le son des années 80 où il fallait mettre du synthé à toutes les sauces a gâché certains disques qui auraient tout aussi bien pu s’en passer . Par exemple le disque de Johnny » Rock ‘n roll attitude » pourtant, très bon, aurait gagné un peu plus encore à être enregistré avec une production plus accoustique . Comparer Martin Circus à Phil Collins , fallait oser , mais il est vrai que parfois c’était un peu poussif et j’aimais aussi bien Martin Circus , Triangle , Variation , Ange , Ilous et Decuyper, et Dynastie Crisis par exmple . Des groupe et d’autres que j’ai connu à l’époque grâce à Jean Bernard Hebey qui défendait bec et ongle cette scène française des sixties et seventies
Cette interprétation de « Old Love » témoigne d’une finesse et d’une subtilité que j’ai du mal à retrouver dans le rap…
« Gnome chauve » pour évoquer Phil Collins, ça c’est la classe… La majorité des hommes étant chauves, musiciens ou pas, apprécieront. « Cheveux longs, idées courtes ». Tout étant une affaire de goût, la musique, comme ce qui peut être artistique n’a pas à être jugée, même par un Nicolas Gauthier, peut-être chauve de l’intérieur et plumitif renommé. Combien de morceaux de blues et de jazz enregistrés sur de pauvres magnétophones restent le merveilleux témoignage vibrant d’une époque, moins technologique que la notre mais sans doute plus respectable. Philippe Decousset
Sûr qu’en n’enregistrant qu’avec l’excellentissime Brand X, il n’aurait jamais vendu 150 millions de disques comme avec le laborieux et poussif et redondant Génesis
bien d’accord sur ces horribles année 80, et le non moins horrible genesis
Yes , ELP et Genesis , j’ai difficilement suivi , juste par curiosité , il y a eu des trucs pas mal au début .
Bien. Vu que manifestement, notre ami Nicolas est sommé par contrat de parler de Clapton à chacun de ses billets, je glisserai sur le contenu de celui-ci, y compris « l’excellent Steel Wheels » stonien que je tiendrai pour une vanne au deuxième degré, et m’en vais vous conter une anecdote:
Le guitariste anglais et monégasquement défiscalisé John McLaughlin (Mahavishnu, Shakti) est presque mon voisin. On s’est souvent rencontrés, il m’a même filé une gratte. Il me conseille un jour d’aller voir Clapton en concert à Monaco. Je lui donne mon point de vue sur lui, il rétorque: « Tu as raison, il n’est pas bon. Mais son deuxième guitariste, lui, l’est ».
Peut-on douter du jugement d’un type qui met Jeff Beck sur un « pied d’Estale » (Béru dixit) ?
Vos articles teintés de mauvaise foi sont toujours un plaisir à lire même si pour celui-ci, j’apprécie presque autant Phil Collins que Clapton. Il ne faut pas oublier que les substances excitantes font pondre autant de mauvais albums que les producteurs mal inspirés (ce que n’était pas Phil Collins)
J ‘ai toujours trouvé que le CD avait tué le son ; si vous voulez écouter du bon Clapton , entre autres , rien ne vaut le vieux vinyle d ‘ époque , au son pur et authentique , à condition qu ‘ il ne craque pas trop non plus !