[HISTOIRE] 23 septembre 1870 : mort de Mérimée, premier défenseur du patrimoine français
En ce 155e anniversaire de la disparition de Prosper Mérimée, survenue le 23 septembre 1870, et à l’occasion de la clôture des Journées européennes du patrimoine, il est juste de se souvenir de l’homme sans qui une part essentielle de notre patrimoine architectural français, aujourd’hui classé, aurait disparu. Écrivain, haut fonctionnaire et historien, Mérimée fut l’un des premiers à imposer l’idée que les vieilles pierres sont des témoins irremplaçables de notre Histoire. Sous son impulsion fut dressée la première liste officielle des monuments historiques et nombre de trésors patrimoniaux furent sauvés.
Un écrivain devenu fonctionnaire
Né à Paris le 28 septembre 1803, Prosper Mérimée grandit dans une famille d’artistes : son père est peintre et sa mère professeur de dessin. Ce milieu raffiné éveille alors très tôt le goût du jeune Prosper pour l’Histoire, l’Antiquité et les langues. Pourtant, c’est vers le droit qu’il s’oriente ; il obtient sa licence en 1823. Parallèlement, il ne cesse d’écrire : des nouvelles, des pièces de théâtre, mais aussi des pastiches littéraires comme La Guzla, un recueil de fausses ballades illyriennes. Ces premiers écrits confirment son goût pour le voyage et l’exotisme, dans le sillage du romantisme naissant.
En 1834, sa carrière prend un tournant décisif lorsqu’il est nommé inspecteur général des monuments historiques. La France sort alors des bouleversements révolutionnaires et impériaux : son patrimoine est exsangue. Abbayes vendues comme biens nationaux, églises mutilées, châteaux abandonnés : le constat est alarmant. Mérimée comprend immédiatement l’ampleur de la tâche.
Inventorier, classer et restaurer
Pour agir, Mérimée ne va pas se contenter de signer des rapports depuis son bureau. Il n’hésite pas à prendre la route, à sillonner les provinces, carnet en main, visitant chaque clocher, chaque crypte et chaque demeure qui lui paraissent dignes d’attention. Il décrit avec précision la menace, alerte les préfets, mobilise les maires parfois négligents, rappelle à l’ordre les curés trop zélés dans la modernisation de leurs églises et dénonce les entrepreneurs sans scrupules. Son objectif est clair : amener tous les Français à agir de concert pour la sauvegarde du patrimoine.
En 1837, il obtient la création d’une Commission des monuments historiques chargée de l’appuyer. Trois ans plus tard, il publie la première liste officielle des monuments classés, permettant à 934 édifices de bénéficier d’une reconnaissance et d’une protection de l’État.
Sa vision est alors profondément novatrice : il estime qu'un monument mérite d’être sauvé pour sa valeur artistique et historique, indépendamment de son usage. Pour cela, Mérimée s’appuie sur des architectes talentueux, au premier rang desquels Eugène Viollet-le-Duc. Ensemble, ils restaurent la Sainte-Chapelle, les remparts de Carcassonne ou encore Notre-Dame de Paris. Sans cette action, nombre de trésors auraient été irrémédiablement perdus.
Le Poitou, un terrain d’action privilégié
Parmi toutes les régions de France, le Poitou occupe une place particulière dans l’action de Mérimée. Fasciné par la richesse de l’art roman, il visite dès 1835 l’église Notre-Dame-la-Grande de Poitiers. Admirant sa magnifique façade sculptée, il note cependant l’humidité, les fissures et la fragilité des pierres. Grâce à son rapport, l’édifice est classé en 1840 dans la première liste et bénéficie rapidement d’un chantier de restauration.
Un an plus tard, il découvre l’abbaye de Saint-Savin, dont les fresques bibliques du XIe siècle couvrent les voûtes de la nef. Stupéfait par leur beauté, il rédige un rapport enthousiaste, obtient le classement et des crédits pour les protéger des infiltrations de l’eau. Plus, encore, il sauve l’un des plus anciens édifices chrétiens d’Occident : le baptistère Saint-Jean de Poitiers, datant du IVe siècle et alors menacé de destruction. Sans lui, ces joyaux romans auraient disparu et, avec eux, une part essentielle de notre Histoire chrétienne.
Un héritage encore vivant
La mission de Mérimée ne s’arrête pas aux restaurations. Il veut aussi changer les mentalités, convaincre que le patrimoine appartient à la nation entière, et non aux seuls riverains ou fidèles. Dans ses notices historiques, il sensibilise voyageurs et lecteurs, œuvrant à la diffusion du goût du patrimoine. Son influence marque ainsi durablement la législation et les institutions françaises.
Politiquement, Mérimée reste fidèle à sa mission au-delà des changements de régime. Néanmoins, il finit par devenir proche de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie. Cette proximité lui vaut alors d’être mal vu par la IIIe République naissante, qui préfère faire oublier l’action de cet homme. Heureusement, Mérimée n’assiste pas à cet effacement et meurt à Cannes le 23 septembre 1870, quelques semaines après la défaite de Sedan.
Sa mort ne signifie pas la disparition de son héritage. À son décès, des milliers de monuments sont déjà protégés et la notion de « sauvegarde du patrimoine » est entrée dans les esprits. Aujourd’hui, ce sont ainsi plus de 45.991 immeubles, près de 300.000 objets mobiliers dont plus de 1.600 orgues qui ont été classés ou inscrits au titre des Monuments historiques.
Plus qu’un écrivain ou un haut fonctionnaire, Mérimée reste un passeur de mémoire, convaincu que les pierres ont une âme et qu’elles doivent être transmises. Dans le Poitou comme ailleurs en France, chaque monument sauvé est un hommage à cet homme qui fit entrer le patrimoine dans notre conscience nationale.
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10 commentaires
Cet homme de génie a également écrit Carmen, texte dont Bizet se servira pour composer l’opéra le plus célèbre du monde.
Un grand serviteur de la France et un grand écrivain : c’est au cours d’une tournée de prospection qu’il eut l’inspiration de l’un de ses plus grands chefs d’oeuvre : « La Vénus d’Ille » dont l’action se passe à Ille sur Tet. Une pure merveille.
Le pauvre doit se retourner dans sa tombe: un siècle après son décès, la France commence à s’effriter (elle ne doit pas être trop bien entretenue) et aujourd’hui Chambord! Même une ministre de la culture (Bachelot) ne voit pas l’intérêt de préserver les églises du bas-anjou, car elles sont trop récentes. Si elle sont si récentes c’est bien pour témoigner du fascisme de la révolution française.
J’avais visité l’abbaye de Saint-Sabin, mais ce ne sont plus que des images évanescentes iconiques qui restent, malheureusement. Vous réhabilitez Mérimée, et il se lit encore aujourd’hui très agréablement, vous avez oublié sa « Dictée », restée célèbre et qui contient les mille bizarreries précieuses et paradoxales du sel de la langue, absolument à conserver, contre nos simplistes politiques qui n’entravent que leurs ambitions plates. Dire aussi qu’hispanisant, il a tiré « Carmen » de « la Guzla » et je crois bien que c’est lui, en relation avec la mère d’Eugénie, présenta la future impératrice au futur empereur (et bien que je ne pense pas grand bien d’elle, mauvaise influençeuse à l’oreille de son époux, et un peu cagotte, il faut bien le dire). Reste que la figure de Mérimée me plaît beaucoup et que le relire est un plaisir.
Sa conviction a bien … Prospéré !
c’est grâce à lui aussi que nous pouvons contempler les tapisseries de « LA DAME A LA LICORNE » oubliées dans un château ….
Non, c’est un préfet, que le hasard servit, qui sortit la « dame à la licorne » de son sarcophage de poussière.
Très bel article qui rappelle combien la gauche déteste la qualité des hommes quand elle considère qu’ils ne sont pas de son bord.
Intéressant
Il doit être content que les palaces parisiens appartiennent désormais à des étrangers, pour ne citer que cela!