[ENTRETIEN] « Il ne fallait ni dépister ni agir pour ne pas stigmatiser »

Violence juvénile et crise éducative : pour le Dr Rouyer, des solutions existent, à condition d’une volonté politique.
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La multiplication des agressions commises par des jeunes, de plus en plus jeunes, relance le débat sur des décennies de renoncements éducatifs et judiciaires. À cela s'ajoutent des services de pédopsychiatrie et de protection de la jeunesse complètement saturés. Une situation qui semble inéluctable.

Pourtant, un rapport a montré qu'il est possible de détecter, dès le plus jeune âge, les enfants susceptibles de devenir violents ou délinquants, mais au nom de la non-stigmatisation, il n'a pas été appliqué. Face à ces faits divers devenus faits de société, des solutions et des programmes pourraient être mis en pratique, à condition d'une vraie volonté politique, analyse le docteur Vincent Rouyer, pédopsychiatre et praticien hospitalier.

 

 

Iris Bridier. Banalisation des attaques au couteau à l’école et des agressions pour un téléphone, passages à l’acte de plus en plus précoces : comment en sommes-nous arrivés là ?

Dr Vincent Rouyer. Nous n'en sommes pas arrivés là d’un seul coup. Dès les années 90, un rapport franco-canadien, mené notamment par le professeur Tremblay de l’hôpital Sainte-Justine à Québec, montrait qu’on pouvait détecter très tôt les enfants susceptibles d’avoir une trajectoire de violence et de délinquance, et mettre en place des programmes psycho-éducatifs pour enrayer cela. Lorsque ce rapport a proposé de repérer ces enfants dès la maternelle et de proposer systématiquement des programmes parentaux, il y a eu une levée de boucliers, notamment de la part de certains psychanalystes. On parlait de stigmatisation, de « zéro de conduite », d’enfants délinquantisés. L’idée dominante était qu’il ne fallait ni dépister ni agir.

Cela s’inscrit aussi dans le contexte des dérives de l’éducation dite positive, post-soixante-huitarde, où il ne fallait pas frustrer l’enfant. Des auteurs comme Didier Pleux ont beaucoup écrit sur les enfants rois, les enfants tyrans, en rappelant qu’il fallait poser des conséquences aux actes, sans revenir au châtiment corporel.

En 2003, le professeur Maurice Berger a publié un ouvrage dénonçant le retard dans la protection de l’enfance et les dysfonctionnements des placements. Il montrait notamment que le déplacement constant des enfants empêchait la création de liens d’attachement, renforçant les troubles de l’attachement, les troubles du contrôle émotionnel et de l’impulsivité pouvant mener à l’hétéro-agressivité ou à l’auto-agressivité.

Ces constats sont toujours d’actualité. Des cadres éducatifs qui ont volé en éclats après 68, et la peur de frustrer les enfants.

 

I. B. Dans quelle mesure les décisions politiques ont-elles aggravé une situation déjà fragile ?

Dr V. R. Certaines lois, pourtant pas mauvaises en soi, ont eu des effets pervers. Certaines familles, notamment issues de cultures où l’éducation repose sur les châtiments corporels, se sont retrouvées sans alternative éducative lorsqu’on leur a interdit de frapper leurs enfants. Ne sachant pas comment faire autrement, elles ont laissé faire.

Il faut aussi parler des avancées en matière de prise en charge. Des programmes psycho-éducatifs efficaces existent depuis des décennies. Les programmes de Barkley, ceux de Caroline Webster-Stratton pour les enfants d’âge maternel, financés par l’État dans les pays scandinaves, ont montré leur efficacité pour limiter impulsivité et agressivité. Ces pays ont agi face à la montée de la délinquance juvénile.

Pour les troubles plus sévères, comme les troubles de la personnalité borderline issus de troubles de l’attachement, la thérapie comportementale dialectique existe depuis plus de vingt ans. Elle est efficace, mais en France, elle est surtout accessible dans le privé. Il y a eu un fixisme des pratiques professionnelles, un refus d’intégrer ces nouvelles approches dans le service public.

Enfin, il faut parler du désastre de la psychiatrie publique, en particulier la pédopsychiatrie. Les services sont débordés. Des enfants attendent des mois pour une prise en charge. Aujourd’hui, la pédopsychiatrie française est un désastre. Les foyers de protection de l’enfance ont été regroupés pour des raisons économiques, créant des structures ingérables, avec un fort turnover [roulement, NDLR] des éducateurs.

 

I. B. Peut-on encore espérer une amélioration de la situation ?

Dr V. R. Oui, il y a des choses à faire : financer les programmes psycho-éducatifs, revenir à des structures de placement à taille humaine et réformer la justice des mineurs. Aujourd’hui, il faut aller très loin pour être sanctionné. Les sanctions arrivent trop tard, parfois un ou deux ans après les faits, ce qui n’a plus aucun sens éducatif.

Il faudrait des sanctions immédiates dès le premier délit, des comparutions rapides, et déléguer certaines décisions aux mairies : travaux d’intérêt général, saisie du scooter, par exemple, pour financer la réparation des dégâts… Même de courtes peines peuvent parfois faire réfléchir.

La solution existe. Il faut une volonté politique pour la mettre en place. Ce n’est pas forcément très coûteux, mais il faut réinjecter des moyens dans la protection de l’enfance et la pédopsychiatrie, reformer et former correctement des médecins. Les postes existent, mais ne sont pas pourvus. Le milieu hospitalier n’attire plus.

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 11/02/2026 à 11:59.
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Iris Bridier
Journaliste

Vos commentaires

21 commentaires

  1. Les enfants doivent être punis vigoureusement dès le premier méfait afin de les avertir et les dissuader de recommencer. « La crainte est le début de la sagesse ».

  2. Les choix financiers de la France sont plus orientés vers le soutien guerrier à d’autres pays, que vers les besoins nationaux.

  3. Il ne faut pas toucher à nos chères petites « têtes blondes » mais laisser faire pour ne pas les traumatiser !!C’est idiot ce que j’écris car il n’y a plus beaucoup de « petites têtes blondes » c’est une expression qui n’est plus d’actualité !

    • J’adore votre commentaire, melanchon doit être content, il ne verra bientôt plus de blonds aux yeux bleu pour lesquels il éprouve une grande aversion

    • Monoparentales… Les musulmans se marient religieusement mais pas à la mairie, donc, pas mariés légalement. Toutes leurs « femmes » deviennent « mères seules avec enfants » avec toutes les prestations qui vont avec : un logement pour chacune d’elles qu’elles peuvent alors…sous-louer…etc…Elle est pas belle la vie pour la « polygamie » façon française?…

    • Et de la polygamie pourtant non autorisée mais on sait fort bien que dans la pratique ça existe, une officielle et les autres, parent isolé qui touche un paque de la CAF…..

  4. Mwais. Il faut aussi et surtout comprendre que, maintenant, c’est une génération d’enfants-rois qui a elle-même engendré des enfants-rois. De la même manière qu’il y a maintenant des enfants qui n’ont JAMAIS vu leurs parents travailler. Et parfois même les grands-parents.

  5. Anna Arent a écrit « chaque génération est un déferlement barbare qu’il faut civiliser » les profs et les politiques ne récupèrent que ce qu’ils ont fait faire.

  6. De ma génération, on a tous reçu « des baffes » ,été « au piquet » à l’école ,souvent privés de tel ou tel amusement ou quelque dessert et çà nous a inculqué « le bien et le mal » alors que maintenant ,de la part de certains parents ou de l’éducation nationale c’est « no limit » merci à celui qui avait comme devise « il est interdit d’interdire .çà laisse des traces

  7. la vérité c’est que depuis Badinter, il ne faut pas sanctionner !! hors comme chacun sait, lorsqu’il n’y a pas de sanction il y a récidive, avec une montée en puissance ! Quand je pense qu’on a panthéoniser cet homme …!

  8. Enfin un spécialiste qui ose nommer la différence de civilisation qui a amené ce qui se passe aujourd’hui !

  9. Pour résumer avec les patriotes ou la droite on sauve, avec la gauche on sacrifie tout le monde. Pour les uns intégrer c’est faire des efforts et pour les autres (les gauchistes) intégrer c’est se laisser aller. Quand on réfléchit un peu on se rend vite compte que la gauche ne sait pas intégrer alors qu’elle en fait son cheval de bataille, un peu comme l’hôpital qui se fout de la charité en somme.

  10. Quelque soit le sujet, partout on peut voir la responsabilité de la gauche dans le désastre généralisé. Et ils osent encore parler fort, faire les paons sur les marches de l’Elysée. Je parle des gauchistes de gauche, mais aussi de droite.

  11. La seule volonté politique a consisté à faire voter une loi contre la fessée comme si c’était le sujet !

  12. Oui, mais cette volonté politique n’y est pas. Alors on laisse pourrir les situations qui pourraient être régler, dés le plus jeune âge, et ainsi ouvrir des perpectives bien meilleures pour tout le monde. MAIS ..

Commentaires fermés.

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