Crise des vocations, crise de l’enseignement : c’est tout un !

Plus de la moitié des enseignants envisagent de changer de métier.
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D'où vient que la moitié des professeurs aimeraient changer de métier, comme le montrent plusieurs études menées cette année par différents syndicats ? Réalisée auprès plus de 40.000 personnels de l’Éducation nationale, celle du syndicat SE-UNSA (de gauche) « dresse un constat paradoxal », souligne Le HuffPost : « Les enseignants affirment presque unanimement qu’ils aiment leur métier (91 %) […] mais ils sont aussi 77 % à dire qu’ils ne le recommanderaient pas. » Près de 62 % d’entre eux envisagent même de changer de métier. En dix ans, l’augmentation du taux de démission des enseignants a d'ailleurs connu une progression de 567 %, selon une étude de la MFP (Mutualité Fonction publique) publiée en juin 2024.

Un enseignement déboussolé

Au-delà de la médiocrité des salaires, du manque de moyens, des réformes incessantes, de la dégradation constante du climat scolaire, ce qu'il faut incriminer le plus, c'est que l'enseignement a perdu sa boussole.
Cela ne date pas d'aujourd'hui. Depuis des décennies, les politiques éducatives mises en œuvre par les gouvernements, de gauche comme de droite, contribuent à cette perte de sens. Après les dérives de Mai 1968, l'instauration du collège unique (dite réforme Haby), qui développa l'égalitarisme et la baisse des exigences, la loi Jospin sur l'éducation de 1989, qui mit « l’élève au centre du système éducatif », toutes les réformes successives ont oublié que l'école était, en priorité, faite pour instruire.
Ce ne sont pas les annonces d'Élisabeth Borne, ministre en sursis, aussi stimulante qu'un croque-mort, qui vont améliorer la situation et redonner confiance aux professeurs. Lors de sa conférence de presse de rentrée, elle a évoqué la généralisation de la « pause numérique », l’interdiction totale de l’utilisation des téléphones portables au collège, la création d'une épreuve de maths en première, l'initiation à l'IA, un nouveau programme EVARS (éducation à la vie affective et relationnelle et à la sexualité)... Tout cela est bien beau, mais pourquoi ne pas avoir rappelé simplement la primauté du savoir ?

Des réformes inutiles voire nuisibles

Faut-il parler de la réforme du recrutement des professeurs, qu'elle continue de défendre bec et ongles, qui aurait pour objectif de « mieux former pour mieux faire réussir nos élèves » ? Une formule publicitaire dont le ministère est friand, qui n'est en réalité que de la poudre aux yeux. Les futurs professeurs seront désormais recrutés à bac + 2,5, en troisième année de licence. Certes, il y aura mécaniquement plus de candidats, mais combien maîtriseront la discipline qu'ils devront enseigner ?

Qu'à cela ne tienne ! L'IA les aidera à préparer leurs cours. Sans compter que la formation qui suivra l'obtention du concours sera entre les mains des INSPÉ (ex-IUFM) et de leurs pédago-idéologues.
Dans ces conditions, les meilleurs étudiants se détournent d'une profession qui a si peu de considération pour le savoir que les professeurs en activité sont impatients de quitter ce métier. Quand l'école perd sa vocation, qui est avant tout d'instruire les élèves, elle dégoûte les professeurs qui, dans leur immense majorité, croient en la vertu du savoir pour émanciper les élèves, leur donner la capacité de penser par eux-mêmes, de construire leur liberté et leur avenir. Face à cet idéal, gauche et droite se rejoignent dans leur volonté de ne pas changer les choses et pratiquent peu ou prou la même politique.

Remettre le savoir au centre

Si l'école retrouvait sa vocation d'instruire, les vocations ne manqueraient pas pour exercer ce métier. Charles Péguy, dans un texte célèbre, fait l'éloge des instituteurs de sa jeunesse, « beaux comme des hussards noirs », ajoutant qu'« ils n’obéissaient qu’à un seul maître : le savoir ». Beaucoup de professeurs rêvent que nos gouvernants, un jour, reprennent cette devise et remettent véritablement le savoir au centre du système éducatif. Remplacer le « ministère de l’Éducation nationale » par le « ministère de l’Instruction publique », voilà qui traduirait, au-delà du symbole, la volonté politique de refonder l’école autour de la transmission des connaissances et redonnerait confiance en l'institution !

Picture of Philippe Kerlouan
Philippe Kerlouan
Chroniqueur à BV, écrivain, professeur en retraite

Vos commentaires

23 commentaires

  1. Comme dans la police, la santé…
    Ces énormes structures aux mains d’administration pléthorique et invasives qui ne connaissent pas la situation de base.
    En particulier dans l’EN administratifs timorés et serviles qui assomment les actifs de notes, circulaires en entravant leur travail de fond et de long terme.
    La totalité des postes hiérarchiques ne devraient être occupés que par des enseignants ayant au moins 5 années de contact avec les élèves !
    Mal payés ? je n’en suis pas convaincu, faut arrêter ce bourrage de crâne et d’auto-insatisfaction, mais mal encadrés, mal soutenus en cas de difficulté ça c’est sûr !
    Ce sont les conditions de travail avant tout qui rendent ce beau métier si peu attractif.
    Une fois de plus l’Hydre étatique est incapable de gérer quoique ce soit !

  2. Ce fût mon parcours après 2 ans d’exercice, mais pour entrer dans une Grande Ecole il a fallu que je me bouge ! ! !

  3. Je pense que l’éducation nationale ne fait guère rêver et je comprends que les candidats réfléchissent à deux fois !!

  4. Oui les programmes sontsouvent idiots et la transmission des savoirs de base est à remettre au centre et plein de profs le veulent. Mais d’autres sont des militants du pédagogisme. Ils disent vouloir changer de métier mais bien peu le font car que peuvent ils faire d’autres pour garder l’assurance de l’emploi et plus de 3 mois de vacances ?
    PS: j’ai été prof 40 ans dans l’enseignement technique supérieur avec la possibilité de trouver un emploi industriel et j’ai entendu plein de fois cela mais, autour de moi, aucun prof n’est parti dans le tourbillon de la vie économique réelle.

  5. Moi, j’ai une de mes filles qui y entre, après une reconversion mûrement réfléchie, car elle entraîne une diminution de salaire drastique. La vocation existe encore.

  6. Si les professeurs envisagent de changer de métier d’autres le font également m, gendarmes, policiers, infirmières tous des métiers exigeants sous payés et non soutenus par des hiérarchies de plus en plus déconnectées des réalités de terrain. En clair la France meurt .

  7. Les pédagogues ont écrit des livres, participé à de nombreuses conférences, ont bénéficié de tous les honneurs. Ils peuvent maintenant constater le désastre, et devraient demander pardon aux enfants. Et la gauche continue de se hausser du col, de demander qu’on leur confie les seuls postes de pouvoir qui leur manquent encore. Dehors.

  8. Cela fait vingt ans que j’enseigne et je ne peux que faire les mêmes constats. Notre mission d’instruction se dilue de plus en plus au rythme des délires idéologues d’une minorité de décideurs qui ne sont eux-mêmes pas des spécialistes de l’enseignement. Même animés de bonnes intentions, les enseignants doivent obéir à ces politiques pédagogiques mortifères et perdent souvent cette flamme qui les animait. Nous sommes entrés dans un cercle pernicieux où la baisse continuelle des exigences chez nos élèves (la fameuse bienveillance teintée d’égalitarisme qui permet à près de 100% d’une classe d’âge d’obtenir le baccalauréat) entraîne, de fait, la baisse du niveau des nouveaux enseignants, renforçant encore davantage la baisse du niveau de l’Ecole publique française et, à l’inverse, l’attractivité de l’école privée (sous et hors contrat). On ne peut pas en vouloir aux parents qui choisissent l’école privée ! Il faut faire table rase des idéologies et revenir aux fondamentaux de l’instruction : transmission des savoirs, exigence, discipline, mérite. Il faut abolir le collège unique, développer l’apprentissage et les filières d’excellence. Et il faut redonner envie aux professeurs de choisir ce métier par vocation, pas par dépit – en étant exigeant sur le recrutement et les compétences des professeurs et en augmentant les salaires. Vaste chantier qui nécessitera du courage pour mener les réformes nécessaires.

    • Rassurant d’entendre un enseignant qui fait le même constat que bien des parents dont le seul but est de voir leurs enfants réussir des études sérieuses. Très angoissant aussi si rien ne bouge.
      Un professeur de l’EN, Matthieu Grimpret, vient d’écrire un livre sur ce sujet. … « Bullshit Bienveillance »

  9. Le niveau scolaire baisse de plus en plus, une grande partie des élèves ne maitrise pas la langue française et encore moins ne l’écrit, sans parler des parents
    Etre professeur aujourd’hui est un sacerdoce

    • j’ai envie de répondre les professeurs actuels récoltent ce que leurs anciens collègues ont semé.
      Corps de métier que je n’apprécie absolument pas. Leur niveau aussi a beaucoup baissé. Bref…

  10. Certains ont envie de devenir profs pour transmettre un savoir, faire naître une vocation, pas pour faire de la discipline, remonter les notes d’élèves n’ayant vraiment pas le niveau. Dans l’intérêt du pays, on a besoin de former de bons éléments, pas de donner des diplômes bradés à tous. Il faut revenir à la discipline, à la sélection et trouver quoi faire des moins bons qui seront laissés sur le carreau.

    • Oui discipline et sélection, voilà la recette. Comme prof je demandais à mes étudiants de me dire « Bonjour monsieur » et pas seulement « bonjour ». Les seuls qui le faisaient instantanément étaient les étudiants issus d’Afrique noire qui eux avaient été soumis à ces bonnes règles éducatives, la discipline et la sélection.

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