[CINÉMA] Hamnet, un exercice vain mais touchant sur les origines de Hamlet

Pas d’une grande valeur historique, le film ne manque pas de charme.
film Hamnet
© Focus Features

Il est admis par les historiens qu’à l’âge de dix-huit ans, William Shakespeare épousa Anne Hathaway, âgée de vingt-six ans et enceinte de leur première fille, Susanna. Trois ans plus tard, en 1585, le couple eut deux jumeaux, Judith et Hamnet. Le second mourut précocement, en 1596, sans que l’on sache précisément de quoi. Quatre ans plus tard, Shakespeare écrivit Hamlet, sa fameuse tragédie danoise sur la vengeance d’un fils déterminé à obtenir justice pour son défunt père…

Partant du principe que Hamlet et Hamnet eussent été des prénoms interchangeables à l’époque, la romancière irlandaise Maggie O’Farrell broda à partir du peu d’éléments dont elle disposait un récit tragique cherchant à établir un lien entre le drame vécu par Shakespeare et la pièce de théâtre. Un exercice un peu vain mais dont on salue l’effort créatif.

Nommé parmi les cinq meilleurs romans de 2020, selon le New York Times Book Review, "Hamnet" aura finalement été transposé au cinéma au bout de cinq ans seulement.

Une romance dans l’Angleterre de la Renaissance

Mis en scène par la réalisatrice chinoise Chloé Zhao, le récit s’attarde longuement sur la rencontre, à Stratford-upon-Avon, en 1582, de William Shakespeare et d’Anne Hathaway (rebaptisée Agnès). Filmés comme de jeunes tourtereaux insouciants malgré les difficultés de la vie, nos personnages ne s’imaginent nullement passer à la postérité. Le nom même de Shakespeare n’est presque pas évoqué. Le spectateur a donc le sentiment d’assister à une classique histoire d’amour entre deux êtres fougueux dans l’Angleterre provinciale du Warwickshire, à la fin XVIe siècle. Un attachement douteux historiquement quand on sait que le dramaturge ne légua, dans son testament, que son « deuxième meilleur lit » à son épouse, et ne lui rendit pratiquement jamais visite à Stratford lorsqu’il séjournait à Londres pour raisons professionnelles.

Si le film s’attache à restituer fidèlement le peu d’éléments de contexte connus (l’environnement sociologique de la famille Shakespeare, ainsi que le mariage prématuré des deux amants qui attendent leur premier enfant), le récit prend surtout appui sur le personnage d’Agnès, sorte d’herboriste mystique au caractère fort, adepte des potions médicinales en tous genres. C’est elle, nous dit-on, qui incarne la raison dans le couple et son ancrage dans le réel, tandis que William est davantage soumis à ses passions et à son imagination débordante. Une différence de caractère qui n’aura de cesse de creuser l’écart entre eux lorsque la peste frappera leur foyer…

Une tragédie à l’origine de la tragédie

Plutôt convenu dans sa première partie, le film trouve réellement sa légitimation dans son dernier acte, lequel vise à montrer au spectateur comment une personnalité créatrice comme celle de William Shakespeare est capable de transformer une tragédie personnelle en une œuvre artistique à l’écho universel. Une manière de conjurer la mort de son fils en faisant de lui un personnage de fiction, immortel par définition. Ainsi, Hamnet/Hamlet n’est plus celui qui meurt de la peste mais celui qui venge son père assassiné. Un père fantomatique que William Shakespeare choisit volontiers d’incarner. Autrement dit, le père donne sa vie pour que son fils puisse continuer à vivre sur les planches (celles du célèbre Globe Theatre en l’occurrence).

Touchant, ce récit sur le deuil n’est pas d’une grande valeur historique, on l’aura compris ; et il serait mal avisé d’affirmer mordicus qu’une corrélation est à établir entre Hamnet et Hamlet. Cependant, la proposition a le mérite d’exister, et le film dont elle découle ne manque pas de charme. On se demande seulement si Paul Mescal était bien le comédien adéquat pour le rôle de William Shakespeare…

3 étoiles sur 5

 

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Pierre Marcellesi
Chroniqueur cinéma à BV, diplômé de l'Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle (ESRA) et maîtrise de cinéma à l'Université de Paris Nanterre

Vos commentaires

5 commentaires

  1. J’ai du mal avec les anglais et leur racisme décomplexé envers les français dans les médias! Sans chercher il y a the sun, Chanel 4 et tant d’autres.

  2. Apparemment l’emballage est mieux que le produit. J’en resterai donc au « Shakespeare in love » avec G. Paltrov et R. Fienes. Quant au reste à part peut-être le Macbeth de Polanski, je crois qu’il vaut mieux que le cinéma laisse le grand Will tranquille.

  3. En tout cas, la lecture du roman de Maggie O’farell procure un vrai plaisir. Et peu importe la vérité historique : un roman est une fiction.

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