80 ans de la Sécurité sociale : quelle histoire !

Née en 1945, la Sécurité sociale puise ses racines dans une histoire plus ancienne et chrétienne qu’on ne l’imagine.
Albert de Mun, père, avec René de la Tour du Pin, des catholiques sociaux, inspirateurs de la sécurité sociale. Par [Isidore Alphonse] Chalot, Paris — Cette image provient de la bibliothèque numérique de la New York Public Library, sous l’identifiant 1158451: digitalgallery.nypl.org → digitalcollections.nypl.org, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=12740255
Albert de Mun, père, avec René de la Tour du Pin, des catholiques sociaux, inspirateurs de la sécurité sociale. Par [Isidore Alphonse] Chalot, Paris — Cette image provient de la bibliothèque numérique de la New York Public Library, sous l’identifiant 1158451: digitalgallery.nypl.org → digitalcollections.nypl.org, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=12740255

Ce 4 octobre 2025, la France célèbre les 80 ans de la Sécurité sociale. Depuis 1945, elle demeure une institution essentielle qui répond aux besoins de santé et de protection des Français. Cependant, pour comprendre pourquoi et comment ce système a vu le jour à la Libération, il faut remonter plus loin encore, jusqu’aux sources morales de la pensée du catholicisme social au XIXe siècle, avant d’en venir au moment charnière de l’après-guerre, dans une France meurtrie mais rêvant d’un avenir meilleur.

Des fondations chrétiennes

Longtemps avant qu’on ne parle de « sécurité sociale », des chrétiens en Europe et en France réfléchissaient déjà aux conditions d’une société plus juste, fondée sur le partage, la dignité et la solidarité. Ce mouvement, qu’on appelle doctrine sociale de l’Église, puise alors ses racines dans l’Évangile mais prend forme au XIXe siècle, notamment avec l’encyclique Rerum novarum du pape Léon XIII, en 1891. Ce texte fondateur défend ainsi la dignité des travailleurs et appelle à un équilibre entre capital et travail et instaure des principes clés comme la dignité humaine, le bien commun et la solidarité.

En France, le catholicisme social s’incarne dans des figures comme Albert de Mun ou René de La Tour du Pin. De Mun, ancien officier devenu député, fonde ainsi en 1871 les Cercles catholiques d’ouvriers pour rapprocher l’Église des milieux prolétaires et y promouvoir les idées d’un changement de la société par la justice plutôt que par la révolution. Il propose également l’idée de caisses d’assurance, financées conjointement par patrons et ouvriers, afin de prévenir les catastrophes de la misère et de créer une société organisée autour du bien commun.

Ces idées dépassent alors vite les cercles catholiques et rejoignent celles de certains républicains ou socialistes. La doctrine sociale devient ainsi un argument moral dans les débats sur l’assistance et la prévoyance. Elle affirme que la solidarité n’est pas un simple geste philanthropique mais une exigence que chaque génération doit aux plus fragiles. Ce terreau intellectuel nourrira alors, au fil du XXe siècle, quelques actions mineures concernant certaines catégories socioprofessionnelles, jusqu’à l’après-guerre.

La France en 1945

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la France est ruinée et divisée. Le gouvernement provisoire de la République française, présidé par le général de Gaulle, doit alors reconstruire le pays et restaurer la République.

Le Conseil national de la Résistance avait, dès mars 1944, tracé une feuille de route ambitieuse pour l’après-guerre. Son programme prévoyait ainsi un « plan complet de sécurité sociale visant à assurer, à tous les citoyens, des moyens d’existence dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail ». Ce texte, rédigé par des sensibilités allant du PCF aux chrétiens socialistes, servira alors de guide moral et politique pour la Libération.

Dans ce contexte, les grandes forces politiques jouent un rôle décisif. Le PCF est alors à son apogée, la SFIO retrouve une place centrale, tandis que le Mouvement républicain populaire, héritier du catholicisme social, incarne une force démocrate-chrétienne. De Gaulle, attaché à préserver l’autorité de l’exécutif, accepte un compromis avec tous dans le cadre du gouvernement provisoire et ne s’oppose pas à leur projet. Ainsi, très vite, des réformes sont engagées pour redresser le pays et aider les Français : nationalisations, revalorisation des salaires, mais la mesure la plus emblématique reste les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945, qui créent le cadre légal de la Sécurité sociale. Elles établissent ainsi un régime unifié, obligatoire, financé par des cotisations, couvrant les maladies, la maternité, la vieillesse ou les accidents du travail. Ce qui est véritablement remarquable, dans cet événement, c’est l’affirmation d’un droit national qui concerne l’ensemble des Français sans distinction.

80 ans de défis

Au fil des décennies, la Sécurité sociale est ainsi devenue la pierre angulaire de l’État-providence français. L’assurance maladie résume ce legs par sa devise du 80e anniversaire : « Citoyenne et solidaire depuis 80 ans », soulignant qu’elle demeure un bien collectif qu’il faut préserver et transmettre. En effet, pour survivre, cette institution n’a cessé d’évoluer et de susciter des débats. Chaque génération a dû ainsi la défendre ou la réformer face aux défis du vieillissement, de la dépendance, des déficits et de l’innovation médicale.

Cependant, en 2025, le constat est préoccupant. Les dépenses de la Sécurité sociale atteignent plus de 666 milliards d’euros, toutes branches confondues, avec un déficit annoncé de 22,1 milliards - un taux jamais atteint, hors période de crise. Ce déséquilibre fragilise la pérennité du système, au point que l’on peut légitimement s’interroger sur sa capacité à traverser un nouveau siècle.

Ainsi, à l’heure de son 80e anniversaire, la Sécurité sociale incarne à la fois l’une des plus belles conquêtes sociales de la France mais aussi l’un des défis majeurs de la République : continuer à garantir la solidarité nationale sans que son modèle ne s’effondre sous son propre poids.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

32 commentaires

  1. Magnifique idée quand nous étions « entre nous » !! Le problème c’est que la pauvre sécu est « pillée » par un tas de personnes qui n’ont rien à faire chez nous et qui ne versent rien dans la caisse commune mais qui « tapent  » dedans !!

    • Et oui vous avez raison, au départ c’était très bien , à l’arrivée le système a été dévoyé et les Français sont perdants

  2. « qui répond aux besoins de santé et de protection des Français.  » : pas seulement des Français, malheureusement et c’est bien là le problème, l’origine ou l’une des origines du trou de la sécu ! Les migrants en situation irrégulière sont soignés grâce aux sous des Français. Pas belle la France ?

  3. La gauche est vraiment impayable : elle tape sur les cathos, veut fermer des églises, interdit des publicités où il est question de sacré cœur alors que ce sont des cathos qui sont à l’origine d’une des plus grandes avancée sociale pour laquelle il ne tarissent pas d’éloges aujourd’hui… L’art de scier la branche sur laquelle on est assis.

    • Il est question dans le texte des « chrétiens socialistes » . Ceux sont des gens de gauche qui se tapent sur la tête, ou bien des socialistes de droite ?

  4. On se souviendra utilement que le pape Pie XII avait mis en garde solennellement dès la création de la « sécu » des risques de dévoiement de l’institution . Hélas une fois de plus les hommes ont confondu solidarité et irresponsabilité .

  5. Je me permets de préciser que:
    – dès 1884 ont été créés les assurances mutuelles volontaires qui après nationalisation en 45 ont été l’élément constitutif de la secu
    – – qué des 1884 a été votée l’abrogation de la loi « Lechapelier » permettant la naissance des corporations post révolutionnaires détournées en syndicats
    – qu’en 1884 à été voté et réalisée la scolarité obligatoire jusqu’à 14 ans pour enrayer le travail des enfants et améliorer le niveau intellectuel
    Le tout voté par une chambre à majorité royaliste et donc catholique

    • Eh oui… la Gauche ou l’art de se glisser dans le lit des autres en clamant que c’est le sien…

  6. Très belle innovation mais à l’époque où les assurés étaient honnêtes et les politiques compétents.
    Il est temps, comme ailleurs d’y remettre de l’ordre

  7. Non, la sécurité sociale n’était pas universelle. Mon père était artisan et ne bénéficiait pas de la sécurité sociale, ce qui m’a conduit, suite à un accident, à être « recousu » sur la table de la cuisine. Par ailleurs, le remboursement a conduit à l’irresponsabilité généralisée avec pour slogan « j’y ai droit » et l’explosion des déficits.

    • Oui. Il y a un gâchis considérables. Pleins de consultations inutiles. Pleins d’examens complémentaires inutiles par ignorance des médecins. Ce système tourne en faisant du chiffre d’affaire et de la dette avec un rapport coût/ bénéfice sur la santé des actes de santé de plus en plus élevé.

  8. Vous faites peu de cas sur celui qui ministre du travail a créé la sécurité social alors que De Gaulle n’y était pas favorable. Il s’en est fallu d’une semaine pour que la sécu n’existat pas

  9. Le mieux est toujours l’ennemi du bien. La Sécu était, au départ, un bienfait, mais, au fil du temps, elle est devenue une source de gaspillage, d’injustice et d’assistanat forcené. A réformer d’urgence.

  10. Apparemment pour Sécurité Sociale , apparait dans les esprit seulement la branche Maladie, qui, elle, n’est pas forcément déficitaire et pourrait l’être encore moins si on sensibilisait un peu plus les agents à repérer les fraudes. Tout y est devenu, tellement cloisonné et déconnecté de l’intégralité du dossier, que le travail est fait sans réflexion, sans recherche et le tout pour des salaires inattractifs sans espérer la moindre reconnaissance. Cela fait aussi partie du déclin de la Sécurité Sociale

  11. Bien évidemment, la solidarité et le partage sont au cœur des origines judeo-chretiennes de la France, donc bien avant Léon XIII. Les Constitutions républicaines ont puisé dans les dix commandements. Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est que la solidarité nationale, la mutualité sanitaire, le partage et la foi se font sans s’investir dans un avenir commun. On pille ce qu’on n’a pas créé. Ce trésor magnifique finit en peau de chagrin, rongé aux mites. Tel est le trou de la Sécut.

  12. En Bretagne le mouvement est encore plus ancien et perdure via les mutualites exemple celle des chantiers de l Atlantique pour la protection sanitaire des ouvriers qui a vendu ses cliniques pour construire avec l hôpital public le centre d otonlogie en particulier les services d accueil et de sécurité sont communs au niveau du hall central mais les deux bâtiment et personnels hospitaliers sont distinct la mutualité nazairienne est financée par le patronat et les ouvriers et cela bien avant la guerre de 14 dans l éducation même approche exemple Redon 1 lycée et 1 collège public mais 3 lycée catho plus un lycée technique et un agricole et un institut supérieur crée par l enseignement catholique mais ouvert à tous à Rennes lorsque j y étais affectée comme officier du Génie le patrimoine urbain se partageais en un l armée et deux l église qui a cède comme l armée une grande partie de son foncier aux services civils meme choses pour les hôpitaux avec les sœurs chassées des hospice et remplacées par des infirmières civiles etc …..
    Yannig louis Mahé

  13. J’aime beaucoup ces articles où l’on peut apprendre certaines choses et je suis sincère. Mais étant un ronchon pathologique je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi moi et tant d’autres de français n’avons toujours pas droit à l’AME, pourquoi les dépassements d’honoraires sont pour notre compte et surtout pourquoi on cotise autant alors qu’au final on finit toujours par repousser des soins faute de pouvoir les payer ?

    • La sécu pour les choses.courantes de la vie, est ce que le parapente, le ski et autres joyeusetés doivent êtres remboursés ? Et le footeu qui vous annonce être en accident du travail  » ayant glissé en montant l escalier !! Je n étais pas de combine et m expression de le dire à la sécu bien sûr. Quand j embauchais du personnel pas de footeus ou rugby. A l EDF ils sont moins regardant moi j étais dans le privé.

  14. Aujourd’hui, côté recettes, c’est l’ACOSS (une société de droit public, créée par la loi) et 22 filiales, les URSSAF, qui sont des structures de droit privé, et plus précisément des mutuelles. Or, aucune n’a rédigé ses statuts, ni ne les a déposés et publiés. Conclusion: ce sont des sociétés en participation. Moralité: 705 milliards d’€ de cotisations, outre 3,5 milliards d’€ de pénalités … sur du vide.

  15. La caisse de la sécurité sociale des français de l’étranger.
    Et la caisse de l’alsace lorraine mise sous bismarck sont bénéficiaires .
    Simplement pas le même régime de cotisation

Commentaires fermés.

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