Wokisme : l’opéra Lakmé violemment mis en cause par une organisation hindouiste

L'œuvre de Léo Delibes encouragerait "les stéréotypes ethniques", il fallait donc la déprogrammer de l'Opéra de Bordeaux
Costumes pour Lakmé, 1883. Source gallica.bnf.fr / BnF.
Costumes pour Lakmé, 1883. Source gallica.bnf.fr / BnF.

Lakmé, du compositeur Léo Delibes, est l’un des dix opéras français les plus joués au monde. Mais l’Universal Society of Hinduism (USH) ne l’entend pas de cette oreille et demande à l’Opéra national de Bordeaux (ONB) sa déprogrammation. L'œuvre relèverait de « l’appropriation culturelle » et constituerait « un dénigrement flagrant » de la civilisation indienne.

Des Anglais pourtant pas gâtés

Le livret de Lakmé (créé avec succès en 1883 à l’Opéra-Comique) a été écrit en combinant Le Mariage de Loti — pour l’histoire d’amour entre un Européen et une femme exotique — et Les Babouches du Brahmane — pour l’hostilité entre Anglais et Hindous. Si relents il y a, ils seraient plutôt d’anglophobie. Les Anglais y sont des colons matérialistes, alors que les Indiens ont le rôle plus noble d’idéalistes opprimés par les envahisseurs. Question musique, Léo Delibes n’a pas mal servi ses « Indiens », loin de là. Les deux célèbres morceaux, le Duo des fleurs et l'Air des clochettes, échoient à Lakmé, la fille de l’intransigeant brahmane Nilakantha.

Mais l’USH, par la voix de son président Rajan Zed, voit dans l'opéra « une caricature occidentale de l'héritage oriental » qui « encourage les stéréotypes ethniques ». Lister ce que Rajan Zed, dans son communiqué, reproche à l’œuvre dépasserait les limites d’un article ordinaire de BV. Retenons l’essentiel de ses griefs : « une terminologie coloniale », « une vision impérialiste », « des idées de supériorité », « une appropriation inutile de motifs culturels » ou encore « un exotisme superficiel basé sur des préjugés ». Un vrai réquisitoire woke.

À wokiste, wokiste et demi

Une mise en cause que Serine Mahfoud pensait avoir déjoué par avance. Sa mise en scène prévue pour être jouée à Bordeaux en février prochain devait souligner « l’injustice de la hiérarchie sociale imposée par les Anglais dans le contexte colonial, sans stigmatiser la culture indienne ». Un petit angle woke… mais pas assez, pour Rajan Zed, qui ne demande pas moins que des excuses à l’Opéra de Bordeaux. Il suggère — êtes-vous assis ? — que les dirigeants de l’ONB « suivent une formation de sensibilisation culturelle afin d'éviter que de telles choses inappropriées ne se reproduisent à l’avenir ».

Contacté par BV, l’ONB n’a pas répondu à nos questions. Mais la pilule a dû paraître amère à deux des personnalités que Rajan Zed se propose de « sensibiliser ». D’une part Dimitri Boutleux, président du conseil d'administration de l’ONB, élu écologiste placé là par le maire écolo Pierre Hurmic. D’autre part, Emmanuel Hondré, directeur général, lui aussi choisi par Hurmic, et qui déclarait, en prenant ses fonctions, qu’il voyait le respect de l'autre et de sa culture « comme une sorte d’obligation morale ». Mais à ce petit jeu gauchiste du « je suis moins colonialiste que toi », on n’est jamais gagnant que de façon très temporaire.

Quelle est la différence un opéra et un hamburger ?

En 2023, Rajan Zed s’en est pris à la chaîne de restauration rapide suisse Holy Cow (« Vache sacrée »). À ses yeux, ce nom était un « sacrilège ». En 2009, il en avait après une affiche de Burger King Espagne, qui montrait la déesse Lakshmi se préparant un burger. Combats pertinents, car personne n’aime voir son dieu ou ses divinités utilisés à des fins publicitaires. Mais de là à confondre malbouffe et art musical, hamburger et opéra, il y a un pas que seule une personne en proie à ses propres stéréotypes peut franchir.

Si Rajan Zed se penchait sur l’Histoire culturelle française du XIXe siècle, il saurait que l’unique intérêt d’un livret d’opéra est d’être le support d’une musique, que l’exotisme de Lakmé est tout de convention et tellement improbable qu’il n’est qu’une fantaisie, un prétexte au spectacle. Personne ne reproche à La Belle Hélène d’Offenbach d’être infidèle à l’archéologie antique.

Quand on écrira l’histoire du wokisme, on verra que pas une seule accusation contre un artiste ou une œuvre ne tenait la route. Qu’elles étaient toutes motivées par l’inculture et par le désir de nuire. L’attaque de l’Universal Society of Hinduism contre le bel opéra de Léo Delibes est une énième preuve que wokisme et civilisation sont antinomiques.

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Samuel Martin
Journaliste

Vos commentaires

38 commentaires

  1. Arrêter la représentation d’un Lakmé wokiste c’est une bonne nouvelle. Qu’ils créent leurs propres opéras !

  2. Chacun est en proie à ses propres stéréotypes, et les dogmes religieux sont « sacrés ». Détourner une déesse pour une enseigne de restauration rapide est un sacrilège.
    Par ailleurs la colonisation du monde par les européens a été un drame, dénoncé en son temps par exemple par Clémenceau, dont le souvenir hante encore notre époque.

    • C’est surtout que nous sommes de plus en plus affaiblis et notre image dévalorisée au niveau international qui fait que certains seraient tentés de nous enfoncer la tête sous l’eau. Il faut dire que nos dirigeant font beaucoup pour cela . Le ridicule ne tuant pas , nous voulons nous opposer à l’armée qui est en passe de s’approprier l’Ukraine au lieu de négocier un arrêt immédiat des hostilités . Parce que plus Poutine avance et plus nous allons négocier à la baisse ;

  3. Que ces gens-là se tapent dessus et réciproquement si j’ose dire.
    Ils ont tout pour être mis dans le même panier.

  4. En parlant d’appropriation culturelle, parlons de l’appropriation de la France. Toutes ces cultures invitées en France, s’empressent de vouloir imposer leurs points de vue. Pendant combien de temps la majorité de ce pays va-t-elle accepter de subir la dictature de tous ces groupes et de leur folklore.

    • En effet la France du cosmopolitisme est en cours de se faire aspirer par ceux qu’elle invite sur le territoire national et qu’elle a toujours encensé à travers des musée et des instituts !

  5. Ben le mieux est de ne programmer que des œuvres ayant uniquement un lien direct avec la culture anglaise dans ce cas précis en n’ y mettant aucune personne issue de la « diversité » pour ne pas froisser les susceptibles revendications de certains contestataires et ainsi,au lieu de montrer leur talent et de participer,ils resteront à se tourner les pouces dans leur trou.

  6. On finira par décrocher les tableaux d’Eugène Delacroix, dont l’orientalisme idéalisé finira bien par heurter quelqu’un. Il devient vraiment urgent de virer tous ces nuisibles qui prétendent que quand un rappeur veut « exterminer tous les bébés blancs », c’est de l’art, mais qu’un opéra comique de 1833 c’est du racisme. Ces gens agissent comme les talibans qui ont dynamité les Bouddhas de Bâmiyân. Notre monde est devenu un cauchemar. Je n’écoute pas de rap qui m’écorche les oreilles et je n’en fais pas toute une histoire … Eh bien, si l’opéra ne leur plaît pas, qu’ils fassent comme moi !

  7. Voilà pourquoi il faut tout, je dis bien tout, privatiser. Ras la casquette de ces élus gauchistes qui placent leurs petits potes à des jobs bien payés et pas trop fatiguants. En plus ces gens propagent des idées délirantes ! Basta !

  8. Cet opéra, par ailleurs merveilleux pour un pauvre occidental, transmet des « idées de supériorité » dites-vous M. Rajan Zed.
    Personnellement, l’Inde me fascine, m’interpelle et je la prends comme un bloc … il ne me viendrait pas à l’esprit de regarder ce pays avec des yeux d’européen un peu trop penché sur nos Droits de l’Homme, il ne me viendrait pas à l’esprit de critiquer le système de castes qui sévit chez vous. Un système qui classe, hiérarchise les citoyens indiens entre eux, avec les supérieurs et les inférieurs.
    Acceptez l’imaginaire du XIXème siècle envoûtant les spectateurs d’une salle à 7.000 kilomètres de Delhi, nous ne nous occuperons pas de vos classes supérieures ou inférieures.

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