[UNE PROF EN FRANCE] « L’excellence » réservée à l’étranger ?

On accepte les investissements privés pour des écoles françaises à l'étranger : pourquoi pas, aussi, en France ?
Capture d'écran
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Vous souvenez-vous de Luc Chatel ? J’avoue que je l’avais à peu près oublié, jusqu’à ce que je recroise son nom cette semaine, là où je ne l’attendais pas. Ministre de l’Éducation nationale de 2009 à 2012, le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a pas laissé un souvenir impérissable à ses administrés, alors même que sa gouvernance a été fortement contestée en interne. Quel a été le bilan de son passage au ministère ? Un dégraissage intensif des effectifs, une réforme du lycée bancale et inopérante, une incompréhension assez forte entre les enseignants et un homme plus habitué aux conseils d’administration d’entreprises du CAC 40 qu’à l’ambiance intello-égalitaro-excédée des salles des professeurs. Avec une indifférence coupable, je ne m’étais même pas demandé, quand il avait été remplacé par Vincent Peillon, ce qu’il avait pu devenir. Et voilà que je le retrouve à la tête d’Odyssey Education, un ambitieux réseau d’écoles françaises à l’étranger, réseau privé à la fois concurrent et partenaire de l'Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE), que l'ancien ministre préside depuis 2020.

« Stratégie de rayonnement de la France »

Même si certains articles de journaux ont pu évoquer, en 2023, des difficultés financières, il n’en reste pas moins que cette jeune entreprise a su, certainement grâce au carnet d’adresses fourni de Luc Chatel, convaincre des financiers et faire de belles levées de fonds. 10 millions par-ci, 25 millions par-là. L’entrepreneuriat, c’est plus facile quand on a un réseau d’amis fidèles et dévoués. Benoît Habert entre au conseil de gouvernance et amène avec lui le fonds Dassault par l’entremise de sa femme, Marie-Hélène Dassault. Pour l’ouverture du lycée de Casablanca, c’est avec Mohamed Hassan Bensalah, l’une des trente premières fortunes d’Afrique, qu’Odyssey s’associe.
Ces investissements sont en cohérence avec le programme d’Emmanuel Macron, Cap 2030, qui prévoit d’ici 2030 un doublement des effectifs d’élèves scolarisés dans les écoles françaises à l’étranger. Mais évidemment, on n’a plus vraiment de fonds à engager dans ce programme… Alors les acteurs privés sont invités à participer à cette « stratégie de rayonnement de la France ».

Une exigence seulement hors les murs ?

Quand on regarde les professions de foi de ces établissements, on lit en boucle les mots « excellence », « bilinguisme », « ouverture à l’international », « pédagogies actives », « innovation »… Ce sont des notions que l’on aimerait voir dans les chartes de nos établissements métropolitains. Alors pourquoi la France prône-t-elle l’exigence académique, la sélection, l’autonomie des établissements, l’innovation pédagogique, mais seulement hors les murs ? Si l’on sait que cela fonctionne et que c’est cela qui peut assurer notre « rayonnement éducatif », pourquoi est-ce aussi paradoxalement décrié dans nos écoles, que l’on noie sous des flots sirupeux d’hypocrite bienveillance et de lâche égalitarisme ? Si l’on accepte les investissements privés pour ces structures, pourquoi ne pas les autoriser, aussi, en France ? La persécution permanente des écoles hors contrat et les difficultés financières qu’on leur crée semblent bien étranges quand on voit un ancien ministre lever des fonds de façon aussi décomplexée pour des écoles installées en Macédoine, en Roumanie ou en Albanie.

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Virginie Fontcalel
Professeur de Lettres

Vos commentaires

15 commentaires

  1. Il serait temps de privilégier l’ excellence française dans tous les domaines et en priorité dans l’ éducation!

  2. Fin des années 40 j’étais en colonie de vacances en Italie sur l’Adriatique ( peut-être un souvenir des garibaldini). Enfants 7/9 ans nous marchions au pas pour les déplacements vers le réfectoire ou les aires de jeux cadencés par le moniteur. Ceci pour exprimer l’idée d’une certaine militarisation de l’école. Ordre et obéissance pour des classes studieuses.

  3. Qu’on le veuille ou non, il est plus facile de gérer l’excellence que l’insuffisance ; je ne reviens pas sur cet article, lequel est parfaitement ajusté au cadre particulier des expatriés de l’outre-mer. En revanche, nous manquons de réflexions, et donc de solutions concernant le « bas du panier ». L’école de Jules Ferry ambitionnait de soustraire les enfants des campagnes aux travaux des champs : elle y est parvenue au terme d’un long parcours, pour atteindre un « âge d’or » dans les années 60-70.
    Mais depuis, les conditions d’environnement ont largement changé : immigration, informatique, émergence de la télévision puis des jeux vidéo, puis des réseaux sociaux, effondrement des structures familiales, montée de la violence et relâchement des mœurs … sans compter le dernier fléau en date : la concurrence annoncée de l’IA.
    Dans ce nouvel environnement, que l’on peut juger – négativement – par ailleurs, mais auquel il nous faudra nous adapter, je n’ai aucun doute sur la capacité des « classes aisées » (et des enseignants !) à trouver le chemin de l’excellence pour leurs enfants, quelle que soient les chausse-trappes que le ministère saura imaginer.
    Je m’inquiète en revanche pour tous les enfants des autres catégories – ruraux, revenus modestes, immigrés désireux de s’intégrer – : je ne lis jamais aucune proposition sincère à leur adresse.
    Ma petite idée sur la question ? Stopper l’immigration, arrêter le pédagogisme, rompre avec la gratuité, exercer un vrai contrôle sur les enseignants (pour en écarter les brutes et les pédophiles), faire la part belle au sport, à la musique et au jeu, rétablir l’honnêteté des examens et encore quelques mesures de bon sens comme celles consistant à évaluer périodiquement le QI des enfants (pour créer des groupes de niveaux), ou bien lier l’enseignement à l’emploi futur, ou encore séparer les garçons et les filles …

    • « …je n’ai aucun doute sur la capacité des « classes aisées » (et des enseignants !) à trouver le chemin de l’excellence pour leurs enfants … »
      Ceci est vrai depuis fort longtemps.
      Il y a déjà 15 ans, les enfants d’enseignants représentaient à eux seuls environ 50% des étudiants dans l’enseignement supérieur de qualité où ils réussissaient fort bien.
      Rien de plus facile quand on détient les clés de l’orientation qui s’apparente à un maquis d’informations inextricable pour les profanes !

  4. L’excellence demande l’exigence, le travail, la peine, le courage, la volonté et l’acceptation de l’échec parfois. Tous ces gros mots sont bannis de France, par nécessité démagogique, de la part d’une Administration partisane d’une tyrannie « douce » pataugeant dans un marécage égalitaro-marxiste, et de la part d’élites dirigeantes qui n’ont l’œil que sur les sondages, les bulletins de vote et les opinions des réseaux sociaux. L’idéal bisounours a pris la place de toute volonté de réussite. Et la réussite est très mal vue car révélatrice et source d’inégalités. Tous en rang, je ne veux voir qu’une tête !

  5. C’est tout à fait normal, il s’agit d’une entreprise commerciale, il y a des investisseurs qui attendent des retombées financières. Ces écoles ne sont pas gratuites.

  6. Bonjour Virginie. Ouverture vers l’étranger ? Commentaires à chaud.
    Une règle d’or qui s’applique à toutes les activités, en toutes circonstances. Le niveau d’autonomie des intervenants est proportionnel à l’éloignement des instances dirigeantes. C’est sur ce principe que s’exprime librement , avec succès, l’innovation : la liberté d’action.

    Avant d’évoquer l’étranger, restons un instant en métropole. En éducation Nationale, le travail nocturne n’est pas connu. Mais dans le privé, dans ce fameux CAC40, il est couramment appliqué. Toutes les personnes qui travaillent de nuit vous le dirons « La nuit, nous sommes plus tranquilles, nous sommes plus autonomes, nous n’avons pas la direction sur le dos ». Et le travail se fait tout aussi bien que de jour, avec le même professionnalisme. Ce que ne vous dirons pas ces  » noctambules « , la nuit, ils portent la pleine et entière responsabilité du bon fonctionnement de l’entreprise. Deux enseignements à en déduire : confiez de la responsabilité en toute confiance, elle sera honorée. La liberté d’action source d’innovations. Car de nuit, il faut se débrouiller avec les moyens à disponibilité, intellectuels et matériels.

    Transposons avec les écoles de l’étranger. Les investisseurs privés savent très bien que leur argent sera mieux utilisé dans ces écoles où l’autonomie n’est pas grippée par un Etat en surveillance permanente par ses agents enquêteurs, par ses syndicats révolutionnaires qui entravent et par un corps enseignant à l’idéologie réfractaire. A l’étranger, on se sert les coudes, tout le monde tire dans le même sens. Les investissements sont très bien exploités, ne sont pas à fond perdu.

    On retrouve cet état d’esprit dans les écoles privées de la métropole quoique entravé par les instances désignées ci-avant.

    Autre approche. A l’étranger, dans ces écoles privées, le niveau social n’est pas celui du 9.3. Au delà des enfants des expatriés, les élèves de la population autochtone ont une réelle volonté de profiter de cette chance qui leur est offerte, un enseignement de qualité qui permet de s’élever, d’atteindre l’objectif que l’on s’est fixé. Ce fameux principe d’égalité qui plombe nos classes métropolitaines est ignoré. Chacun s’emploie au mieux pour progresser. La reconnaissance du mérite est le but.

    Enfin, pour me limiter Virginie, les investisseurs ont horreur de placer leur argent dans des tonneaux de Danaïdes. Même s’ils n’en tirent pas un profit pécuniaire, ils ont la satisfaction d’observer les progrès acquis, sociaux et culturels. Ils deviennent donateurs.

    Une toute dernière, pour la route, dans ce demi-siècle passé, quel est le ministre de l’Education Nationale qui aurait donné satisfaction à l’ensemble du corps enseignant ? Qui aurait permis une reconnaissance de la qualité de l’enseignement ?

    Virginie, peut-être un peu chahutée ? Nous vous souhaitons une très bonne semaine et surtout, restez vigilante.

  7. Si tout cet aréopage de carriéristes plus ou moins stériles, commençaient par débaptiser l’Éducation? Nationale en Ministère de l’Instruction nos enseignants retrouveraient leurs lettres de noblesse au lieu de servir de paravent à une classe politique imbécile qui prétend tout régenter alors qu’elle détruit tout !.

    • Vous avez raison Nicole, l’éducation, c’est les parents, l’école est là pour instruire ceux qui sont éduqués.

  8. La sélection par l’argent pour tout type de problématique est souvent le seul moyen de se tenir éloigné des fous. Finalement dans les classes, peu à peu, les locomotives disparaissent pour laisser une soupe insipide où le redoublement n’existe plus. Si on rajoute à cela que la France est un moulin pour tous les miséreux de la planète et que notre langue est difficile à apprendre, on enterre le niveau scolaire de l’école publique et de tous ces enfants qui auraient pu briller dans de meilleures circonstances. Finalement sacrifier les enfants de France est devenu la politique à suivre.

  9. Déjà, la France pousse les jeunes diplômés à partir ailleurs trouver une carrière à hauteur de leurs compétences, les jeunes parents à partir ailleurs pour éduquer et instruire leurs enfants, maintenant ils vont devoir partir aussi pour que leurs enfants puissent avoir une école au niveau international. A WUHAN, centre de la Chine il y a un lycée français réputé, un hopital français avec de vrais médecins français, des entreprises françaises comme Alstom etc….Les Français sont tenus à l’écart de ce qui se passe dans le reste du monde et regardent se dégrader le système social alors que les revenus de l’état explosent autant que ses dettes et le nombre de hauts fonctionnaires surpayés. Mais ils se réveillent. Les meilleurs partent avec leurs pids.

    • Ils sont partis.
      Ils sont fiers de leur nouvelle nationalité.
      Ils emportent avec eux une éducation et des convictions intemporelles,  » à la française « .
      Ils vont de l’avant.
      De leur France, maintenant à la dérive, leurs enfants n’hériteront que ce qui en fut le meilleur.
      Bon vent ! mes enfants.

  10. Auparavant, les écoles privées étaient réservées aux « mauvais élèves « , c’est à dire ceux qui ne pouvaient pas suivre les programmes de l’école publique.
    Aujourd’hui, les situations sont inversées, à cause de l’évolution de l’éducation nationale aussi bien au niveau des élèves qu’au niveau des professeurs.
    Très vite, le métier de professeur s’est dévalorisé, dans l’incompréhension des ministres et des syndicats, toujours obsédés par des « manifestations «  de lycéens en quête de causes plus ou moins justifiées pour ne pas aller à l’école.
    Depuis, depuis une idéologie faisant l’éloge de l’inculture, de la laideur, pour ne pas froisser les « classes populaires «  s’est installée. Ce qui n’arrange pas les choses !!!!

    • On est passés de l’excellence de l’école de JUles Ferry et la méritocratie républicaine à l’école des crétins et au népotisme républicain. Assortie d’une bonne couche de corruption qui empêche toute évolution.

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