[RAISON GARDER] Les cosaques reviendront bientôt ?

C’est surtout au réarmement moral qu’il faut penser.
Cosaques

Dans sa belle chanson intitulée Une ville, qui parle de l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968 par les troupes soviétiques, François Béranger dit, à la fin : « Faut jamais se réjouir trop tôt, les cosaques reviendront bientôt. » Ce vers me trotte dans la tête, chaque fois que je considère les opinions tranchées à propos de la guerre que mène la Russie en Ukraine.

Au milieu de nombreux indifférents et sans-opinion, il est facile de repérer deux opinions contradictoires : les pro-Poutine enthousiastes, les anti-Poutine rageurs.

Pour les premiers, l’armée russe mène avec brio une guerre juste et nécessaire. Très honnêtement, sur l’efficacité de cette guerre, qui devait être bouclée en quelques semaines comme une promenade de santé, et qui s’éternise avec de lourdes pertes, je me permets d’être dubitatif. Mais comme les pro-Poutine n’ont pas le pouvoir sur le continent européen, ou si peu, je passe sans tarder au deuxième camp, celui des anti-Poutine, qui, eux, gouvernent l’Europe.

Je ne veux pas discuter ici les raisons qui poussent les dirigeants européens à se mobiliser contre la Russie. Je voudrais juste m’arrêter sur une des conséquences qu’ils tirent de cette guerre russe, à savoir la nécessité pour le continent européen de se réarmer.

Disons-le tout net : je suis d’accord avec cette visée. Être protégé militairement par un autre (en l’occurrence, les États-Unis), c’est être vassal de ce protecteur : principe même de la féodalité. Or, je souhaiterais que ma civilisation européenne ne soit vassale de personne.

En revanche, l’argument utilisé pour appuyer ce projet de réarmement me semble complètement imaginaire. On dit et redit que Poutine nous menace militairement de façon directe, que l’armée russe est prête à attaquer demain tel ou tel pays de l’Union européenne ; en gros, que « les cosaques reviendront bientôt » sur les Champs-Élysées (rappelons qu’ils y sont déjà venus en 1814).

Parle-t-on sérieusement ? Il s’agit, en l’état, d’un réarmement conventionnel. Évidemment, la Russie possède un important arsenal nucléaire, mais on ne peut lutter contre lui avec des armées conventionnelles, même mieux équipées. La dissuasion nucléaire est, en fait, un autre débat. Non ! Ce dont on parle, c’est se préparer à arrêter les chars russes déferlant à travers l’Europe.

Mais, justement, il y a trois ans, les chars russes ont déferlé en Ukraine (du moins, ont tenté de le faire). Or, rappelons simplement les chiffres. La Russie est un pays de 17.000.000 km2, comptant 143.000.000 d’habitants, forte d’une armée de 700.000 combattants renforcés de 1.300.000 réservistes. Elle s’attaquait à l’Ukraine, pays de 600.000 km2, comptant 43.000.000 d’habitants, forte d’une armée de 250.000 combattants renforcés de 900.000 réservistes. En gros, la proportion était de trois contre un en faveur de la Russie.

Pourtant, l’assaut russe de février 2022, qui devait balayer en quelques semaines l’armée ukrainienne, a été brisé net par celle-ci. À ce moment, l’armée ukrainienne n’était pas spécialement soutenue par les puissances occidentales. L’aide militaire occidentale n’est venue qu’après, et encore, ce concours est resté limité, souvent sporadique. C’est essentiellement l’armée ukrainienne, avec ses propres forces, qui depuis 2022 tient en échec « l’ogre russe ». Si, donc, Poutine a échoué à ce jour contre la seule armée ukrainienne, même en sacrifiant la vie de nombreux soldats, que serait-ce s’il attaquait les troupes de l’OTAN ? La guerre russo-ukrainienne n’est donc pas un motif vraiment sérieux pour le réarmement (nécessaire et urgent, redisons-le) de l’Europe : c’est tout au plus un prétexte commode, un argument de propagande.

Pourtant, cette guerre doit donner sérieusement à réfléchir aux pays européens sur leurs capacités de défense. Pas à propos des budgets militaires, des systèmes d’armes, etc., toutes choses dont je suis d’accord qu’il est nécessaire de les améliorer. Mais plutôt à propos des hommes qui devront se servir de ces armes.

Comme nous le montre concrètement la guerre russo-ukrainienne, un conflit de grande intensité consomme beaucoup d’hommes. Les Russes et les Ukrainiens ont perdu respectivement des centaines de milliers d’hommes et sont confrontés à d’innombrables blessés. Mais nous, Européens gras et repus, attachés à notre confort douillet, affolés dès le plus petit rhume, terrifiés dès la première canicule, épouvantés d’un inoffensif bobo, comment supporterons-nous de voir mourir nos enfants, nos amis, nos proches ? À partir de combien de morts léverons-nous le drapeau blanc ?

C’est surtout au réarmement moral qu’il faut penser, car ce sera incontestablement la principale clef de la victoire contre un éventuel assaillant, quel qu’il soit.

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Alexandre Dumaine
Journaliste, écrivain

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58 commentaires

  1. « que serait-ce s’il attaquait les troupes de l’OTAN ? La guerre russo-ukrainienne n’est donc pas un motif vraiment sérieux pour le réarmement (nécessaire et urgent, redisons-le) de l’Europe : c’est tout au plus un prétexte commode, un argument de propagande. » L’Otan vous rigolez, c’est les USA et ils n’ont pas l’intention de faire la guerre à Poutine (je ne dis pas la Russie). Alors heureusement qu’il y a le tampon Ukraine pour éviter que les chars poutiniens arrivent jusque chez nous , car nous sommes beaucoup trop froussards depuis quelques décennies.

  2. A monsieur Poutine qui rétropédale dans l’histoire et qui se voit bien en Tsar et à notre Président qui aurait tant besoin d’argent pour rembourser nos dettes abyssales, dont il ne semble d’ailleurs pas se soucier , je suggère qu’ un actuaire de Bercy calcule le montant des emprunts russes actualisés, jamais remboursés par les soviets, et de leurs intérêts cumulés depuis plus d’un siècle (probablement quelques centaines de milliards à ce jour),et en cas de refus,après une décision en bonne et due forme de quelque tribunal « ad hoc » ,de se payer sur les avoirs des oligarques ,en saisies de pétroliers et divers comptes offshore des dirigeants russes..Mais monsieur Macron connait- il seulement l’histoire des emprunts russes, quand l’épargnant français soutenait (à fonds perdus grâce à Lénine) la modernisation de la Russie prérévolutionnaire?

  3. « Russes et Ukrainiens ont perdu respectivement des centaines de milliers d’hommes ». Au moment où le 1er ministre nous rabat les oreilles toutes les 3 phrases avec ses « cellzéceux », pourquoi n’y a-t-il que les hommes qui meurent dans des conflits absurdes fomentées par des élites macchiavéliques.

  4. Croit-on sérieusement que deux ans après que Napoléon ait pris Moscou en 1812, le Cosaques aient investi Paris. Apparemment, ils en sont repartis comme par enchantement. L’Histoire de la Russie n’est pas avare de chutes de Moscou conquise par les Khans de Crimée, qui sont également repartis sans faire vaciller la dynastie Romanov. Il va sérieusement falloir se pencher dessus.

  5. L’auteur de l’article doit manquer d’informations, en particulier sur le fait que depuis l’indépendance de l’Ukraine en 1991, les occidentaux mirent le grappin sur ce pays: sur les gouvernements successifs, sur l’économie, sur la défense, sur la finance, sur les terres cultivables, sur l’implantation de laboratoires et j’en passe; quant à l’information de la guerre en trois jours, information occidentale pur jus, il n’en a jamais été question par Moscou, mais il est reconnu qu’au bout de trois jours Kiev voulait négocier, ce qui lui fut refusé par les occidentaux; d’où la guerre d’attrition engagée par l’armée russe, avec les chaudrons successifs , qui contribue à un ratio de 1 à 9-10 de pertes en faveur de la Russie, et sûrement pas de 1 à 1; oui la Russie avec 17 000 000km2 n’a pas besoin de terres supplémentaires; petit détail qui change la donne: le missile hypersonique « orechnik », un joli jouet efficace

    • Avant 1991, c’était le grappin russe qui était sur l’Ukraine et ses dirigeants, des pantins de Poutine. Personne ne parle des 8 millions de morts de faim de l’Holodomor soviétique auxquels on peut rajouter encore 2 millions envoyés au Goulag pour avoir naïvement espéré qu’Hitler allait les débarrasser pour toujours des « camarades ». 10 millions d’Ukrainiens liquidés, c’est comme si en 3 guerres l’Allemagne avait tué 15 à 20 millions de français. Les ukrainiens, on peut le comprendre, en ont vraiment « soupé » des russes et ils le montrent brillamment dans leur étonnante résistance patriotique à l’ogre Poutine depuis 3 ans déjà !

    • La Chine attend son heure… Elle soutient (mollement) la Russie, guettant patiemment que le fruit russe soit mûr, c’est à dire à genoux, pour lui dicter ses conditions territoriales sur la Sibérie orientale frontalière de la Chine.

  6. Un chiffre extrait du quartier général ukrainien par des hackers russes, avec des téra-octets de données (nom, prénom, grade, matricule, livret militaire, etc: impossible d’alléguer un seul faux combattant): de 2014 à 2024, l’armée ukrainienne a perdu, en morts et disparus, 1.739.900 hommes. Publiez l’équivalent russe.

    • Des « hackers » russes, la bonne blague ! Qui va aller vérifier une liste de près de 2 millions d’individus ? La propagande russe est plus subtile qu’on ne le pense.
      Avec 2 millions de morts la France était au bord de la défaite si les américains n’étaient intervenus en 17. Alors la petite Ukraine, si vos chiffres sont exacts devrait être en pleine déroute depuis plus d’un an.

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