Pour accueillir le successeur du Charles-de-Gaulle, Toulon redécouvre son passé

Depuis plus de deux millénaires, Toulon ne cesse de vivre pour servir les enjeux maritimes de son temps.
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À Toulon, sur l’emplacement de la future infrastructure destinée à accueillir un porte-avions nouvelle génération, une campagne de fouilles archéologiques préventives menée par l’INRAP [Institut national de recherches archéologiques préventives, NDLR] vient d’ouvrir une fenêtre sur le passé antique de la ville. En effet, ces découvertes inattendues invitent à renouer avec l’histoire de ce lieu situé au cœur de la rade militaire et révèlent une occupation plurimillénaire que les activités navales contemporaines avaient progressivement fait oublier.

Des fouilles pour accueillir un porte-avions

Ce chantier de fouille archéologique s’inscrit dans le cadre des futurs aménagements de la base navale de Toulon, devant s’achever en 2035 et destinés à accueillir le PANG (porte-avions nouvelle génération), qui remplacera le Charles-de-Gaulle à l’horizon 2035. Ce bâtiment, d’une longueur d’environ 310 mètres et d’un déplacement supérieur à 75.000 tonnes, sera propulsé par deux chaufferies nucléaires, offrant à la marine une autonomie et une puissance de projection considérablement accrues. Conçu pour agir avec un équipage de 2.000 marins, le PANG pourra accueillir une quarantaine d’appareils, comprenant des Rafale, des drones de reconnaissance, des hélicoptères de lutte anti-sous-marine et des avions de surveillance. Le coût global du programme est alors estimé entre 5 et 10 milliards d’euros.

 

L’accueil de ce futur géant des mers dans la rade de Toulon nécessite ainsi une étude approfondie du sous-sol et des aménagements portuaires. Les résultats des fouilles archéologiques permettent d’anticiper l’impact des travaux et de guider la conception des quais, terre-pleins et zones logistiques. Ils offrent également l’occasion de préserver, documenter et valoriser le patrimoine antique mis au jour, intégrant l’histoire millénaire de la rade à la modernité des installations militaires. Ainsi, le projet du PANG illustre parfaitement la continuité entre le passé et l’avenir de Toulon, où l’histoire ancienne coexiste avec les ambitions stratégiques actuelles de la Marine nationale.

Une histoire sortie des eaux de la mer

L’opération préventive, menée par l’INRAP sous le contrôle scientifique de l’État et de la DRASSM (Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines), concerne une surface implantée sur des terrains aujourd’hui intégrés à l’arsenal, mais qui formaient autrefois une zone littorale naturelle.

Les recherches dévoilent une longue histoire marquée par l’aménagement progressif du rivage. Les archéologues y ont découvert des structures portuaires antiques, constituées de quais en pierre et de zones d’activités maritimes liées au commerce et à l’artisanat. Les niveaux archéologiques contiennent de nombreux déchets portuaires comme des amphores, des céramiques et des restes organiques. Des monnaies ont été également découvertes et font suspecter l’existence d’un atelier monétaire. Ces traces révèlent qu’entre le IIe siècle avant notre ère et le IIe siècle de notre ère, ce lieu était le cœur battant d’une économie bien active en Méditerranée.

 

Les fouilles de l’INRAP s’intéressent aussi à des phases d’aménagement plus récentes. En effet, à partir du XVIIe siècle, le site connaît un basculement vers une exploitation strictement militaire. La Marine royale y installe une poudrière sur l’île Milhaud, où se situent les fouilles actuelles, afin de stocker la poudre destinée aux navires de guerre. La découverte du quai associé à ce dépôt d’explosifs, destiné au ravitaillement des bateaux, constitue un apport majeur à la connaissance de l’arsenal sous l’Ancien Régime.

Toulon, au service des ambitions maritimes

Bien avant de devenir le premier port militaire français de Méditerranée, Toulon occupe un site stratégique. Les populations ligures, puis gauloises, utilisent ainsi le rivage comme abri naturel et exploitent ses ressources marines. Des échanges ponctuels avec les navigateurs méditerranéens ont déjà lieu, amorçant une dynamique commerciale.

Avec l’intégration à l’Empire romain, la cité se développe sous le nom de Telo Martius. Son économie se structure autour de la mer, dont notamment la production de pourpre extraite du murex, un coquillage des rivages provençaux. Les découvertes archéologiques sur le littoral confirment l’importance de cette activité portuaire entre le IIe siècle avant notre ère et le IIe siècle après J.-C.

Au Moyen Âge, Toulon conserve toujours son activité navale mais cette dernière est fortement réduite en raison des raids sarrasins. À partir du XVIe siècle, l’État commence à sécuriser durablement ce port naturel désormais rattaché au royaume de France. François Ier, Henri IV, Louis XIII puis Louis XIV fortifient le site pour le rendre digne de leurs ambitions. En effet, la monarchie veut faire progressivement de Toulon le principal port militaire en Méditerranée. Des arsenaux sont ainsi construits, des quais refaits, des chantiers navals modernisés. L’île Milhaud change profondément de fonction : elle accueille à partir de la fin du XVIIe siècle une poudrière, l’une des dernières conservées aujourd’hui pour cette époque.

Ce passage du commerce antique à la puissance militaire moderne illustre une continuité remarquable : depuis plus de deux millénaires, Toulon a vécu pour servir les enjeux maritimes de son temps.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

10 commentaires

  1. Vous écrivez: « une campagne de fouilles archéologiques préventives menée par l’ INRAP [Institut national de recherches archéologiques préventives, NDLR] vient d’ouvrir une fenêtre sur le passé antique de la ville.  » Demain, il n’y aura plus de recherches archéologiques au-delà de 50 ans. En effet, depuis 1996, les communes ne délivrent plus de concessions perpétuelles. Conséquence: au terme des 50 ans, durée maximale de la concession temporaire, celle-ci est reprise et les  » reliques  » jetées à la fosse commune.

  2. Au vu de la déconfiture de la marine Russe par les drones Ukrainiens, la vraie question n’est-elle pas de l’intérêt d’un porte-avions?

  3. Tant à dépenser mon fric j’aimerais bien qu’on en ait 2 en même temps. Le « pépé » CDG en secours au cas où…

  4. Entre 5 et 10 milliards d’euros ? Si l’on croit Mme. Rachida Dati, le budget du ministère de la culture est de 8 milliards dont 4 pour l’audio-visuel public. Ça veut dire que si on privatise France intox et compagnie on peut se payer un porte-avion à propulsion nucléaire tout les trois ans. Il resterait même deux milliards qui pourraient être utilisé à bon escient dans la santé publique, par exemple.

  5. Il n’est pas encore sur cale, il en faudrait 2 parce que nos gouvernants ont oubliés qu’un porte-avion est avant tout une arme diplomatique, suffit de voir les réactions à la présence d’un porte avion américain au large de Taïwan ou du Vénézuéla. Mais demander à un Macron, un Lecornu de réfléchir, c’est surement trop demander. ces gens là ont oubliés que le domaine maritime, de la France si on inclut la mer territoriale, la zone économique exclusive et le plateau continental, représente une superficie de plus de 10,2 millions de km², contre11.3 pour les USA…

    • Là encore nos « gouvernants » n’ont aucun souci (ou notion ?) de nos intérêts. D’autant que personne dans le monde politique ne se donne la peine d’informer les Français. L’essentiel étant de partir se reposer le plus tôt possible…

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