Phil Spector, roi de la pop et milliardaire à 20 ans et, au final, condamné pour meurtre
Qui se souvient encore de Harvey Philip Spector ? Peu de monde, certes ; mais personne n’a oublié ses tubes. Il est vrai que du temps de sa splendeur, de 1958 à 1966, il fut de ceux qui écrivirent la bande-son de l’Amérique d’alors. Rembobinons, grâce à Phil Spector. La descente aux enfers d’un génie du rock, la biographie que Mick Brown, journaliste anglais, vient de lui consacrer. Notre homme voit le jour le 26 décembre 1939, dans le Bronx, l’un des quartiers les moins fréquentables de New York. Son père, Benjamin, est un immigré juif ayant fui la Russie, tout comme sa mère, Bertha. Il est ouvrier ferronnier, elle est mère au foyer. Il est faible, elle est infernale. Il finira d’ailleurs par se suicider, sans qu’il faille forcément y trouver rapport de cause à effet.
Le jeune Phil Spector n’est pas spécialement gâté par la nature. C’est un gringalet atteignant tout juste le mètre soixante sous la toise et dont le menton semble être parti en vacances sans laisser d’adresse. Bref, pour partir à la conquête des filles, il lui faudra miser sur autre chose que sur son physique. Ce sera donc un humour à froid et une propension à jouer tôt de tous les instruments de musique lui passant sous la main : guitare, accordéon, piano. Mieux : il a un joli filet de voix et des mélodies qui lui trottent plein la tête.
Un père suicidé…
En 1958, il n’a que 19 ans. Il en avait dix quand son père a mis fin à ses jours. Pour noyer son chagrin et tenter d’échapper à une mère tyrannique, il s’improvise chanteur du groupe The Teddy Bears. Et c’est lui qui écrit, compose et produit leur premier tube : To Know Him Is to Love Him, (« Le connaître, c'est l’aimer »), en hommage à son défunt paternel. Coup d’essai, coup de maître : cette chanson devient illico numéro un des meilleures ventes de 45-tours. Sa carrière est lancée alors qu’il n’est même pas majeur.
Après ce galop d’essai, Phil Spector n’ignore pas qu’il lui reste encore tant à apprendre. Il fait donc ses classes en compagnie des meilleurs : le mythique Ahmet Ertegün, fils d’un diplomate turc, qui a fondé le tout aussi mythique label Atlantic, mais aussi Carole King et Gerry Goffin, qui produisent des tubes à la chaîne, dans leur bureau du Brill Building, centre névralgique du show-biz américain d’alors. C’est en cette enceinte qu’il fait la connaissance de Jerry Leiber et Mike Stoller, auxquels on doit les plus grands tubes d’Elvis Presley, dont Jailhouse Rock, Hound Dog ou Riot in Cell Block #9.
En studio, un roi tyrannique…
Les années 60 ne sont pas loin et les crooners commencent à avoir du plomb dans l’aile. Frank Sinatra le sait mieux que personne : il devra bientôt affronter le King Elvis, puis la déferlante des Beatles. Phil Spector en est tout aussi conscient. Pour préparer la révolution musicale, il a deux atouts majeurs. Il y a d’abord son amour sincère de la musique que jouent les Noirs, le blues et le jazz. Issu de la minorité juive, alors reléguée à l’industrie du spectacle, à Hollywood pour le cinéma, à New York pour la musique1, il est, comme ses coreligionnaires, en totale empathie avec cette autre minorité peinant à trouver sa place. Les enfants d’esclaves ont le rythme, le charisme, la faconde ; lui connaît les secrets de la musique classique et des chansons yiddish. L’alliance sera détonante. Ce, d’autant plus que Phil Spector entend faire du studio d’enregistrement un instrument à part entière. Il a beau commencer à passer pour légèrement zinzin, tous ses confrères lui accordent d’avoir été précurseur en la matière. Mieux, ou pis pour les principaux intéressés : ces chanteurs et ces groupes qu’il déniche et fonde ne sont, eux aussi, que d’autres instruments destinés à bâtir sa propre légende à lui, rien qu’à lui.
L’égal de Wagner et de Mozart ?
D’où cette ambiguïté qui lui est propre : d’un côté, des hymnes adolescents aux paroles souvent neuneus (« Da Doo Ron Ron », par exemple), mais usinés telles des pièces montées aux allures de symphonie. Non seulement Phil Spector veut être considéré comme le nouveau Mozart ou le Wagner du moment, mais encore veut-il les surpasser. Ce sera donc ce qu’il nomme le « wall of sound », un mur sonique censé tout dévaster sur son passage. Il lui faudrait un pianiste ? Il en embauche quatre. Les guitares ? Les basses ? Au diable l’avarice, ils seront une dizaine à jouer à l’unisson. Puis des violons, des cuivres et de l’écho façon cathédrale.
Pour grandiloquente qu’elle soit, la meringue prend. Une martingale sonore qui donnera, par exemple, Be My Baby, maître étalon du genre, dont il fait don aux Ronettes, l’un de ses groupes maison.
Toujours dans le même registre, comment ne pas citer Then He Kissed Me, offert aux Crystal, autre formation par ses soins créée ?
À force de creuser son sillon, Phil Spector, qui a oublié d’être idiot, commence à accumuler une véritable fortune, étant à la fois et le plus souvent auteur, compositeur, producteur et détenteur de ses propres enregistrements. À chaque passage à la radio, c’est le jackpot. L’acmé de sa carrière demeure à venir. Ce sera, en 1965, You’ve Lost That Lovin’ Feeling, pour laquelle il téléguide le duo des Righteous Brothers. Longtemps, il fut dit que ce fut la chanson la plus jouée dans le monde, juste devant le Yesterday des Beatles.
La chute est proche…
N’importe qui d’autre que lui se serait reposé sur ses lauriers, puisque richissime retraité à tout juste 26 ans. Mais non, il lui en faut encore plus. Il entend signer son chef-d’œuvre absolu, celui qui rivera une bonne fois pour toutes son clou à la planète. Phil Spector n’est pas né le jour de la Saint-Modeste, il est vrai. Il jette alors son dévolu sur un duo fameux, Ike et Tina Turner. Pour une fois, ces deux-là ne lui doivent rien, ayant fait carrière sans recourir à ses services. Ce sera River Deep Mountain High, chanson tout en démesure et n’obéissant à aucune structure traditionnelle. Ce sera sa Chevauchée des Walkyries ; du moins en est-il persuadé. Car là, en termes commerciaux s’entend, Tina Turner ne chevauche qu’un petit cheval de bois. Le génie de plus en plus contrarié en demeurera meurtri à jamais. Avec le temps, cette splendeur a été réévaluée à sa juste valeur. Trop tard, manifestement.
Des enregistrements au revolver…
Si les succès à répétition lui permettaient de surmonter son mal-être profond, avec le désamour du public, le zinzin en questionne zinzine de plus en plus, surtout en matière conjugale. Ronnie, la chanteuse des Ronettes, une fois devenue son épouse, se voit enfermée dans le manoir hollywoodien dont Phil Spector ne sort qu’à la nuit tombée. S’il ne se drogue pas, il boit beaucoup. Et cela commence à se voir en studio, surtout lorsqu’il sort un revolver pour tirer au plafond, dès lors qu’une prise n’a pas l’heur de lui plaire. Il se refait un temps la cerise en remixant Let It Be, l’album maudit des Beatles, submergeant les compositions de Paul McCartney à grands coups de violons et de flonflons. Après la séparation des Fab Four, il travaille pour John Lennon et George Harrison. Mais ce n’est plus qu’un pigiste de luxe, s’obstinant à plaquer son « wall of sound », déjà démodé, sur des chansons qui, pourtant, ne lui demandaient rien. Il tente une collaboration avec l’immense Leonard Cohen ; mais, flingue éternellement en pogne, manque de peu d'abattre le barde canadien durant les enregistrements. Nous sommes en 1977. Phil Spector entre alors dans un long hiver, certes doré, mais avant tout solitaire.
La mort de Lana Clarckson…
Il faut attendre la nuit du 2 au 3 février pour qu’on entende à nouveau parler de lui. Mais à la rubrique des faits divers, cette fois. Il a passé la soirée au House Of Blues de Los Angeles, un club musical réservé au gratin. Là, il séduit une certaine Lana Clarkson, qui a eu son quart d’heure de célébrité en tournant quelques séries B. Depuis, elle officie en tant que serveuse. Au petit matin, Phil Spector dit à son chauffeur : « Je crois que j’ai tué quelqu’un… » La starlette est morte d’une balle de revolver, tirée en pleine bouche. Suicide ou assassinat ? La Justice mettra six ans à trancher.
Le 13 avril 2009, Phil Spector est condamné à quinze années de prison pour « meurtre sans préméditation ». Il a 81 ans lorsqu’il rend son dernier souffle, le 16 janvier 2021, dans la prison de Stockton, en Californie, avec les murs de sa cellule pour ultime « wall of sound ».
(1) À ce sujet, prière de se reporter au passionnant Le Royaume de leurs rêves. La saga des Juifs qui ont fondé Hollywood, de Neil Gabler, Calmann-Lévy.
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26 commentaires
Gainsbourg était laid comme un pou et n’a tué personne..
la » musique » moderne rend fou. Ou l’inverse.
Le son des musiques de Phil Spector est immédiatement reconnaissable , comme celui du Tamla Motown, de Holland-Dozier-Holland .
Merci pour cette petite rétrospective musicale, bien agréable . J’aime bien cette époque même si ce n’est pas ma génération qui est plus celle des années 70 80. Les trios de filles comme les Ronettes , les Crystals ou les Shangri-Las. Vos anecdotes illustrent bien le contexte . Phil Spector est un pur produit de cette époque où il y avait autant de talents en devenir que de déchéances . Aujourd’hui c’est le vide sidéral . Donc, il n’y a plus l’un ni l’autre .
Etant un peu jeune pour avoir découvert le travail de Phil Spector à l’époque de sa production, j’ai comblé mon ignorance pendant mon adolescence, grâce à la collection de vinyles de mes parents. J’ai passé des heures à les écouter. Je me doute bien que vous ne pouvez pas être exhaustif et citer toutes les pépites produites par Spector, alors j’en rajoute deux, qui sont mes préférées. Tout d’abord l’album de chants de Noël, A Christmas Gift For You, sorti le 22 novembre 1963, jour de l’assassinat du président Kennedy et retiré des ventes à la demande de Spector par respect pour le défunt. L’autre album produit par Spector que je vais citer date de 1975. Il s’agit de Born To Be With You de Dion qui est une véritable merveille. J’apprécie vos articles sur les groupes de rock, même si je ne suis pas toujours d’accord avec vous, mais tous les goûts sont dans la nature.
« »et dont le menton semble être parti en vacances sans laisser d’adresse… » » en voilà une formulation qu’elle est poétique et… imagée. Je n’aurais pas trouvé « ça » moi-même. Bravo !
Mozart,Wagner rien que ça…..Il faut oser.
Cette référence semble vous choquer mais vous oubliez que Mozart ou Wagner ne sont pas sortis du néant. Une culture musicale les a précédée et ils en étaient imprégnée. Ils faisaient parti des meilleurs sans doute mais chaque génération a son lot de meilleurs.
Si vous touchez à la tétralogie, alors vous risquez gros de la part des inconditionnels de l’Opera .
Quel beau cadeau. Merci mille fois merci Monsieur.
Quel rusticité musicale que l’Amérique de 1960. La folie en découle qui sacrifie ses adorateurs et ceux qui ne suivent pas le mouvement ont besoin de drogues pour exister. Un monde en décomposition avancée.
Merci Nicolas Gauthier pour ces textes excellents sur le monde de la musique !
Une musique de variété de médiocre qualité, et pourquoi faut-il nous préciser deux fois qu’il était juif ? Cela enlève-t-il quelque chose à son talent ?
Amateurs de Rap peut-être ?
C’est une réalité de l’époque qui fait que beaucoup de producteurs étaient juifs et de talents . Norman Gantz a produit de grands artistes de jazz comme Ella Fitzgerald ou Oscar Peterson sur label Verve. Il leur a permis d’être plus célèbre encore par la qualité de leur production .
La collaboration entre blancs et musiciens noirs a donné de magnifiques résultats .
Réponse à Jose Bobo : (d’accord avec BM77) je pense qu’ il y a méprise de votre part, Nicolas Gauthier souligne au contraire l’ apport très important des juifs dans la production musicale et cinématographique US au siècle dernier (cf son conseil de lecture en note de bas de page).
Je voyais un peu Spector à l’image de Swan, le maléfique producteur mangeur d’âmes dans Phantom of Paradise, mon De Palma préféré…mais il est vrai que Swan était immortel. Sauf à la fin.
De bonne chansons la, j’aime bien cette époque pas comme aujourd’hui ou l’on saute sur place comme des sauterelles sur ce que j’appelle du bruit et non une chanson.
Je me délecte des chroniques estivales de Nicolas Gauthier sur des groupes ou des personnages plus ou moins oubliés! Je suis cela dit un peu surpris qu’ il ait oublié la production de « End of the century » album sublime des Ramones de 1979 (on y trouvait une excellente reprise de « Baby I love you » des Ronettes) et qui surprit et mécontenta les fans des albums précédents du groupe! Do you remember rock’n’roll radio Nicolas?
Cher ami lecteur, oui, j’ai fait l’impasse sur les Ramones. Mais j’ai aussi dû aller au plus court. Merci de me lire avec autant d’attention. Amicalement.
Merci cher Nicolas pour votre très aimable réponse! PS je vais suivre votre conseil de lecture; j’ ignorais l’ existence de ce livre sur un sujet qui me passionne et qu’ évoque très bien Ben Hecht dans « Je hais les acteurs » (le film éponyme est jubilatoire!). Bien amicalement.
« QUOS VULT PERDERE JUPITER DEMENTAT » (« Quand Jupiter veut perdre un homme, il lui ôte la raison. »)
C’est évident : in medium stat virtus , au prix parfois de la médiocrité .
fascinant et incompréhensible pour le commun des pékins !
Oui, on nage dans le stratosphérique en effet !
Espérons le.
Le commun des pékins n’est pas forcément idiot.