Méprisée durant tant d’années, la piété populaire est de retour. Alléluia !

À Perpignan, à la procession de la Sanch, j'ai rencontré Priscillia, heureuse de « reprendre le flambeau » familial.
Sanch

« Il se passe quelque chose. » C’est par ces mots qu’un prêtre résumait, un peu éberlué, vaguement dépassé, l’actualité de ces derniers jours : l’augmentation notoire des baptêmes et la prise d'assaut des inscriptions, ouvertes dimanche dernier, au pèlerinage de Chartres.

Transmission réparée

Ce « quelque chose », il m’a semblé le toucher du doigt en la personne de Priscillia. J’ai rencontré cette jeune femme d'une vingtaine d'années à la procession de la « Sanch » (le sang du Christ, en catalan). La vingtaine, elle marche dans les rues de Perpignan en ce Vendredi saint, derrière les mysteris, comme on appelle ici cette lourde statuaire portée lentement, solennellement, sur des brancards de brocart rouge et noir. Elle est fière, en Perpignanaise, de « reprendre le flambeau » (ce sont ses mots), après son arrière-grand-mère et sa grand-mère. La dévotion a sauté une génération. Ces jeunes catholiques, comme on le constate aussi dans le grand entretien de BV, raccrochent les wagons d’une foi familiale dont un ou deux maillons faibles ont sauté. C’est la transmission réparée.

Quelle quiétude de se savoir enracinés dans une tradition vieille de six siècles, de marcher dans les pas de ses aïeuls, de s’agenouiller devant les mêmes reposoirs. Qu’importe si les enseignes des boutiques tout autour du parcours ont changé, ils suivent le même improperis, cette croix porteuse des instruments de la Passion qui ouvre la procession, couvrent leur tête des mêmes caperutxes pour les hommes et mantilles pour les femmes. Aux demi-habiles qui tenteront au passage une comparaison spécieuse, disons que cette mantille aérienne qui, au gré de la tramontane, volète, comme les mèches de cheveux qui s’en échappent, sont à un hijab ce qu’une guipure de Calais est à un rideau occultant. On notera du reste qu’hier, c’était les femmes qui avaient le visage découvert quand les hommes gardaient le leur masqué sous une coiffe étouffante… dont l’histoire est touchante.

À l’origine, c’est saint Vincent Ferrier qui avait demandé aux « pénitents » d’accompagner, ainsi cachés, le condamné à mort coiffé lui aussi de la sorte et donc perdu au milieu d’eux, vers le bourreau :  impossible, donc, de l'identifier pour la foule vociférante avide de bouc émissaire. Une chose est d’accepter la justice des hommes, sans doute méritée ; une autre de s’acharner sur une personne qui vit ses dernières heures. Tout le contraire, on le voit, du Ku Klux Klan, dont le couvre-chef pointu est parfois confondu par les ignares (notamment une journaliste qui a cru ainsi, un jour, pouvoir coincer Louis Aliot, le maire de Perpignan) avec la caperutxes. Assez logiquement, cette coutume s’est muée en escorte jusqu'au calvaire du Condamné des condamnés, le bouc émissaire entre les boucs émissaires. Sauf que cette fois, c'est le condamné qui est innocent et les accompagnateurs qui sont pécheurs. Certains jeunes pénitents, avides de radicalité - mais ce n’est pas un gros mot -, marchaient, ce vendredi, pieds nus.

Grandiose

La procession qui serpente dans les rues de Perpignan devant une foule massée sur les trottoirs - même les EHPAD et les écoliers sont de sortie pour regarder - est grandiose. La profusion des fleurs tranche avec l'austérité des statues, comme si déjà Pâques affleurait sous Vendredi saint. L’esthétique n’est pas pour rien dans l’attraction actuelle du catholicisme : la beauté sauvera le monde, disait Dostoïevski. Le Christ aussi. C’est donc que tous deux sont intimement liés. Les zoomers biberonnés à l’art contemporain dans des lycées en béton sont avides d’esthétique. Leur appétence pour les vidéos TikTok ou Instagram, sur lesquelles on trouve le pire mais aussi le meilleur, en sont la preuve. Les générations qui sont allées à la messe le dimanche ont grandi sous des voûtes en croisée d'ogive et des dentelles de pierre, prodiges du gigantesque et du délicat, comme disait Victor Hugo. En les privant de cette culture, leurs parents et l’Éducation nationale les ont spoliés d’un héritage qui leur revenait de droit.

On pourrait en dire autant d'un certain clergé post-conciliaire qui a remplacé, comme à Notre-Dame, des artisans par des designers et son autel comme son font baptismal par des éléments IKEA. « Mais chez vous, il n'y pas de mobilier gothique ! », me rétorquait, il y a quelques mois, une des chevilles ouvrières de ces choix hasardeux, piquée au vif par mon avis mitigé. Quelle drôle de remarque : je n’habite pas dans une église et un fonts baptismal n'est pas une salle de bains, on n'y vient pas se laver les dents.

Roulements de tambour

La procession de la Sanch, elle, a précieusement gardé les rituels immémoriaux et les gestes ancestraux. Elle a été inscrite en 2023 à l'inventaire national du Patrimoine culturel immatériel de France, ce qui devrait la protéger. Elle débute - et à ce moment, l’émotion est intense - à 15 heures précises, l’heure où le Christ rendit l'esprit. L’évêque frappe sur la porte de la très vieille église Saint-Jacques et les portes s’ouvrent comme le rideau du temple se déchire, dans un roulement de tambour assourdissant qui ébranle les murs comme le tremblement de terre de l'Évangile. Un Christ transi, cadavérique, grandeur nature, porté sur un très lent catafalque noir sort alors. Les petites « Madeleine », dont la tête est couronnée de lierre, lui emboîtent le pas. Ces fillettes sont si fraîches, si mignonnes, si sautillantes qu’elle figurent plus la Nativité que la mise au tombeau. Les garçonnets, vêtus de noir et blanc, sont derrière, portant les instruments de la Passion - épines, éponge, clous, lance -, juste avant le clergé puis, enfin, le flot des pénitents - 1.200, cette année. Les passants chuchotent : certains n’ont pas manqué de remarquer la sobre beauté des femmes de tous âges soutenant, durant plus de deux heures, en se relayant et sans aucune aide masculine, les lourdes Vierges de Douleur dans une sororité bien comprise : le « Tu enfanteras dans la douleur » de la Bible n’est pas la prohibition de la péridurale mais une réflexion générale. La maternité est toujours une joie mêlée de souffrance. Sous leur mantille - qui figure, dit-on, le voile de Véronique - et dans leur robe noire, leurs bas, leurs escarpins assortis, elles ont l’élégance triste d'une reine d’Espagne en deuil. Qui porterait le cercueil du défunt.

Enracinement

Comment Priscillia ne serait-elle pas heureuse de participer à cette harmonie fervente ? Avec son tatouage dans le cou et son piercing sur le nez, elle n’a rien de l’image convenue d’une grenouille de bénitier. Pourtant, elle a joué le jeu du « dress code » et, durant tout le trajet, serré son chapelet dans les doigts, se signant devant le « Dévot Christ », trésor de la cathédrale de Perpignan exposé pour l'occasion sur le parvis. Elle est si fière d’appartenir à cette ville, à son identité, et de perpétuer ses traditions. La piété populaire est par essence enracinée. C'est peut-être pour cela qu'un certain clergé s'en est longtemps méfié. Puis le progressisme est un jansénisme : la piété populaire n’était pas assez pure, parfaite, éthérée. Quelle part dans tout cela de superstition, de folklore, de gloire chauvine, de festivité profane ? Comme si chacun n’avait pas son chemin de Damas, qui parfois peut prendre la forme d’une déambulation urbaine sous une capuche entre un Promod et un Yves Rocher, derrière un grand crucifix et avec quelques amis. Bien sûr, ces processions sont aujourd'hui, pour les touristes, plus culturelles que cultuelles, mais entre les deux mots, il n'y a qu'une lettre - R -, la première du verbe « recommencer » : près l'ensevelissement du Vendredi saint vient toujours la résurrection de Pâques !

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 07/04/2026 à 11:50.
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Gabrielle Cluzel
Directrice de la rédaction de BV, éditorialiste

Vos commentaires

21 commentaires

  1. dans la lettre aux 7 églises, il recommandé de conserver les traditions et donc rituels ancestraux, ces évènements redonnant vie a ces cérémonies inspirées de la foi chrétienne qui viennent de loin et rappelle nos origines ,relisons l’apocalypse de plus en compréhensible

  2. A ce nouvel élan vers la foi chrétienne est peut être lié aussi , un réflexe instinctif qui tend a mobiliser un peuple quand celui-ci est confronté à de multiples menaces existencielles , telles celles que connaît la France . L’invasion migratoire , l’échec patent du Vivre ensemble qui sont sources de peurs et de confrontations inquiétantes voires mortelles . Face aux menaces et aux peurs un peuple se rapproche , se mobilise lentement et ce phénomène avec le temps, se renforce et s’étend par capillarité à travers toutes les strates de la société . Les Croisés , n’étaient tous de valeureux chevaliers loin de là , mais ils étaient tous animés de la même ferveur !

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