L’étrange destin de Maurice Ronet, l’éternel rival d’Alain Delon…
La plupart du temps, les acteurs jouent des rôles. Mais Maurice Ronet n’était pas tout à fait un comédien comme les autres. Son meilleur rôle ? Sa propre vie, à n’en point douter. D’ailleurs, il traversait le cinéma un peu comme un touriste, sans jamais trop s’y attarder. Aujourd’hui, Séguier, « éditeur de curiosités », nous rafraîchit la mémoire en rééditant Maurice Ronet, le métier de comédien, soit les entretiens jadis accordés par notre homme au journaliste Hervé Le Boterf, somme passionnante à laquelle est ajouté le livre de Jean-Pierre Montal, Maurice Ronet. Les Vies du feu follet. Les deux ouvrages étaient épuisés depuis belle lurette. C’est dire si c’est la fête.
Ne jamais trop se prendre au sérieux…
Maurice Ronet, donc, né le 13 avril 1927, nous a quittés le 14 mars 1983. Pour la petite histoire, son véritable nom est Maurice Robinet ; ce qui n’est pas exactement le patronyme idoine pour brûler les feux de la rampe. Au final, il aura tourné une bonne centaine de films. Pas que des chefs-d’œuvre, loin s’en faut ; mais comme il le disait, avec une bonne dose d’autodérision : « Je crois qu’il vaut mieux tourner, même mal, que de ne pas tourner du tout. Un acteur qui ne tourne pas est un peu comme une voiture qui s’emballe au point mort. Je pense qu’il est préférable d’être le doyen des comédiens qu’un acteur dont on regrette la présence sur la scène ou à l’écran. »
Pourtant, il prend son métier au sérieux. À ce titre, ce dialogue à bâtons rompus avec Le Boterf est passionnant. Surtout lorsqu’il explique que contrairement à nombre de ses collègues, il ne se coule pas dans le personnage à incarner, se contentant de le laisser venir à lui. Ce qui explique pourquoi, malgré la diversité des genres cinématographiques abordés, Maurice demeure toujours Ronet ; celui qu’on voudra toujours mettre en concurrence avec son ami Alain Delon.
L’éternel jumeau d’Alain Delon…
Ensemble, on les voit dans quatre films : Plein Soleil (1960), de René Clément, Les Centurions (1966), de Mark Robson, La Piscine (1969), de Jacques Deray, et Mort d’un pourri (1977), de Georges Lautner. Plein Soleil et La Piscine sont entrés dans la légende ; mais plus dans celle du glamour vaguement homo-érotique que du septième art. En effet, il n’y a guère à sauver, dans cet exercice d’autocélébration, hormis peut-être les apparitions de Romy Schneider dans le second au bord de la piscine.
En revanche, ces Centurions sont autrement plus intéressants. Adapté du livre éponyme de Jean Lartéguy, l’action est campée en pleine guerre d’Algérie. Les deux acteurs ont connu les affres des conflits coloniaux, à défaut de la Seconde Guerre mondiale, car trop jeunes pour s’être engagés d’un côté ou de l’autre. Delon a fait l’Indochine ; Ronet ne s’est pas empressé d’honorer ses obligations militaires. Peu importe. Car dans son film, Mark Robson parvient à ce tour de force consistant à faire la part belle à tous les protagonistes. Claudia Cardinale pose des bombes pour le FLN, Alain Delon est un officier loyaliste, tandis que Maurice Ronet tend vers l’OAS. Comme toujours, chacun a ses raisons.
Mort d’un pourri ou le chant du cygne…
Ce binôme se retrouve dans Mort d’un pourri, film tragiquement sous-estimé lui offrant l’un de ses derniers rôles marquants. Là encore, Ronet et Delon sont des anciens d’Algérie. Le premier, député corrompu, assassine un politicien encore plus véreux que lui. Le second, devenu riche homme d’affaires, fera tout pour le venger, égratignant au passage le gaullo-pompidolisme immobilier d’alors. Et voilà qui nous ramène à la politique. Les opinions d’Alain Delon ont toujours été fluctuantes (un jour Jean-Marie Le Pen, l’autre Anne Hidalgo, Raymond Barre entre les deux). Celles de Maurice Ronet n’ont jamais varié d’un pouce. De droite, il était ; mais pas de n’importe laquelle. La sienne était avant tout littéraire, tel qu’en témoignent ses amitiés avec l’écrivain Roger Nimier ou l’éditeur Dominique de Roux, avec lequel, en 1973, il cosigne un documentaire au Mozambique, consacré à la guérilla anticommuniste d’alors, qui aura les honneurs de la troisième chaîne en couleurs de l’ORTF, laquelle ne s’appelait pas encore France 3. Une droite littéraire, donc ; mais avant tout sentimentale, l’homme ne s’étant manifestement pas remis de la fin de l’Empire français. À tel point qu’il s’obstinera à ne jamais renier ses sympathies vis-à-vis des soldats perdus de l’OAS ; ce qui lui vaut nombre d’inimitiés dans le métier.
Le Mai 68 de Maurice Ronet…
Et puis, il y a le Maurice Ronet de Mai 68, révolution de carton-pâte qu’il voit passer de loin, de chez Castel, le sanctuaire du show-biz parisien, verre de whisky à la main. À l’occasion d’un entretien accordé à la revue Éléments, le cinéaste Pascal Thomas, grand ami de Maurice Ronet, confie à l’auteur de ces lignes : « Je me souviens encore de ces soirées soixante-huitardes à l’occasion desquelles je chantais La Royale avec Maurice Ronet, en plein Quartier latin ! Et surtout de cette nuit, passée chez Castel, où l’on voit débarquer Louis Malle, pieds nus, qui nous dit : “Pour que la révolution démarre, maintenant, il nous faut un mort”… Ronet ne se le fait pas dire deux fois et lance à Malle : “T’as raison, tu veux qu’on commence par toi ?” Louis proteste tandis que Maurice le traîne dehors, sur le trottoir, et en deux coups, il le met KO ! »
Louis Malle avait découvert et lancé Maurice Ronet avec Ascenseur pour l’échafaud (1958) et Le Feu follet (1963), adapté du roman de Pierre Drieu la Rochelle. Les deux ne tourneront plus jamais ensemble. Mais Maurice Ronet n’était pas de l’espèce carriériste. Quand on dit que son plus beau rôle n’était autre que le sien, ce n’est pas qu’une simple façon de parler.
Il est mort alors qu’il n’avait pas soixante ans. Plus grand monde ne le faisait tourner, il s’en moquait. Il aurait pu être Delon, il s’en foutait. Il n’avait pas forcément tort.
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21 commentaires
Pour moi: 2 monstres sacrés indissociables l’un envers l’autre par cette complémentarité voire fusion. Je retiens : Plein soleil mais surtout Les Centurions où l’un comme l’autre jouent à merveille leurs rôles.
Inoubliable dans Raphael le débauché oú à la question « pourquoi vis tu ? » il répond « je ne sais pas,on m’a lancé, je roule « et cette dernière scène oú mort on le porte à bout de bras dans un jardin où des couples dansent
Deux acteurs d’un monde qui n’existe hélàs plus.Ils écrasaient tout,de par leur seule présence à l’écran qui suffisait déjà,sans même avoir besoin d’ouvrir la bouche !!!
Si j’avais voulu ressembler à un acteur français, ç’aurait été Maurice Ronet sans l’ombre d’une hésitation
J’aimais bien et apprécie toujours cet acteur vu à la Tv et peut-être une ou deux fois à l’écran, car fréquentant très rarement les salles obscures, et depuis fort longtemps. Et votre édito ne fait que conforter ce que je pensais de cet homme, et j’apprécie ce portrait qui va à l’essentiel.
Non, Ronet était un comédien ;il n’avait pas le charisme sauvage et spontané de Delon… Et son physique bien qu’avantageux plaisait moins aux femmes que celui de Delon, vraiment exceptionnel.
Leur physique et leur manière d’être ne correspondaient pas aux mêmes regards féminins. Les femmes « coups de tête » (ou coups de cœur!) étaient attirées par le caractère sauvage d’Alain, les femmes plus posées, plus réfléchies, plus séduites par la maturité, se tournaient davantage vers Maurice.
Il étaient devenu mûr de bonne heure. C’est pourquoi il est mort si jeune….
Maurice Ronet m’aurait mieux plus que Delon. Je n’aime pas les bellâtres. Delon a gagné à vieillir, il était plus plaisant que jeune.
Comme beaucoup de jeunes filles de ma génération j’ai été « amoureuse » de Maurice Ronet, alors que Delon n’a jamais été ma tasse de thé.
Quand même, Delon avait une beauté physique inégalable, et indiscutable. Un côté un peu voyou. Il est vrai. Moins que son fils. Anthony.
La confrontation de ces deux talents, Delon/Ronet, à l’écran est aussi magistrale que jouissive. Un acteur inoubliable, parti trop tôt. Sans doute que l’abus d’alcool et de cigarettes ont eu raison de sa santé… Dommage.
Il est enterré à Bonnieu dans le luberon.
Merci cher Nicolas pour ce très bel article. Maurice Ronet, pour les gens de nos générations, fut en effet un acteur de talent et de caractère. Il y en a tellement peu aujourd’hui.
Très beau portrait de Maurice Ronet , dans lequel rien n’est édulcoré et enjolivé, sans tomber dans le « potin de la commère » ou le « people » mais où sont évoqués les préférences politiques du personnage . Ce qui rend encore plus intéressant encore la lecture de votre texte , très bien écrit . Cette appréciation ne regarde que moi , je ne suis pas un spécialiste en littérature, ni en vin par ailleurs. C’est au feeling, même si il faut prendre un peu le temps de faire un tri en amont pour ne pas non plus perdre du temps à essayer de la piquette ou lire des choses qui vous tombent des mains dans le quart d’heure qui suit . En tout cas , cet article m’a appris plus de cet acteur classe et discret à l’écran et en ville ,mais dont vous démontrez le côté fidèle dans ses convictions et certainement dans ses amitiés.
Alors que Delon (un très grand indéniablement) à passé sa vie à « jouer » le rôle d’Alain Delon, Ronet, lui, a été acteur « en passant »… Naturel, décontracté il était LUI. Delon était un personnage construit, Ronet était… Ronet. Je salue le travail accompli par Delon, mais j’aime Ronet…
Excellent acteur merci pour ce rappel
C’est vrai que Louis Malle pouvait jouer les prolos. Il était de la famille Béghin ,le sucre.
Mort d’un pourri… un de mes films cultes ! Un film visionnaire qui montre parfaitement le milieu des affaires , de la chasse , du pouvoir… La tirade de Klaus Kinsky à Delon sur la France et les français…toujours d’actualité malheureusement… Une distribution de haut vol : en plus de M. Ronet et Delon , Mireille Darc , Ornella Mutti, Jean Bouise, Daniel Ceccaldi, Stephane Audran, Guillomard, Aumont etc. Et pour accompagner le tout, la musique de Stan Getz… Un chef d’œuvre !
Vous me donnez l’envie de le revoir , je l’ai vu mais il y a si longtemps !
Un acteur merveilleux que j’aimais beaucoup .