Le stylo Bic fête ses 60 ans : mais qui était le baron Bich ?

Marcel Bich fonde, en octobre 1945, l’entreprise PPA (pour porte-plumes, porte-mines & accessoires), sise à Clichy.
Capture d'écran YT Documentaire Société
Capture d'écran YT Documentaire Société

Il y a soixante ans, le 3 septembre 1965 pour être plus précis, un drôle d’objet s’invite à l’école, le stylo Bic, signant ainsi la fin de toute une époque ; celle des encriers et des stylos-plume. En 1973, le philosophe Roland Barthes entre dans la danse, à l’occasion d’une virulente tribune publiée dans Le Monde, stigmatisant le « style Bic, de la pisse-copie ».

Il est un fait que l’objet en question n’est guère joli. Logique, il est pratique. Et l’on sait bien qu’à chaque fois qu’il nous est assuré qu’une innovation est annoncée comme « plus pratique », la beauté n’est que rarement au rendez-vous. Ce qui vaut pour le produit créé par le fameux baron Marcel Bich*. Contrairement à ce que certains imaginent, ce symbole de la réussite hexagonale n’est pas français, puisque né le 29 juillet 1914 à Turin. Son père, Aimé-Mario Bich, entend prospérer dans l’industrie, mais la réussite se fait attendre ; ce qui le conduit à émigrer en France, là où notre baron est naturalisé, le 2 août 1930.

Embrouillamini sur la paternité du stylo-bille…

Manifestement plus doué en affaires que son paternel, le jeune Marcel fonde, en octobre 1945, l’entreprise PPA (pour porte-plumes, porte-mines & accessoires), sise à Clichy, dans les Hauts-de-Seine. Cinq ans plus tard, il commercialise les premiers stylos Bic, ayant fait sien le brevet de László Biró, ingénieur hongrois ayant finalisé le concept du stylo à bille. Ce dernier ne remonte pourtant pas à hier, un autre brevet ayant été déposé aux USA, en 1888, par un certain John J. Loud, avant d’être perfectionné en 1919, lors du concours Lépine, par un dénommé Pasquis, dont l’Histoire ne semble pas avoir retenu le prénom. En 1953, la société Biró porte plainte contre le baron Bich pour « plagiat ». Un différend que réglera ce dernier en rachetant la société du plaignant. Bref, il en va parfois des brevets prometteurs comme des femmes : mieux vaut être à plusieurs sur un bon coup que tout seul sur un mauvais. Dès lors, les stylos Bic, premiers du genre à être jetables, sont prêts à déferler sur la planète entière.

Un succès mondial…

Et depuis, plus de cent milliards d’exemplaires auraient été vendus. Ensuite, en 1974, vient le tour d’un concept similaire, le briquet tout aussi jetable, le fameux briquet Bic. Le triomphe est immédiat. Cette année-là, près de trois cent mille unités s’écoulent quotidiennement. Un an plus tard, voici venu le tour du rasoir Bic, jetable une fois encore, et fleuron français capable de tenir la dragée haute à la multinationale américaine Gillette. Mais l’objet éphémère cèle néanmoins en lui ses propres limites, la preuve en demeure le cuisant échec des parfums Bic, lancés en 1988, qui coûtera la bagatelle de 250 millions au baron. Il est vrai qu’un parfum vendu dans un bureau de tabac a de quoi rebuter la potentielle clientèle, féminine comme masculine. Essence de mégot ? Fragrance de tabac froid, agrémentée d’une pointe de chique ? Point trop n’en faut.

Le baron Bich, patron libéral et social…

Nonobstant, aucun être humain ne saurait être taillé d’un seul bloc et notre baron avait lui aussi sa part de fantaisie ; la mer, en l’occurrence. Ainsi est-il le premier navigateur français à disputer la prestigieuse America’s Cup en 1970, à la barre d’un bateau baptisé du beau nom de France. Une autre de ses marottes demeure la question sociale. Car même si libéral convaincu, il bichonna toujours ses employés, gratifiant régulièrement ses ouvriers les plus méritants de primes conséquentes.

C’est là tout le paradoxe de cet homme, rétif à la technocratie ambiante et à un capitalisme mondialisé de plus en plus envahissant. Car le baron Bich était malgré tout un homme de son temps, tel qu’en témoignent les produits ayant fait son succès, tous jetables et donc assez peu compatibles avec la vision du monde que pouvait se faire un capitaine d’industrie à l’ancienne. La société de consommation règne alors en maître. C’est l’ère du tout jetable et, surtout, de la fin de la transmission : la montre que le grand-père lègue au petit-fils, le stylo offert par le père à son fils. Soit autant de rites de passage dans l’âge adulte. C’est encore la domination sans partage du plastique, la matière la moins noble qui soit, issue de manipulations pétrochimiques et non point par la nature accouchée. A-t-on vu une église, un château ou même une humble demeure paysanne érigée en plastique ? Non, il y a toujours eu la pierre et le bois pour ça. D’ailleurs, les musées consacrés à l’art contemporain et à ses objets emblématiques ne s’y sont pas trompés : le stylo Bic est exposé de manière permanente dans ces institutions du bon goût contemporain que sont le Museum of Modern Art de New York et son équivalent parisien, ce temple de l’horreur qu’est le Musée national d’art moderne.

Néanmoins, il est vrai que ce fichu stylo a envahi nos vies ; même l’auteur de ces lignes s’en sert quotidiennement. Quoique estampillé « Marine 2022 », il n’empêche que cette saloperie a été usinée en Chine et que, la vie étant malheureusement ce qu’elle est, les stylos à plume d’antan et autres briquets rechargeables ont été eux aussi abandonnés ou jetés ; pour de bon, cette fois.

Sa dernière épouse, candidate du FN aux législatives de 1986…

Le baron Bich était-il conscient de tout cela ? Imaginait-il qu’à sa manière, il participait à la laideur du monde ? Nul ne le sait, cet homme plus que discret nous ayant quittés le 30 mai 1994. Son entreprise, en revanche, demeure encore dans le giron familial ; c’est toujours cela de gagné.

Au fait, à propos de politique, si l’on en sait peu sur les engagements personnels du défunt, un fait est avéré : Laurence Courier de Méré, sa troisième et dernière épouse, descendante du pamphlétaire Paul-Louis Courier, fut candidate, en troisième de liste, sur celle du Front national, en 1986, dans les Yvelines. Finalement, monsieur le baron était bien bon.

 

* Son arrière-grand-père Emmanuel Bich (1800-1866) avait été fait baron héréditaire en 1841 par Charles-Albert de Sardaigne, duc de Savoie.

Picture of Nicolas Gauthier
Nicolas Gauthier
Journaliste à BV, écrivain

Vos commentaires

19 commentaires

  1. J’ai eu le plaisir de faire la campagne de la Baronne Bich lors des elections de 1986 avec Georges Paul Wagner , avocat de JMLP , lui aussi disparu hélas !

  2. Un exemple de ce qu’était l’immigration réussie d’un étranger assimilé. Au point que lui-même ne s’est jamais réclamé d’être italien, pas même d’origine italienne. Non, il était, sans le choisir, français et il le resta jusqu’au bout des ongles toute sa vie durant.

  3. Demandez à un journaliste localier s’il a un jour pu avoir un contact à Redon avec les responsables de la société BJ75 (BJ comme briquet jetable) : 750 millions et plus de briquets y sont produits par an, mais la direction ne répond jamais à la presse, les livreurs sont invités à ne pas quitter leur cabine, et même les délégués syndicaux sont aux abonnés absents. Ah la discrétion !

    • Moi aussi, et pour date certaine, j’ai la papeterie de mes parents fin des années 1950. Je suis en « primaire » comme on dit en Belgique et en 2ème donc et il était déjà interdit d’utiliser un « bic » pour écrire dans un « cahier de brouillon ». Il y avait même un concours organisé par le stylo pour un slogan commecial. « Bic clic » dut être le vainqueur, à l’époque, je suppose… Donc bien avant 1965 mais comme il arrive assez souvent que la France découvre plus tard un nouveau produit ou une nouvelle disposition par rapport à la zone située au-delà des « frontières du nord » je ne suis pas étonné.

    • J’ai mis un post en ce sens mais ça n’a pas plu à BV qui ne l’a pas publié. Je l’ai donc posté CINQ fois… c’est à n’y rien comprendre…

  4. « il en va parfois des brevets prometteurs comme des femmes : mieux vaut être à plusieurs sur un bon coup que tout seul sur un mauvais. » Allons, allons M. Gauthier, un peu de tenu que diantre ! Blague à part, ça rappelle une anecdote sur les stylos bille : La NASA a investie une fortune pour trouver un stylo qui marche en apesanteur, un coup l’encre n’arrivait pas assez, un coup ça coulait sans cesse. Les russes eux ne se sont pas ennuyé avec tout ça. Il ont adopté des crayons à mines pour leurs cosmonautes. Comme quoi le pragmatisme l’emporte sur les moyens financiers.

  5. « le stylo Bic, signant ainsi la fin de toute une époque ». Oui, la fin de la calligraphie avec ses pleins et déliés. C’était l’époque où l’on prenait le temps d’apprendre.

  6. Le stylo Bic est au stylo plume ce que la 2CV est à la Ferrari : pas noble mais infiniment plus utile à l’humanité.

  7. Le stylo Bic est au stylo plume ce que la 2CV est à la Ferrari : aucune noblesse mais infiniment plus utile à l’humanité.

  8. J’ai souvenir d’un meeting de Jean-Marie Le Pen à Versailles en 1984. Il était introduit par l’intervention de la Barronne Bich et entièrement consacré au respect de la Vie.
    Ce n’est pas avec Marine que l’on verrait ça aujourd’hui.

  9. Ce petit objet du quotidien comme bien d’autres est utilisé au quotidien pour nous simplifier la vie quotidiennement, pas plus, mais, pas moins, voila. voila.

  10. Le stylo appelé « la pointe BIC » se vendait dans les premiers grands magasins MONOPRIX, LANOMA. UNIPRIX etc en 1951. Il nous était interdit en classe où la plume Sergent Major régnait en maître sans deviner sa fin très proche. Mon souvenir de cette époque demeure la difficulté à tirer des traits, cela provoquait un cumul de l’encre sur la bille et souvent une tache catastrophique en suivait, impossible à effacer. La forme reste inchangée depuis cette époque, seule la technicité du produit a évolué. Et le « stylo bille » s’est propagé jusqu’à envahir le monde.

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