Identité et genre : le droit européen au-dessus des Constitutions nationales

Sous couvert d’identité de genre et de libre circulation, la Justice européenne réaffirme la primauté du droit de l’UE.
Luxofluxo, CC BY-SA 4.0 , via Wikimedia Commons
Luxofluxo, CC BY-SA 4.0 , via Wikimedia Commons

« Le droit de l’Union s’oppose à ce qu’une juridiction soit liée par l’interprétation de sa cour constitutionnelle lorsque celle-ci empêche l’application du droit de l’Union. » La phrase figure noir sur blanc dans la décision rendue, le 12 mars, par la Cour de justice de l’Union européenne. À elle seule, elle résume les enjeux de cet arrêt.

L’affaire concerne une ressortissante de Bulgarie qui, après avoir entamé une transition en Italie, demandait que son changement de sexe soit reconnu dans les registres d’état civil de son pays d’origine. Les juridictions bulgares avaient refusé. Selon leur interprétation du droit national, le sexe doit être compris dans son sens biologique et ne peut être modifié dans l’état civil. Une position justifiée, notamment, par « l’intérêt public fondé sur les valeurs morales et religieuses de la société bulgare ».

La CJUE en a jugé autrement. Pour la Cour, la discordance entre l’identité de genre vécue et les documents officiels peut constituer un obstacle à la libre circulation des citoyens européens. Mais derrière ce litige individuel se cache une question beaucoup plus large : celle de la hiérarchie entre droit européen et Constitutions nationales.

Pour Aude Mirkovic, juriste et universitaire spécialiste des questions de genre, interrogée par Boulevard Voltaire, l’argument juridique invoqué par la Cour sert surtout de levier politique : « Le principe de liberté de circulation au sein de l’UE sert une nouvelle fois de prétexte à l’Union pour sortir de son champ de compétence et tenter d’imposer son agenda de déconstruction des institutions. »

Le passage qui relance la question de la souveraineté juridique

L’Europe n’impose pas à la France de délivrer des documents d’identité correspondant au genre vécu, c’est déjà le cas depuis 2016. L’article 61-5 du Code civil permet en effet d’obtenir cette modification si la personne démontre que « le sexe mentionné dans les actes de l’état civil ne correspond pas à celui dans lequel elle se présente et dans lequel elle est connue ».

Mais au-delà de la question du changement de sexe à l’état civil, l’arrêt réaffirme surtout un principe central de la construction européenne : la primauté du droit de l’Union. Concrètement, un juge national pourrait être amené à écarter l’interprétation de sa propre cour constitutionnelle si celle-ci empêche l’application du droit européen.

Pour Laurence Trochu, eurodéputée Identité-Libertés, interrogée par BV, cette logique révèle une dérive institutionnelle : « Systématiquement, la primauté est donnée au droit européen, ou en tout cas aux décisions des institutions européennes. » Elle souligne également l’absence de recours réel face à cette juridiction : « Il n’y a pas de juridiction d’appel au-dessus de la Cour de justice de l’Union européenne. Donc, les États membres sont vraiment tenus de s’y conformer. »

Une primauté construite depuis les années 1960

Frédéric Rouvillois, professeur de droit constitutionnel, précise à BV que cette situation n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans une évolution jurisprudentielle ancienne. Le principe de primauté du droit européen a été posé pour la première fois en 1964 par la Cour de justice des Communautés européennes dans l’arrêt fondateur dit Costa. « Ce principe de primauté implique que toute norme émanant d’une institution européenne est supérieure à toutes les normes des États membres, à quelque niveau que ce soit, y compris les normes constitutionnelles elles-mêmes », rappelle-t-il.

À l’époque, cette affirmation était passée relativement inaperçue. Mais au fil des décennies, la jurisprudence européenne a progressivement étendu ce principe. Selon Frédéric Rouvillois, il s’agit d’un véritable « grignotage » juridique qui s’est construit étape par étape : « Au début, c’était très sournois, on ne s’en est pas tellement aperçu. Puis on s’est rendu compte progressivement de la gravité de la chose. »

En France, un équilibre fragile entre Constitution et droit européen

La France illustre bien la complexité de cet équilibre entre droit national et droit européen. La Constitution reconnaît la participation de la France à l’Union européenne à travers son article 88-1. Mais le Conseil constitutionnel rappelle régulièrement que la Constitution demeure la norme suprême dans l’ordre juridique interne.

Lorsque les engagements européens apparaissent incompatibles avec la Constitution, celle-ci doit être révisée avant leur ratification. Ce fut notamment le cas pour les traités de Maastricht, d’Amsterdam ou encore de Lisbonne. Autrement dit, la France a souvent choisi d’adapter sa Constitution pour accompagner l’intégration européenne.

Mais pour Frédéric Rouvillois, cette logique conduit à une évolution préoccupante : « On n’est plus maître de notre juridiction. Mais au-delà, on n’est plus maître de notre Constitution », observe-t-il. Si la logique de la CJUE s’impose, poursuit-il, « cela signifie tout simplement que la Constitution se retrouve en dessous du droit européen, et notamment de la jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne ».

Des juridictions nationales déjà en conflit avec la CJUE

Tous les États membres n’ont toutefois pas adopté la même attitude. Certaines juridictions constitutionnelles ont clairement affirmé la primauté de leur ordre constitutionnel. La Cour constitutionnelle fédérale allemande l’a fait dans une décision très remarquée du 5 mai 2020, estimant que la CJUE avait outrepassé ses compétences en validant le programme d’achats d’obligations de la Banque centrale européenne.

Le Tribunal constitutionnel polonais a, lui, jugé, le 7 octobre 2021, que plusieurs dispositions des traités européens étaient incompatibles avec la Constitution polonaise. Ces décisions illustrent un bras de fer juridique ancien entre juridictions nationales et Justice européenne, avec des pays qui défendent la primauté de leur droit constitutionnel.

Une décision aux implications politiques

Au-delà du cas bulgare, l’arrêt illustre l’évolution d’un ordre juridique européen de plus en plus intégré. Pour Aude Mirkovic, cette décision franchit un seuil supplémentaire : la CJUE « impose à la Bulgarie la disqualification de la réalité du sexe pour la remplacer par le ressenti subjectif désigné sous le terme d’identité de genre », en contradiction avec sa Constitution.

Laurence Trochu confirme, pour sa part, que cette décision s’inscrit dans une tendance plus large au sein des institutions européennes. « Sur le sujet woke, pour l’instant, il y a quand même un rouleau compresseur », observe-t-elle, estimant que les questions liées à l’idéologie du genre imprègnent désormais un nombre croissant de textes européens.

Mais derrière ce débat sociétal se profile surtout une question institutionnelle majeure : celle de l’équilibre entre l’Union européenne et les États membres. Pour Frédéric Rouvillois, la logique juridique à l’œuvre conduit progressivement à transformer la nature même de l’Union : « Si l’on applique réellement ce principe de primauté, les États membres sont en réalité ravalés au rang d’États fédérés. »

Un débat qui dépasse largement la question du changement de sexe à l’état civil. Derrière cette décision se dessine en effet une interrogation politique fondamentale : celle du pouvoir réel des Constitutions nationales face à la montée en puissance du droit européen.

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Yann Montero
Journaliste Boulevard Voltaire I Le réél finit toujours par s'imposer I Suivez-moi sur X : @YannMontero

Vos commentaires

67 commentaires

  1. Non le premier arrêt fondateur de la primauté du droit européen sur le droit national n’est pas celui de 1964 mais celui de 1963 dont je n’ai plus l’intitulé exact, peu importe. Ces deux arrêts confirment la mise en place d’un nouvel ordre juridique , par lequel les nations ont cédé leurs prérogatives à celle de la CJCE, à l’époque communauté européenne. Pratiquement tout le monde n’y a vu que du feu , y compris le Gal de Gaulle et voilà dans quel état nous nous trouvons maintenant.

  2. MLP ou Jordan devront s’engager à organiser 3 referendum le même jour pour : 1) annuler la ratification du Traité illégitime de Lisbonne -2) modifier la constitution pour y intégrer : a) le principe de la suprématie de la constitution, principe qui sera sanctionné par le crime d’atteinte à la constitution; b) le RIC et la proportionnelle. Français reprenez le pouvoir et rétablissez votre démocratie !

      • Le Monde : 13 avr. 2022 — « Si elle est élue à l’élection présidentielle, la candidate d’extrême droite veut soumettre à un référendum une réforme constitutionnelle » …

  3. « Selon Frédéric Rouvillois, il s’agit d’un véritable « grignotage » juridique qui s’est construit étape par étape : « au début, c’était très sournois, on ne s’en est pas tellement aperçu. Puis on s’est rendu compte progressivement de la gravité de la chose ». C’est bien le plus grave, nous avons affaire à une bande d’incapables, d’incompétents. On pond une loi sans en mesurer les conséquences.
    Soit l’Europe vire à droite toute, soit il faut sortir de cette Union qui ne respecte pas notre souveraineté.
    Au départ, l’Union européenne aurait dû être une institution qui défendrait les intérêts économiques de chaque pays au niveau mondial et ne pas se mêler de la Constitution , de la politique intérieure des pays membres. Or, nos politiques ont donné blanc-seing à la présidence de la CE, d’où ces dérives de la VDL qui s’est attribué les « pleins pouvoirs » (signature du traité Mercosur, et d’autres traités futurs , signature de contrat avec des laboratoires lors du covid sans en connaître les clauses éventuellement abusives, ingérence dans les élections roumaines et à venir dans d’autres pays comme la Hongrie etc…)

  4. D’ici quelques années la CJUE révèlera qu’elle s’est trompée comme l’a avouée Van Der Leyen sur le nucléaire. Ce n’est qu’une question de temps, tout rentrera dans l’ordre par logique. Mais en attendant, que de temps et d’argent perdus dans des querelles aussi inutiles que ridicules. Enfin, on naît homme ou femme et un pénis n’est pas un vagin, à bon entendeur.

  5. Mais qui écrit ce droit européen ? Qui le vote ? Que font nos députés européens ?
    De soumission en soumission, notre souveraineté s’étiole quand elle n’est pas directement fossoyée par un président européiste convaincu et dédaigneux du Gaulois réfractaire.
    Un détail : dans le recensement en cours il faut citer nos parents dans les cases parent 1 et parent 2. Je n’ai pas répondu car j’ai eu un père et une mère.
    Et vous ?

    • Vous avez raison, je viens de remplir un formulaire pour renouveler ma CNI, et j’ai constaté en effet, parent 1, parent 2 (ce qui n’apparaissait jamais sur les formulaires) et cocher en dessous de cette ligne la case père ou mère, ouf !

  6. On n’est plus maître chez soi, bon ça on l’avait compris depuis déjà un certain temps et la décision de la CJUE le confirme. Profitons-en pour faire des économies, même minimes, en supprimant le Conseil Constitutionnel dont l’inutilité vient de nous être prouvée d’une manière juridique imparable.

  7. Cette UE est une dictature. Il faut en sortir le plus vite possible mais la plupart étant des carpes…Ce n’est pas pour demain. Faut-il attendre une guerre ? Etant précisé qu’elle existe déjà de bien des manières.

  8. Quand des « NON élus » viennent expliquer que SI les élections d’un pays ne correspond pas aux « attentes de l’UE » alors l’élection sera « invalidée » … ALORS ce n’est plus un contexte démocratique mais bien une « poudrière » qui va péter dans peu de temps ! …
    AFUE RA ! … FREXIT ! … ET DES TI TU TION pour le clown qui se prend pour TOP GUN …
    Ca devient vital pour la FRANCE et même pour les autres pays de l’UE ! …

  9. Il faut juste sortir de la cedh rien n’oblige a y rester…et la cjeu ne pourra plus rien nous imposer..seul reconquete le propose,dupontaignant,asselineau et philippot vont plus loin..tous les autres se couchent..Mme Trochu de chez Marion marechal aussi…

  10. On voit bien que la justice est faite par des littéraires, des gens ayant aucun logique.
    Rien de structuré.
    Il est temps de faire appel a des scientifiques et des logisticiens .
    Ayant une structure dans la tête et non pas un goulbigolba .intellectuel.
    Un coup de balai s’impose

  11. Les pro UE découvrent l’eau chaude. C’est une réalité que c’est l’UE qui décide. De tout. Et pourtant, élection après élection, ils en redemandent : « oui mais on peut la changer de l’intérieur… » Sans doute la chose la plus déconnectée jamais dite sur terre.

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