[CINÉMA] Valeur sentimentale, le subtil Grand Prix du dernier Festival de Cannes

Le film de Joachim Trier fait le pari de l’empathie et de la réconciliation.
© Kasper Tuxen
© Kasper Tuxen

Joachim Trier est un cinéaste encore jeune mais relativement prolifique. Lointain parent, du côté de son père, du sulfureux Lars von Trier, il ne partage aucunement le goût de ce dernier pour la provocation. En atteste sa trilogie d’Oslo (aucun lien avec la récente trilogie d’Oslo de Dag Johan Haugerud), le réalisateur dano-norvégien est avant tout un héritier nostalgique de la Nouvelle Vague et du cinéma tout aussi bourgeois de Woody Allen. Son dernier film, Valeur sentimentale, Grand prix du dernier Festival de Cannes, s’inscrit dans la juste continuité. L’occasion, pour Joachim Trier, de retrouver la Norvégienne Renate Reinsve, qu’il avait dirigée une première fois dans Julie (en 12 chapitres) et que nous avons pu revoir récemment dans La Convocation et Another End.

Restaurer les liens

Le récit démarre curieusement par la présentation d’une maison d’Oslo, lieu d’ancrage et de souvenirs, tantôt tristes tantôt joyeux, sur laquelle une fissure murale s’est creusée au fil du temps. Jolie métaphore des liens familiaux qui se sont érodés au sein de ce foyer. Car cela fait des années que Nora et sa sœur Agnes, toutes deux trentenaires, n’ont quasiment pas de nouvelles de leur père Gustav, un réalisateur vieillissant à la renommée internationale qui n’a plus tourné depuis quinze ans. Des deux femmes, Nora semble la plus amère. Elle qui a toujours été la plus à même de comprendre son père sur le plan émotionnel et intellectuel, au point de vouloir embrasser une carrière d’actrice au théâtre, n’a jamais de critique assez dure à son encontre. Égoïste, peu investi dans la vie familiale et un tantinet manipulateur, Gustav, à ses yeux, est un père sur lequel on ne peut jamais s’appuyer.

Alors, quand celui-ci réapparaît le jour des funérailles de leur mère, Nora et Agnes sont pour le moins réservées à son égard. Conscient de ses manquements passés sans véritablement en saisir les conséquences, le cinéaste souhaite se rapprocher de ses filles et cumule les maladresses…

De magnifiques portraits psychologiques

Récit émouvant et délicat d’une famille que minent depuis trois générations, semble-t-il, les non-dits et les frustrations accumulées, Valeur sentimentale fait le pari de l’empathie et de la réconciliation là où tout espoir n’était plus permis. Empreint de psychanalyse, sans jamais trop en faire, ce film germano-franco-scandinave nous montre avec subtilité, et quelquefois avec humour, les schémas qui se répètent d’une génération à l’autre, les travers qui se transmettent d’un parent à son enfant, les traumatismes familiaux que l’on porte en soi comme des fardeaux et les attachements que l’on ne parvient pas éternellement à dissimuler. Parfois trop démonstratif, non dénué de clichés – dont celui du père absent et jouisseur (boomer…) qui, forcément, a droit à un procès de la part de ses filles –, ce nouveau long-métrage de Joachim Trier offre de magnifiques portraits psychologiques, tout en nuances. Cela, grâce au jeu complexe d’une brochette d’acteurs talentueux (Renate Reinsve, Stellan Skarsgård et Inga Ibsdotter Lilleaas) dont l’alchimie à l’écran est manifeste.

 

4 étoiles sur 5

 

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Pierre Marcellesi
Chroniqueur cinéma à BV, diplômé de l'Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle (ESRA) et maîtrise de cinéma à l'Université de Paris Nanterre

Vos commentaires

7 commentaires

  1. La bande-annonce ne m’attire absolument pas. Celà semble d’une « mornitude » !!…. Pas étonnant que celà ait plu aux wokistes du festival !

  2. Le film est réussi et parvient à toucher pour toutes les raisons que vous soulignez.
    Mais il faut de la très bonne volonté pour croire, à la fin, à cette « réconciliation ». Le père reste à approcher avec des pincettes vu son profil.
    Il convient quant même de remarquer l’esprit optimiste du réalisateur, c’est rare aujourd’hui où les écrans nous montrent plutôt les désarrois, les errements, les tensions, même avec talent. Et c’est aussi du très bon cinéma.

  3. Comme beaucoup, j’ai découvert le cinéma de Joachim Trier en 2011 avec le déjà très bon « Oslo, 31 août ».
    En 2021, avec « Julie en 12 chapitres » le réalisateur Dano-Norvegien a transformé l’essai avec une superbe chronique du monde contemporain.
    « Valeur sentimentale » n’est pas en reste et j’ai trouvé le Grand Prix obtenu à Cannes tout à fait justifié.
    Cette description très fine d’une famille en souffrance est d’une grande justesse.
    Stellan Skarsgard (formidable acteur) est comme d’habitude parfait. L’actrice norvégienne qui l’accompagne est on ne peut plus juste. Elle avait été révélée par le précédent film de Joachim Trier.
    Seul petit bémol : j’ai trouvé que l’actrice américaine Elle Faning surjouait quelque peu.
    Sinon, c’est l’un des très beaux films à voir cet été.
    Le cinéma norvégien semble d’ailleurs avoir le vent en poupe si l’on pense à la sortie également du très beau triptyque « La trilogie d’Oslo » : Rêves – Amour – Désir.
    Récompensés à Berlin, ces 3 films nous offrent une approche subtile de la quête d’identité dans un monde en mouvement.
    J’ai adoré plus particulièrement le premier volet (Rêves) même si les 2 autres sont également très bon.
    Vive le cinéma !

Commentaires fermés.

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