[ENTRETIEN] Algérie : « L’armée française y est chargée de tous les maux »
Auprès de BV, Gérard Crespo, né à Oran en 1951, docteur en histoire diplômé de l’EHESS, spécialisé dans l'histoire des migrations en Méditerranée occidentale et dans l'Histoire du Maghreb colonial, revient sur la proposition de loi qualifiant la colonisation française de « crime d'État » qui est débattue, dimanche 21 décembre, à l’Assemblée populaire nationale algérienne pour en dénoncer les incohérences.
Victoire Riquetti. Pourquoi une loi sur la criminalisation de la colonisation maintenant ?
Gérard Crespo. L’Algérie se sent de plus en plus isolée : elle vient d'essuyer un camouflet, puisque l'ONU a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara ex-espagnol. L'Algérie est brouillée avec ses voisins de l'Afrique subsaharienne (le Mali, le Burkina Faso, le Niger). L’Assemblée nationale française a voté la renégociation des accords franco-algériens de 1968. En politique intérieure, le souffle du Hirak n'est pas éteint. La Kabylie vient de faire sécession ; cela reste symbolique, mais cela ravive le contentieux arabo-berbère qui n'a jamais cessé d'exister. Souvenons-nous que le président Boumediene avait interdit la langue tamazight. C'est le seul levier qui permette au FLN et aux militaires de rester au pouvoir. Les Algériens n'en ont que faire, leur souci premier étant de trouver du travail et de manger à leur faim. En Algérie, le taux de chômage est très élevé. Mais cette manipulation de l'Histoire a un réel impact sur les Algériens ou leurs descendants qui vivent dans nos banlieues. D'autant que cette réécriture de l'Histoire est instrumentalisée par certains partis politiques que l'on appelle « décoloniaux ».
V. R. Cette loi n’est-elle pas une réécriture de l’Histoire ?
G. C. Depuis 1962, le pouvoir algérien - qui est en fait une dictature militaire, même encore aujourd'hui, car Tebboune agit sous contrôle de l'armée et des services de renseignement - ne cesse d'agiter la haine de la France en réécrivant l'Histoire.
En 1962, on comptabilisait environ 450.000 morts, côté combattants indépendantistes, et 25.000 militaires français tués au combat ou par accident ou encore de maladie. Chiffres admis par les belligérants. Aujourd'hui, Alger revendique 2 millions de morts !
Je pourrais multiplier les exemples.
Avant 1830, la nation algérienne n'existe pas. La dénomination « Algérie » est proposée en France en 1838 et définitivement adoptée le 14 octobre 1839 par décret royal.
La France attaque la régence d'Alger, qui est une province ottomane, aux frontières mal définies. La régence est, en fait, sous la suzeraineté du sultan de Constantinople qui entérine l'élection du dey par des officiers et des hauts fonctionnaires turcs. Le dey d'Alger vivait sous la menace constante des janissaires (turcs) qui, s’ils étaient mécontents, pouvaient décider de l'assassiner et de procéder à une nouvelle élection. Sur les 28 deys qui se succédèrent, 14 furent assassinés.
Les indigènes étaient exclus de l'armée (odjak). Les kouloughli (enfants issus d'unions entre janissaires turcs et femmes indigènes) étaient exclus des hautes charges et des grades élevés dans l'armée (on constate une exception, le bey de Constantine en 1830 qui était issu d'une union mixte).
L'administration avait pour tâche principale de prélever les impôts sur les populations indigènes, ce qui permettait essentiellement d'assurer la solde des janissaires, car les impôts ne servaient en aucun cas aux travaux publics, à l'enseignement, à la santé.
La santé : à la veille de l'intervention française, il n'existait aucune organisation collective de soins médicaux. L'armée française doit faire face à la typhoïde, le typhus endémique, le choléra, le paludisme, la variole.... Beaucoup plus dangereux que les révoltes indigènes. Selon Mourad Bouaziz, de la faculté de médecine de Batna, « après trois siècles de domination ottomane, il ne restait rien de la brillante médecine musulmane médiévale. C'était l'obscurantisme, le règne des charlatans et des devins des marabouts guérisseurs ». Alger comptait un médecin allemand, esclave au service du dey. Selon Charles-André Julien, il semble que la population de la régence était au maximum de trois millions d'habitants, en 1830. L'Algérie comptait neuf millions d'indigènes musulmans, en 1962, et un million d’Européens ! La variole, le choléra, la typhoïde, le typhus avaient été éradiqués, grâce aux hôpitaux, aux services de santé, à la médecine européenne.
V. R. Vous pointez des incohérences dans la proposition de loi débattue par le Parlement algérien. Pouvez-vous donner des exemples ?
G. C. L'armée française y est chargée de tous les maux : « homicide volontaire, meurtre prémédité... ». Les événements d'Algérie furent requalifiés en guerre par le Président Jacques Chirac. Et les Algériens louent la guerre d'indépendance gagnée contre la France. La guerre a ses lois : les populations civiles, les femmes, les enfants doivent être épargnés. Or, dès le 1er novembre 1954, un instituteur est tué, son épouse est grièvement blessée, un chauffeur de taxi et un garde champêtre sont également tués ! Ce sont des crimes de guerre qui se multiplieront encore après la signature des accords d'Évian ! Le 20 août 1955, les troupes de Zighout Youssef font régner la terreur dans le Constantinois, massacrant plusieurs dizaines d'Européens (femmes, enfants, civils) et d'indigènes musulmans suspects de ne pas être favorables à la cause indépendantiste. Voilà un bel exemple de meurtres prémédités.
V. R. Et qu’en est-il des réparations et dédommagements exigés dans cette loi ?
G. C. L'indemnisation pour les conséquences des essais nucléaires français en Algérie ? Les accords d'Évian du 19 mars 1962 autorisent les expérimentations nucléaires au Sahara jusqu'en 1967. Douze essais auront lieu, durant cette période, dont onze après le 5 juillet 1962, alors que l'Algérie était un État souverain, avec, donc, l'approbation des gouvernement algériens Ben Bella puis Boumediene.
La restitution d’archives ? Bon nombre d'archives ont déjà été restituées, et n'oublions pas les centaines d'œuvres du musée d'Alger que Malraux donna à l'Algérie alors que la plupart d'entre elles avaient été créées par des artistes français et avaient légitimement leur place dans des musées français et non dans un établissement algérien.
V. R. En ce qui concerne la condamnation pour haute trahison des harkis et de tous ceux qui auraient collaboré avec la France ?
G. C. La collaboration avec les autorités françaises : elle a toujours existé. Dès 1830, des tribus indigènes se rallient à la France. Citons, entre autres, la tribu des Zaouas, qui donna à l'armée française les fameux zouaves qui luttèrent contre Abd el-Kader. Ou encore les Sibahis, cavaliers émérites qui, incorporés dans l'armée française, devinrent spahis. Abd el-Kader, lui-même, considéré comme le « père » de la nation algérienne, ne réussit pas à réaliser l'unité des tribus autour de lui. Il rencontra l'opposition du bey de Titteri et ne put réellement exercer son autorité que sur l'Ouest algérien.
En 1962, des centaines de milliers d'indigènes tiraient leurs revenus d'un emploi au service d'un patron ou d'une entreprise française. D'ailleurs, lorsqu'on parle de l'exode de 1962, on pense tout naturellement aux pieds-noirs, aux harkis, et on oublie que plusieurs milliers d'indigènes n'étaient pas favorables à l'indépendance de l'Algérie et choisirent l'exil en France où ils pensaient trouver un mieux vivre.
V. R. Quelles seront les conséquences de la loi ?
G. C. Envers les pieds-noirs, elles seront nulles. Les pieds-noirs ont tourné la page. Peut-être auront-ils quelques difficultés à obtenir un visa lorsqu'ils voudront effectuer un voyage de pèlerinage avec une association. Mais le voyage individuel restera dangereux ; le cas du journaliste Christophe Gleize est révélateur. La situation pour les enfants de harkis (les harkis anciens combattants se font rares, les plus jeunes ont plus de 80 ans) est plus difficile. L'Algérie risque de leur refuser un visa. Et quand bien même l'obtiendraient-ils, le voyage outre-Méditerranée risque de présenter de réels dangers.
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63 commentaires
Je me moque éperdument du sort de l’Algérie.
Je me demande juste : qu’avons nous à attendre de ce pays pour qu’on lui cède en tout?
Ils nous haïssent, qu’ils fassent sans nous! Plus de subventions, plus de visas préférentiels, plus de soins gratuits pour leurs cadres, expulsions des illégaux etc…
L’armée française après son intervention en 1830 aurait dû rendre à la province romaine d’Afrique la grandeur qui fut la sienne avant l’invasion arabe du VIIème siècle.
J’y ai été très jeune engagé. Je me suis senti cocufié en 62 . Et ensuite depuis 1973 , doublement cocufié par ces collabos successifs. J’ai soutenu le FN et soutien le RN seuls patriotes. Mais ce peuple de soumis et trouillards dans sa majorité est lui aussi un collabo.. Ça me rappelle mon père qui en parlait..
comme vous..mais le RN n’a rien a
Voir avec le Fn auquel j’ai adhere pendant 30 ans avant la catastrophe…RN
Quel pacte à signer manu macron ..
Beaucoup d’algériens viennent pour vivre en France!…
Pourquoi ?
Quelle idée de venir vivre leurs tortionnaires ?
Puisque l’Algérie veut la repentance et faire payer aux Français d’aujourd’hui une colonisation dont ils ne sont pas responsables, déchoyons les binationaux membres du FLN et leurs descendants et refusons tout visa et titres de séjour à tout citoyen algérien.
Il est certain que De Gaulle n’aimait pas l’Algérie, n’aimait pas les Pieds Noirs. Et, à supposer qu’une politique de retrait de la France fût justifiée, il est tout aussi certain que cette politique a été mise en œuvre de façon calamiteuse. « Même Mendès n’aurait pas fait ça ! » ne cessait de répéter mon grand père. Ce sont, il faut bien le dire, les mensonges d’un De Gaulle machiavélique qui ont semé le malheur. Il a menti aux pieds noirs, il a menti à l’armée et il s’est menti à lui même. Où était la grandeur de la France dans cette débâcle ? Où était l’honneur de la France dans la trahison des harkis et l’abandon des Français d’Algérie ? Trop facile de tout mettre sur le dos de l’OAS dont De Gaulle dira lors d’un conseil des ministres débattant sur une LOI d’amnistie « J’aurais fait comme eux si j’avais été à leur place »
De Gaulle, un an après son retour au pouvoir définit la politique algérienne de la France dans une Allocution radio-télévisée prononcée au palais de l’Elysée le 16 septembre 1959. Deux phrases clef » A moins que ne soit à l’oeuvre un groupe de meneurs ambitieux qui sont résolus à établir par la force et par la terreur leur dictature totalitaire et qui se figurent qu’un jour la République leur accordera le privilège de traiter avec eux de l’avenir politique de l’Algérie, les bâtissant par là même comme un gouvernement algérien. Il n’y a aucune chance pour que la France se prête à un pareil arbitraire. »
De Gaulle, ne tiendra pas la parole de la France. Et l’arbitraire est toujours à Alger.
D’accord. J’avais pas lu j’ai fait un commentaire après.
Cela fait deux commentires que vous me supprimer .. J’ecris sur les journaux de Liberation- Le Monde – si en tant que Pied noir sympoathisant de Bd Voltaire je ne peux même pas m’exprimer sur des Médias amis . alors là je perds le sens de l’amitié journalistique et l’amitié de notre histoire . Que faut il que j’ecrive .. tout le mal sur l’algérie et jamais su la france qui nous a mal accueilli ou sur de gaulle le chouchou des français . vraiment on sera toujours le colon de quelqu un . si non il ne me restera à m’exprimer que sur ma page facebook ..
Bien dit, et je ne suis pas pied noir. Sur cette affaire il y a beaucoup à dire sur De Gaulle….quant au reste l’histoire ne se refait pas, elle est telle qu’elle s’est passée point final Les historiens vereux dehors; il faut dire les choses sans détour même si cela fait mal.