3 janvier 898 : mort d’Eudes Ier, le premier roi des Francs robertien

Son règne marqua une rupture avec la France post gallo-romaine des Mérovingiens et des Carolingiens.
Eudes Ier au siège de Paris. Par Alphonse de Neuville — Harvard College Library, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=89090288
Eudes Ier au siège de Paris. Par Alphonse de Neuville — Harvard College Library, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=89090288

Au premier jour de l’an de grâce 898, le 3 janvier, s’achevait la vie de l’un des personnages les plus marquants de la fin du IXe siècle. Eudes, comte de Paris, marquis de Neustrie, Dux Francorum, s’éteignait ainsi après avoir incarné, durant une décennie tourmentée, une rupture politique dans l’histoire du pouvoir royal en Occident dominé par le sang de Charlemagne. Sa disparition clôturait alors un règne bref mais fondateur, amorçant une transition cruciale entre l’effondrement progressif de l’autorité carolingienne et l’affirmation durable de ses descendants et héritiers, les Robertiens puis les Capétiens, dont l’ambition et la longévité allaient modeler la France plus longtemps que ceux de Clovis et de Charlemagne réunis.

Héros de guerre

Né vers 860 dans une famille de puissants seigneurs francs, Eudes est le fils aîné de Robert le Fort, marquis de la Neustrie occidentale. Devenu comte de Paris, Eudes s’impose très tôt comme un chef de guerre énergique et pragmatique, se distinguant par son courage face aux bandes vikings qui ravageaient le royaume. Lors du célèbre siège de Paris de 885, il organise la défense de la cité contre les Normands, tenant la ville durant plusieurs mois dans des conditions extrêmes, jusqu’à devoir la quitter discrètement afin d’aller quérir l’aide du dernier empereur carolingien, Charles III le Gros. Celui-ci, davantage par la négociation et le versement de tributs que par l’action militaire, obtient finalement le retrait des Vikings, laissant une impression durable d’impuissance et de faiblesse.

La résistance héroïque d’Eudes contraste alors fortement avec l’attitude du souverain carolingien et lui vaut le soutien d’une grande partie de l’aristocratie franque, désormais convaincue que la survie du royaume dépend moins d’une légitimité dynastique que de la capacité réelle à protéger les hommes et les terres. Ainsi, à la mort de Charles le Gros en 888, son héritier légitime, Charles le Simple, encore trop jeune et dépourvu d’appuis solides, est écarté du trône. Le 29 février 888, une assemblée de grands et d’évêques couronne alors Eudes roi de la Francie occidentale à Compiègne, le jugeant non pour son sang mais pour sa valeur, son autorité et son aptitude à gouverner un royaume en péril.

Un règne mis à l'épreuve

Une fois couronné à Reims en novembre 888, Eudes dut faire face à des enjeux multiples. En effet, il doit non seulement poursuivre le combat contre les incursions vikings, qui continuent de menacer la Francie, mais aussi affronter les partisans des Carolingiens, ne s’avouant pas vaincus et qui continuent à soutenir la cause du jeune Charles le Simple. À ces rivalités dynastiques s’ajoute également un jeu de pouvoir complexe, mené par certains puissants seigneurs francs, dont la fidélité oscille selon leurs intérêts et les bénéfices qu’ils espèrent tirer de chaque camp.

Malgré ces fronts multiples, Eudes parvient, par la guerre, la négociation et son autorité, à maintenir tant bien que mal la cohésion du royaume. Cependant, à la fin de sa vie, sans héritier direct et conscient de la fragilité de son pouvoir, il choisit de prévenir une nouvelle guerre civile en invitant ses sujets à reconnaître Charles le Simple comme son successeur. Ce geste, loin d’être un aveu d’échec, témoigne alors d’une conception pragmatique et responsable du pouvoir. Rendant son dernier soupir le 3 janvier 898 à La Fère, dans l’Aisne, Eudes est ensuite enterré dans la nécropole royale de Saint-Denis. En 1793, son tombeau fera partie des premières victimes de la fureur révolutionnaire, lors de la profanation des sépultures royales.

L’héritage d’Eudes

Malgré un règne court et la fragilité apparente de son pouvoir, Eudes laisse un héritage politique considérable et une empreinte durable dans l’Histoire de France. En effet, Eudes ne fut pas seulement un roi courageux face aux Normands ; il incarna surtout une nouvelle logique du pouvoir royal, fondée moins sur l’héritage dynastique que sur l’autorité personnelle et l’efficacité politique. Avec lui s’affirme la dynastie des Robertiens, dont son frère Robert prendra la tête après sa mort. Devenu roi des Francs en 922, Robert Ier inscrit durablement sa lignée dans la compétition pour la couronne, ouvrant la voie à l’avènement des Capétiens, qui accéderont définitivement au trône en 987 avec Hugues Capet, son petit-fils.

L’histoire et le règne d’Eudes marquent une rupture fondamentale avec la France post gallo-romaine des Mérovingiens et des Carolingiens. Ces dynasties s’inscrivaient dans la tradition impériale héritée de Rome et dans la volonté de forger un nouvel empire. À l’inverse, Eudes inaugure une monarchie fondée sur l’efficacité, l’ancrage territorial dans l’ancienne Gaule et la reconnaissance des grands du royaume, piliers d’une féodalité naissante que les Carolingiens, malgré leurs efforts pour la contenir, ne parvinrent jamais à intégrer pleinement à leur projet politique, demeurant ainsi dépendants de fidélités souvent instables.

Inaugurant l’ère des Robertiens, Eudes prépare ainsi l’avènement d’une monarchie profondément française, distincte de ses voisins germaniques et latins. Il est le chaînon manquant entre un monde hérité de l’Antiquité tardive et un Moyen Âge pleinement féodal, entre une royauté impériale en déclin et une royauté nationale en gestation. Par son règne, Eudes n’a pas fondé la France capétienne, mais il en a tracé la voie.

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 06/01/2026 à 15:06.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

5 commentaires

  1. Très bon article, clair donc éclairant. Une précision : le mot « France », en grec moderne, se dit, dans tous les aéroports de l’héllenitude (pcc . S. Royal) et en caractères grecs que je n’ai pas sur mon ordi : « Gallia »

  2. « Il incarna surtout une nouvelle logique du pouvoir royal, fondée moins sur l’héritage dynastique que sur l’autorité personnelle et l’efficacité politique » . L’histoire de France nous apprend que la défaillance d’une dynastie a permis l’institution par « acclamations » d’un nouveau roi. Mérovingiens et carolingiens ont ainsi disparu au profit des capétiens… Les capétiens Bourbons ou Orléans, en querelle dynastique, peuvent aussi disparaître au profit d’un monarque capable de sortir la France du pétrin. Un seul « homme politique » semble avoir l’étoffe nécessaire pour incarner ce renouveau face à cette république corrompue et malfaisante. Des français l’ont senti d’instinct, les paysans en détresse l’appelent et veulent aller le chercher chez lui pour l’escorter jusqu’à Paris… Il n’est pas une girouette politique, ses prophéties moquées par la presse et ses pairs il y a 20 ou 25 ans se réalisent aujourd’hui et lui donnent raison ! Son attachement charnel et spirituel à la France ne peut être mis en doute… Alors si mon « acclamation » doit aller à quelqu’un, ce sera à Philippe de Villiers !

    • Aucun rapport sinon le même prénom. Congrégation fondée en 1643 par St Jean Eudes. Un eudiste est un prêtre séculier appartenant à cette congrégation fondée par saint Jean Eudes et se consacrant à l’éducation et à la prédication.

  3. « la France post gallo-romaine »…? s’est appelée « Gaule » jusqu’au XIV e siècle.

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