[UNE PROF EN FRANCE] Pour ou contre la privatisation des diplômes ?

La certification, acte régalien par excellence, devient un service, acheté sur le marché mondial de l’éducation.
Capture écran International Baccalaureate
Capture écran International Baccalaureate

Autrefois, la puissance publique détenait le monopole symbolique du diplôme, acte souverain, sceau du mérite national. C'était presque une résurgence féodale, l'équivalent du droit de frapper monnaie dans un système dans lequel l'économie de la connaissance prime. Aujourd’hui, cette légitimité se déplace. Alors que le baccalauréat se démonétise et perd toute valeur, au-delà du soulagement de papa et maman et de la fierté de grand-mère, des organismes privés et transnationaux, souvent anglo-saxons, distribuent désormais des certifications mondialisées. Ils évaluent, sélectionnent et, surtout, fixent le cadre intellectuel dans lequel se déploient les diplômes. Ils définissent donc ainsi, indépendamment des programmes nationaux sur lesquels s'écharpent journalistes et politiques, le contenu réel des enseignements à dispenser.

Le baccalauréat - jadis si glorieux - a été massifié puis modulé, au point d’avoir perdu sa valeur sélective, et même symbolique : les réformes successives ont brouillé sa lisibilité internationale.

Résultat ? Les familles, notamment dans les milieux aisés ou cosmopolites, se tournent vers des labels dont la reconnaissance dépasse les frontières. Ce transfert de légitimité traduit une faillite institutionnelle : l’État éducateur ne garantit plus la reconnaissance du diplôme qu’il délivre.

Deux systèmes principaux coexistent et se complètent : JCQ et IB.

JCQ (Joint Council for Qualifications) regroupe un réseau dense d’organismes autonomes, agréés mais entièrement privés, qu'a bâti essentiellement le Royaume-Uni et qui s'est imposé partout : Pearson Edexcel, AQA (Assessment and Qualifications Alliance), OCR (Oxford, Cambridge and RSA Examinations) et Cambridge Assessment International Education délivrent les GCSE, IGCSE (International General Certificate of Secondary Education), A-Levels (General Certificate of Education Advanced Level) comptent des millions d'élèves.

Ces entités fixent leurs propres standards, forment leurs examinateurs, conçoivent et corrigent les épreuves. Elles incarnent une logique de marché du savoir : la valeur du diplôme découle non d’une autorité publique étatique mais d’un groupe privé ayant acquis une crédibilité transnationale. Pour certains de ces groupes, on se demande comment…

Le Baccalauréat International (IB) est, quant à lui, géré par la Fondation IB, basée à Genève, un organisme à but non lucratif créé en 1968 mais fonctionnant selon des standards quasi entrepreneuriaux. L’IB s’est imposé comme référence mondiale, lors des sélections à l'entrée des universités, pour les universités qui se donnent les moyens de vraiment sélectionner leurs étudiants, évidemment. On ne parle pas de celle de Villetaneuse ou de Créteil…

Ces instances privées fonctionnent comme des États sans territoire. Elles exercent un vrai pouvoir : sans police ni armée, elles modèlent la formation de ceux qui prétendent à devenir les élites de demain. Leur langage - skills, standards, competency, international mindset - uniformise les imaginaires éducatifs.

Et elles font quasiment toutes, a fortiori IB, la promotion d’une culture métissée, ouverte, mouvante, portée par des « citoyens du monde » qui sauront dépasser les clivages nationaux pour assurer la paix et l’harmonie… « Depuis plus de 45 ans, les programmes de l’IB se sont bâti une réputation de rigueur et de grande qualité pour préparer les élèves à vivre dans le contexte mondialisé du XXIe siècle, et pour aider à développer des citoyens qui contribueront à construire un monde meilleur et plus paisible » - citoyens qui ne seront pas recrutés parmi les pauvres, cela va sans dire.

La certification, acte régalien par excellence, devient un service, acheté sur le marché mondial de l’éducation. Ceux qui maîtrisent les outils d’évaluation deviennent ainsi les véritables souverains du savoir.

Picture of Virginie Fontcalel
Virginie Fontcalel
Professeur de Lettres

Vos commentaires

26 commentaires

  1. La nature a horreur du vide. Le BAC ne sanctionne plus rien aujourd’hui et, à un moment, tout le monde ne peut pas devenir président de la république!
    Il est donc naturel qu’un système de substitution naisse au détriment d’un système failli.
    La seule potentiellement répréhensible dans cette approche est la commercialisation du diplôme accompagnée, le cas échéant, une orientation politique. Ce ne serait pas grave s’il y avait diversité de choix potentiels, mais ce n’est pas le cas. Le formatage, comme expliqué dans l’article, est uniforme et toujours orienté dans la même direction.
    Il faut donc que des intérêts privés se prennent en main et montent des concurrents, français par exemple, sur notre territoire et pour la francophonie qui a un réel poids dans le monde.
    J’ai rapidement lu un commentaire d’une personne qui, manifestement ne voyait que par l’anglais qui serait la langue de la science. Que nenni! La langue de la science est celle dans laquelle réfléchit le scientifique, c’est-à-dire et toujours, dans sa langue maternelle qui est la matrice de son raisonnement. Il publie ensuite en anglais, mais avec les outils modernes, cette langue n’est plus un obstacle pour personne et tout devient accessible, y compris le Chinois et le Russe pour donner écho à un autre commentaire.
    Ce qui compte donc actuellement dans l’enseignement, c’est de « fabriquer » des têtes à la fois bien faites et relativement pleines. Les hochets de type franglais peuvent bien attendre la 6e pour être enseigné, la priorité est de comprendre et maîtriser sa propre langue, surtout quand elle est particulièrement subtile comme le Français.

  2. Quel naufrage …Comment peut-on mieux resumer et presenter l’acte de deces de la republique francaise …? Finalement, bon debarras puisqu’il n’y aura de salut , sur le marche du travail , qu’a l’etranger !

Commentaires fermés.

Vidéo YouTube

Pour ne rien rater

Les plus lus du jour

LFI ne veut pas voir les gens sortir de la pauvreté
Gabrielle Cluzel

Les plus lus de la semaine

Les plus lus du mois