[UNE PROF EN FRANCE] L’école : et si on parlait architecture ?

Les gens de ma génération gardent un souvenir mitigé des bâtiments « Pailleron », à la laideur mémorable.
Mairie-école_de_Brémoncourt

L’école est une institution, mais c’est aussi, et peut-être avant tout, un lieu. C’est ce lieu qui marquera à jamais nos souvenirs, notre sensibilité, qui sera lié indéfectiblement à l’image de notre enfance. Un lieu avec son architecture, mais aussi ses odeurs, ses sons, son temps et son organisation propres.

Pour autant, il n’a pas toujours paru évident que l’école dût avoir un lieu spécifique, dédié.
Ce qui frappe, quand on lit la littérature consacrée à l’architecture scolaire avant le XVIIe siècle, et même avant le XIXe siècle, est la pauvreté des infrastructures et l’incapacité dans laquelle se trouvaient les sociétés locales de loger correctement maîtres et écoliers. Soit qu’ils n’en eussent pas les moyens, soit que cela ne fût pas leur priorité, force est de constater que les écoles se tinrent fort longtemps dans des bouges que nous n’affecterions pas aujourd’hui à une telle destination.

Jules Ferry

Ce n’est qu’à partir du milieu du XIXe siècle, donc très récemment au regard de notre civilisation, que l’architecture scolaire devint l’objet de recherches, de réflexions et de débats, tant sur la qualité des enduits muraux que sur l’éclairage, l’aération et la décoration des salles, la disposition du mobilier ou l’hygiène des lieux de repas et d’aisance. On créa même, en 1882, une commission d’hygiène scolaire chargée de veiller au respect, par les écoles, des nouvelles normes édictées. Les avancées des années 1880 héritèrent de l’effort entrepris au cours des années précédentes, et qui commençait à porter ses fruits, et l’action du ministère Jules Ferry, fort contestable sur certains points, fut ici notable. Ce qui avait dominé du XVIIe siècle au milieu du XIXe siècle avait été l’idée de l’école-sanctuaire, qui se rapprochait en réalité assez fortement de l’école-prison : murs d’enceinte infranchissables, fenêtres plus hautes que le regard des enfants, longs couloirs étroits, symétrie, solennité. On trouve de nombreuses descriptions très dures de ces collèges-prisons, lieux sombres, sales et humides, de la correspondance de Flaubert ou Baudelaire à L’Enfant, de Jules Vallès.

Mais l’état d’esprit changea, à partir de la fin du siècle. On réfléchit beaucoup au meilleur revêtement à choisir pour les murs, qui s’imprègnent vite « des émanations produites par la respiration et la transpiration » des élèves (F.-J. Vincent, Mémorial législatif, administratif et pédagogique des instituteurs primaires, Bourg, 1864). On opte alors pour diverses techniques : on blanchit habituellement les murs à la chaux ou bien on les couvre de peinture au lait, selon la recette récente de Cadet de Vaux dont on dit qu’elle absorbe les miasmes ; on peut encore enduire les murs de peinture au fromage (obtenue en mélangeant de l’eau, du fromage mou, de la chaux éteinte et du charbon broyé) ou de peinture à l’huile, en boisant la partie inférieure des murs, sur laquelle s’appuient les élèves.

Pour ce qui est du chauffage, il faut attendre une décision de 1886 pour que soient inclus dans les « dépenses obligatoires » des communes le chauffage et l’éclairage des salles de classe. La température idéale préconisée par les manuels pédagogiques, tel le Manuel général de 1861, était comprise entre 12 et 16 degrés, la chaleur étant considérée comme néfaste pour les jeunes enfants, dont elle « relâche et affaiblit » le corps et « congestionne » le cerveau. Qui fréquente aujourd’hui des classes surchauffées d’écoles primaires ou d’établissements secondaires dans lesquelles des enfants aux joues écarlates demandent sans cesse à boire ou se plaignent de maux de tête ne peut que penser qu’on oscille sans cesse d’un extrême à l’autre…

Les gens de ma génération gardent un souvenir mitigé des bâtiments « Pailleron », à la laideur mémorable. Aujourd’hui, il n’y a pas de consensus sur la question de l’architecture scolaire, qui reste un point de rupture idéologique, entre protection et repli sur soi - avec des grilles à l’entrée et une structure parfois franchement carcérale - et ouverture au moyen d’immenses vitrages, qui posent tout autant de problèmes. Il n’y a jamais de solution simple et unanimement acceptée…

Picture of Virginie Fontcalel
Virginie Fontcalel
Professeur de Lettres

Vos commentaires

29 commentaires

  1. Je ne ferai pas de commentaires spécifiques sur cet article parce que tous (je dis bien « tous ») les articles de Virginie Fontcalel sont non seulement pertinents mais aussi excellemment écrits. Ce sont de petits chefs d’oeuvre qui pourraient avoir leur place, s’ils étaient développés, dans les meilleurs journaux ou les magazines de qualité. Les meilleurs ? Du moins ceux que je lis avec plaisir (par exemple Le Figaro, le JDD et la Revue des Deux Mondes, Front Populaire… ). Louis Millo

  2. J’ai toujours aimé mon école primaire et mon collège qui ressemblait à une « caserne », grandes fenètres, grands escaliers larges, certes mais on apprenait, on jouait, on était bien et il y avait des grilles fermées par le gardien !!! Mais c’était avant…..

  3. Je suis allé à l’école dans le village dans lequel j’habite toujours. C’était un une mairie école construite avant 1850. Le bâtiment était construit en pierre. Les deux salle de classe, une pour les filles une pour les garçon était très éclairées, les cours entourées de mures avec des grilles en fer forgé étaient agréables. Le centre d’apprentissage que j’ai ensuite fréquenté était une ancienne caserne de la cavalerie. Les ateliers installées dans les anciennes écuries. les chambres n’étaient pas chauffées alors que les hivers étaient rudes. Comme nous étions habitués à vivre dans un environnement rustiques nous ne nous plaignions pas.

  4. Vous êtes ridicule. « Paillon », ah bon ? Et votre enseignement est-il aligné contre toutes les dérives ? Pensées à Praxitèle !!!

  5. Personne n’a encore parlé du  »Godin », le poêle vertical cylindrique qui démarrait au bois le matin et que le maître entretenait régulièrement d’une pelleté de charbon de temps en temps sans négliger de régler au plus juste la trappe de tirage. Pas mal de fumée jaune passait par le couvercle du dessus quand le vent contrariait le tirage. Nous apprécions la distraction que nous apportait ce mode de chauffage, nous pouvions rêvasser et nous reposer un peu pendant que le maître s’occupait du poêle. Certains mauvais sujets, profitant que le maître écrivant au tableau nous tournait le dos se livraient en douce à de déplorables expériences en déposant sur le poêle toutes sortes d’objets, de morceaux de crayons des pelures de gomme et même parfois de pauvres petite bêtes ramassées dans la cour. C’était rue de la Sangle dans les années 1950, les survivants se souviendrons. Bien amicalement.

    • Né en 1957, je n’ai pas connu le poêle à charbon, mais comme élève turbulent et pas trop studieux, le stress du tableau noir, les tours de cour, le bonnet d’âne et les coups de règle sur le bout des doigts. Malgré cela, j’ai plutôt bien réussi ma vie professionnelle et familiale.

  6. De l’intérêt du principe de subsidiarité, qui laisse à l’échelon le plus proche du besoin le soin de décider. Au lieu de ça, nos législateurs et nos ministres, sans tenir compte de la situation géographique « pondent » des lois et des règlements qui doivent s’appliquer de la même manière que l’on soit à 1800 mètres d’altitude ou au bord d’une mer, que l’on soit à Mouthe (record de froid de France) ou à Liré dont un auteur classique a bien voulu nous chanter la douceur.

  7. Bonjour Virginie. Fidèle au rendez-vous. Vos lecteurs apprécient. Vous faites « école », l’avez-vous remarqué ? BV se diversifie. Heureuse initiative qui contribue à couper l’herbe sous le pied des mauvais coucheurs à l’affût. Déminer le terrain.

    L’école, « Un lieu avec son architecture, mais aussi ses odeurs, ses sons, son temps et son organisation propres. » . Souvenirs qui réchauffent. N’est-ce pas ? Mais aussi sa cour, sa végétation, ses prés-carrés, ses refuges, son animalerie. Mais aussi son ambiance : ce poêle siégeant au centre de la classe. Son feu à surveiller, à alimenter. Et surtout cette estrade, lieu où s’exerce l’autorité mais également lieu de perdition lorsque l’on est confronté au regard de la classe en jugement, parfois béat, honteux du vide intellectuel affiché, honteux de se découvrir nul en cet instant. De merveilleux souvenirs.

    Mais cette estrade, pour quelles raisons majeures l’avoir supprimée ? Elle renforçait l’autorité de l’enseignant. Elle permettait la mise en condition de l’élève, un exercice de prise de parole en public, dominer son auditoire. Au ras du sol, l’élève est conditionné en larve. J’exagère, oui . Caricaturer éveille les esprits.

    L’estrade ? Parfois, parfois, elle était également la scène d’un jeu de rôles entre enseignant et élèves, entre enseignante et élèves. Pour le coup, le féminin est nécessaire. Un jeu de non dits, d’échanges subtils inavoués qui se lisait dans les comportements, les attitudes, les regards, Ainsi s’éveillaient les maturités.

    Dans l’évolution vous évoquez ces « murs prison ». Une nécessité peut-être, afin de protéger les enfants confiés. Je découvre surtout l’importance du revêtement des murs intérieurs. J’étais loin de me douter qu’ils étaient l’objet d’une telle attention. Couleurs, décorations, oui mais constitution, surprenant mais justifié après réflexion.

    L’excès de température congestionne le cerveau. Par expérience, je puis vous assurer qu’il n’y a pas que la température. Au point que j’en suis venu à réserver en matinée la présentation des sujets dits « ardus », exigeant de la concentration, de la réflexion. Les AM réservés aux exercices plus physiques. Le dialogue nécessaire est de ceux-là. Les digestions sont parfois très, très lourdes à supporter. Et cela s’aggrave avec l’âge. Tuer une ambiance avec un sujet difficile porte certains à sombrer de la tête.

    Les bâtiments « Pailleron » . Une horreur esthétiquement parlant mais surtout très dangereux au plan incendie. Chauffée, la structure ne résistait pas. Rien de plus vivant, de plus expressif qu’un bon vieux bâtiment en pierres qui semblent engager le dialogue, nous interpeller, nous rendre compte de leur vie passée. L’imagination mise à l’épreuve. Une évasion de l’esprit favorable à son ouverture, à sa gymnastique.

    Bon. Je me disperse à nouveau. Virginie, merci pour cette ouverture vers l’architecture des écoles et son évolution. Bon courage, bonne semaine et surtout, veillez sur vous. Vigilance, vigilance.

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