Dix ans, déjà, qu’il est parti : tout ce qu’on ne nous a pas dit sur David Bowie
Le 10 janvier 2016, David Bowie tirait sa dernière révérence. Tant de choses ont été écrites sur lui, sa vie, son œuvre. Souvent les mêmes : artiste novateur toujours à la pointe des tendances du moment, imprévisible caméléon et autres clichés, dont sa bisexualité présumée mais jamais revendiquée et ses propos politiques à l’emporte-pièce qui lui valurent d’être taxé de « racisme ». Aujourd’hui, le défunt est révéré ; statufié dans les musées, à l’occasion d’une exposition itinérante où sont exposés ses costumes de scène et autres objets du culte. Comme si on l’enterrait une seconde fois.
Précurseur en tous domaines…
Pourtant, tous ces clichés en vogue cèlent chacun leur part de vérité. Oui, David Bowie a toujours pris les trains en marche ; mais immanquablement dans le wagon de tête, si ce n’est la locomotive. Précédant les modes au lieu de les suivre, il est immanquablement le premier à arriver en gare. Il flaire le glam rock, juste après Marc Bolan, mais en devient la figure emblématique avant de vite passer à un tout autre style, ce qu’il nomme la « plastic soul », relecture du funk afro-américain dont la sauce est relevée d’éléments empruntés au disco naissant. Puis, influencé par les Allemands de Kraftwerk, sa musique se fait électronique, préfigurant ce qui allait devenir la « new wave ». Au tournant des années 80, il se réinvente en play-boy peroxydé. C’est sa période boule à facettes et la plus lucrative de sa carrière. Pour ce faire, il s’adjoint les services de Bernard Edwards et Nile Rodgers, le duo Chic ayant fait les belles heures des night-clubs américains. Et comme le mieux n’est pas fatalement l’ennemi du bien, il enrôle un jeune guitariste texan alors inconnu : le prodige Stevie Ray Vaughan. On le voit ensuite innover dans la techno, alors que ce mouvement n’est encore que balbutiant. À un moment, il entre même dans un relatif anonymat, fondant le groupe Tin Machine - entreprise hautement peu commerciale s’il en est. Sur la fin de sa carrière, David Bowie renoue avec une musique plus apaisée, teintée de jazz et privilégiant la mélodie sur tout le reste. Bref, une carrière qui force le respect. D’un point de vue visuel, sa vêture est elle aussi en perpétuelle évolution, comme si l’habit contribuait aussi à faire le moine, du look androgyne à celui du pirate multicolore, du théâtre nô au jeune homme chic, du prince efflanqué au teint diaphane à l’élégance bourgeoise à la new-yorkaise.
L’avis plus qu’autorisé de Bertrand Burgalat…
Bertrand Burgalat, fondateur du très exigeant label Tricatel, qui fêtait l’année dernière ses trente années d’existence, et par ailleurs président du SNEP (Syndication national de l’édition phonographique), écrit, dans la préface du très pointu David Bowie l’enchanteur (GM Editions) : « Au moment où David Bowie a fait son apparition, les éminences universitaires et culturelles n’envisageaient pas ce monde-là, y compris les plus "progressistes" : Foucault, Sartre, Sollers ne se sont pas seulement escagassés sur Mao, Pol Pot ou Khomeini, ils n’ont rien compris non plus au rock. Pierre Bergé a eu beau psalmodier qu’Yves Saint-Laurent avait inventé son époque, les seuls échanges avec ceux qui l’ont réellement façonnée, y compris esthétiquement, des musiciens le plus souvent issus des classes populaires se sont limités à des mondanités en boîtes de nuit. »
Et le même de noter, cruellement : « Aujourd’hui, l’académisme a changé de camp. Les Beatles au programme du baccalauréat, The Times They Are a-Changin’ disséqué comme le Mehr Licht de Goethe, les reliques des Rolling Stones exposées telle la Sainte Couronne, en salles des ventes, la moindre pédale wah-wah travaillée par Hendrix s’envole au prix d’un appartement, la Garde républicaine joue Daft Punk le 14 juillet, en attendant la conversion des Invalides en Sephora… Une sexualisation laide a succédé à la pudibonderie, les Tartuffes aussi ont changé de camp. […] Mais Bowie, lui, a toujours accompli des choses ambitieuses sans jamais le revendiquer, et ses disques ne coûtent pas plus cher pour autant. Contrairement à l’art contemporain, ce n’est pas un placement défiscalisé pour milliardaires du sac à main. Son travail, qui privilégie la recherche d’intelligence à l’intellectualisme, l’instinct à l’analyse, la pratique à la théorie, n’a pas besoin de discours ronflant pour être aimé. » Rien à ajouter.
Un érudit doublé d’un fidèle ami…
Il ne faut pas non plus négliger le fait que notre homme était un érudit vivant parmi les livres, ce qui est assez rare en son milieu, à l’exception peut-être de Keith Richards, guitariste des Rolling Stones, et de Lemmy Kilmister, le fondateur de Motörhead, tous deux grands bibliophiles passionnés d’histoire en général et de celle de la Seconde Guerre mondiale. Mais il est vrai que ces deux hommes ont grandi durant le Blitz, cela expliquant probablement ceci.
Pour finir, on notera que David Bowie fut toujours d’une indéfectible loyauté en amitié, lançant le groupe Mott The Hoople tout en le couvant de près, allant jusqu’à lui écrire l’un de ses plus grands tubes, All the Young Dudes. Tout comme il sortit Lou Reed du quasi-anonymat dans lequel il était retombé après un fracassant début de carrière au sein du Velvet Underground : lui produire l’album Transformer et lui pondre le succès Walk on the Wild Side, ce n’est pas rien. Pareil pour Iggy Pop, l’ancien chanteur des Stooges, qu’il sort de la panade financière et des drogues en lui mitonnant plusieurs de ses meilleurs albums, Idiot et Lust For life. Mieux : il n’hésite pas à l’accompagner en tournée en se cantonnant aux claviers et aux chœurs, jouant dans l’ombre, lui abandonnant, à lui seul, la gloire et les projecteurs.
Alors, au-delà des clichés plus haut évoqués, c’était cela aussi, David Bowie ; ce qui n’a pas été assez dit. C’est désormais chose faite. On lui devait bien ça, pour le remercier de tout ce qu’il nous a procuré de beau et d’enchanteur.
David Bowie : cinq titres qui ont marqué leur époque
Space Oddity (1969). Premier succès historique, inspiré du 2001 Odyssée de l’espace (1968), de Stanley Kubrick. La BBC s’en sert pour accompagner les images de l’alunissage d’Apollo 11.
Moonage Daydream (1972). Il est dans sa période Ziggy Stardust, avatar scénique inspiré de Vince Taylor, le rocker anglais qu’on sait. Le solo de guitare final de Mick Ronson est une tuerie.
Heroes (1977). Hypnotique et entêtant, le Bowie nouveau est arrivé. Lors de la chute du mur de Berlin, en 1989, c’était l’une des chansons entonnées par des manifestants ivres de la liberté retrouvée.
Let’s Dance (1983). Mal aimé des fans sourcilleux, ce titre signe la bande son à venir des années 80. Sauf que ça a beaucoup mieux vieilli que les bouses de Phil Collins, le joueur de tambour de Genesis. À la guitare ? Stevie Ray Vaughan, déjà magistral.
Where Are We Now? (2011). Retour à la sobriété avec cette chanson mélancolique sur la jeunesse et la gloire passées. Il lui restait alors cinq ans à vivre, le temps de signer un ultime album, Blackstar, sorti deux jours après sa mort.
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27 commentaires
En parlant de Bertrand Burgalat ,qui a produit cet excellent pamphlet contre ces gens qui ne n’apprécie de l’artiste que leur valeur marchande, et leur.notoriété, je me suis rappelé’que je possédais un de ses disques « mets A.S Dragon ».
Article intéressant même pour ceux qui comme moi restent totalement et irréductiblement allergiques à cette musique !
Je n’ai pas de mots pour remercier M. Mascureau port tout ce qu’il m’a appris sur Bowie grâce à cet article. J’ai certes beaucoup apprécié découvrir son amour pour la culture, mais j’ai encore plus apprécié son attachement à l’amitié, qui n’est autre que l’amour de l’humanité. Je serais désormais plus attentif à David Bowie. Merci, encore, M. Mascureau.
« Merci M. Mascureau », c’est du deuxième degré ?
M.Mascureau ce n’est pas vraiment le genre de sujet qu’il a l’habitude de traiter…
J’espère que vous ferez aussi un papier le 21 avril de cette année à l’occasion de l’anniversaire de la mort de l’immense Prince. Il y aura 10 ans .
Je pense que Prince a été inspiré par David Bowie, entre nombreux autres, parce qu’il a revendiqué cette filiation de ses glorieux prédecesseurs tels aussi James Brown , ou Sly and the family stone.
J’aimais beaucoup ses chansons, un peu moins certains de ses personnages mais bon c’était pas mal trouvé
Beaucoup de talent en tous cas , parti trop tôt
Parmi des « bouses » ou plutôt des titres plus commerciaux qu’artistiques, il appartient à chacun de retrouver les quelques œuvres de Phil Collins…Comme Bowie qui n’a pas que des morceaux d’anthologie à son actif.
Quand je vois le nombre de mes commentaires supprimés, je vous incite à modérer vos « bouses »! Merci.
Quand on « prend un train en marche » on ne précède pas la mode, on la suit, c’est cela le sens de cette expression !
Un immense merci pour cet article qui m’en a appris beaucoup sur David Bowie . J’ai 70 ans et j’aime toujours autant écouter sa musique que lorsque j’étais jeune .J’ai l’album de « Soace Oddity » sur mon téléphone et cette musique m’accompagne souvent ( avec des écouteurs) , pendant les longues attentes dans les couloirs des hôpitaux . « Let’s danse » me ramène également à une période de ma vie que J ai beaucoup aimé . La musique de David Bowie ne me rend pas nostalgique . Elle me ramène de la jeunesse .
Votre article était intéressant jusqu’au moment où vous vous êtes senti obligé d’émettre une critique acerbe sur Phil Collins, il y a des personnes comme moi qui l’apprécient et qui trouvent que c’est un excellent « batteur » ! Du coup votre article n’a plus eu le même intérêt pour moi et je ne vous lirai plus…
C’est toujours pareil avec les fans de Bowie. Le journaliste se croient obligé d’ insulter les autres artistes contemporains du chanteur en comparant des styles musicaux qui n’ont aucun rapport entre eux : » les morceaux de Bowie ont beaucoup mieux vieilli que les bouses de Phil Collins de Genesis »
NON. Ça dépend des goûts. Je n’aime pas la musique de Bowie à part évidemment les excellents- mais j’ ai des critères subjectifs pour affirmer cela- Modern Love/ Lets Dance/ China Girl/Life on Mars/ The man Who sold the world/ Under pressure ( composée pour moitié avec queen) et celle presqu’ l’instrumentale dont j’ai oublié le nom. Donc dire » les bouses de Phil Collins est un avis selon un goût . Ensuite, les gens se croient obligés pour se donner des airs de connaisseurs affûtés de dénigrer la période des années 80 synonymes de synthés et new wave dite commerciale pensant être au dessus de la masse qui elle aimait les mélodies new wave . C’ est un peu le cas avec les pseudos puristes de Bowie qui méprisent les années 80 de Bowie. Convenons qu’il y a plusieurs Bowie- son style musical n’est pas linéaire, il a touché à tout musicalement-et à bien d’autres égards- et que chacun préfère une période à une autre .
Il est parti où ? Va-t-il revenir ? Ou est – il seulement cuit?
Inoubliable Jake Celliers dans le film Furyo à la bande son envoûtante, et permettez moi de retrouver mon âme de midinette simplement en écrivant que je le trouvais incroyablement beau, Bowie.
Edwige Marie
Ce film m a beaucoup marqué à l époque. Il en a fait d’ autres. C était un bon acteur et un très bon chanteur.
Comme vous,j’aime beaucoup ce film, extraordinaire. La musique, inoubliable. Bowie fantastique.
La classe ce mec…
Let’s dance est une véritable daube. C’est mon avis et je le partage ! :)
Merci pour le partage et pour votre franchise.
Un ovni dans le domaine musical!
Magnifique hommage, à cet artiste hors normes avec les anecdotes , précisions et mise au point de rigueur au sujet desquelles vous ne nous décevez jamais . « Ziggy Stardust « a été avec le » Sticky fingers » des Rolling Stone , l’album qui se retrouvait le plus sur ma platine dans les années 70″.Je suis tout à fait d’accord de dire qu’ ll a été à l’avant garde de tous les mouvements musicaux que ce soit ses compositions comme l’esthétique des personnages qu’il incarnait en scène ; il était aussi bon musicalement que visuellement .
Les autres artistes de l’époque faisaient pâle figure devant le renouvellement artistique perpétuel de ce personnage d’une grande élégance, dans son attitude, comme sa façon de s’habiller.
Il s’est fait accompagner par l’excellent guitaristes Mick Ronson , qui a été une pièce primordiale dans nombre de ses albums mais a été aussi « le » guitariste de « Mott the Hopple « puis il s’est adjoint les services de Carlos Alomar ,un autre guitarise au son bien reconnaissable; Quand on a quinze ans au début des années 70 et que l’on découvre un tel artiste , plus rien ne va nous impressionner par la suite . Les gens qui se teignent les cheveux en rouge ou le côté androgyne , ce n’est pas d’aujourd’hui,, mais lui c’était un vrai artiste pas le militant d’un cause quelconque et il nous a enchanté malgré qu’à l’époque nous n’étions pas préparés à une telle révolution visuelle. Les autres artistes comme Trex , Garry Glitter , Slade, sans oublié Roxy music , ont exploité le côté esthétique du glam Rock mais le vrai génie était David Bowie en ce début des seventies .Vous m’épatez monsieur Gauthier de passer de Quincy Jones à David Bowie avec une telle aisance . Deux merveilleux « touchent à tout » qui ont inspirés de nombreux artistes .
Le Blitz : « du 7 septembre 1940 au 11 mai 1941. »
Keith Richards : « né le 18 décembre 1943 à Dartford dans le Kent. »
Nicolas Gauthier : « ces deux hommes ont grandi durant le Blitz, cela expliquant probablement ceci. »
Des fois comme ça …Ça arrive .
Ceci explique pourquoi ce sont des précurseurs ! :)
For sure !