[CINÉMA] Le Temps des moissons, la Chine rurale en voie de modernisation

Une ode à la paysannerie et au difficile travail des champs.
Film Le temps des moissons
image AlloCiné

Nous sommes au début des années 1990, en Chine continentale. Alors que ses parents paysans ont décidé de quitter la campagne pour mieux gagner leur vie en devenant ouvriers dans la zone économique spéciale de Shenzhen, Chuang, dix ans, se voit confier à ses grands-parents et à sa jeune tante Xiuying. Aux côtés des siens, et au fil des saisons, le garçon est témoin privilégié de la modernisation progressive du travail agricole et des débuts du consumérisme, tandis que persistent au village les traditions millénaires et l’ordre confucéen au sein des familles. « L'homme suit les voies de la Terre, la Terre suit les voies du Ciel, le Ciel suit les voies de la Voie, et la Voie suit ses propres voies » (Lao-tseu)

Un film naturaliste, proche du documentaire

Premier film de Huo Meng à sortir en France, Le Temps des moissons est un film naturaliste, proche du documentaire, qui, à coup sûr, fera date. Pensé véritablement comme une ode à la paysannerie et au difficile travail des champs, ce long-métrage scénarisé, mis en scène et monté par Huo Meng, épouse une conception holiste de l’existence où l’homme s’enracine dans une famille, elle-même enracinée depuis des siècles dans un territoire qui la fait vivre. Un environnement régi par les liens d’interdépendance où tous doivent pouvoir s’appuyer les uns sur les autres, travailler collectivement la terre selon les cycles réguliers de la nature et faire face ensemble aux mauvaises récoltes dues aux intempéries. D’après la pensée taoïste, la maîtrise totale de l’ordre des choses est illusoire, c’est tout juste si l’individu peut agir par le « non-agir » (le wuwei, en chinois) : soit en accompagnant humblement le mouvement naturel et perpétuel du dao, le yin devenant yang et le yang devenant yin. Dans ces conditions de vie où la Terre et le Ciel imposent leur loi, les hommes ne peuvent se raccrocher qu’aux traditions confucéennes et à la préservation de la famille. De là le besoin de protéger ce cousin anormal, handicapé mental, ou la (cruelle) nécessité pour la tante de faire un « bon mariage » avec une autre famille de la région.

« Le Ciel n’agit pas, d’où sa limpidité. La Terre n’agit pas, d’où sa stabilité. Les deux s’accordent pour ne pas agir et cependant, par eux, toutes choses se transforment et se produisent » (Tchouang-tseu).

La peinture d'une période de transformations radicales en Chine

Plutôt âpre et difficile d’accès, le film de Huo Meng a pour intérêt majeur de dépeindre une période de transformations radicales pour la Chine : meurtri par le « Grand Bond en avant » et ses trente millions de paysans morts de famine, le pays connaît un renouveau sous Teng Hsiao-ping qui amorce une libéralisation du régime et une modernisation des campagnes. Avec sa loi organique sur les comités villageois en 1987, les élections locales, bien que soumises à l’approbation du Parti communiste, sont permises. S’ensuivent une décollectivisation des terres et le retour pragmatique à l’exploitation familiale, constituant une véritable politique nationale.

Ainsi, les campagnes représentent, au début des années 90, le secteur économique le plus dynamique. Dans les années 2000, Hu Jintao poursuivra cette politique en réduisant les impôts des paysans et en subventionnant l’éducation dans ces territoires afin de faire reculer l’illettrisme, notamment des femmes.

Le Temps des moissons nous montre, en outre, que cette modernisation des campagnes, en 1990, avec l’arrivée des premiers tracteurs, fut concomitante de l’industrialisation des grandes zones urbaines et de l’exode rural, entraînant d’importantes disparités sociales entre paysans vieillissants et jeunes travailleurs des entreprises privées collectives.

Peut-être est-ce pour ce bilan mitigé que les autorités chinoises ont tenté de freiner les ventes du film à l’international et rechignent encore à lui donner une date de sortie sur leur propre sol…

4 étoiles sur 5

 

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Pierre Marcellesi
Chroniqueur cinéma à BV, diplômé de l'Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle (ESRA) et maîtrise de cinéma à l'Université de Paris Nanterre

Vos commentaires

4 commentaires

  1. Encore une fable écolo sur le thème « c’était mieux avant » réalisé par un type qui a jamais travaillé dur dans les champs pour une misère et s’en fait une idée romantique parce que les paysages sont beaux.
    On y oublie que les paysans travaillaient de l’aube au coucher du soleil très dur dans les champs et que les enfants aidaient dès qu’ils le pouvaient, que les assiettes ne contenaient pas grand chose à table parce que les rendements étaient bas, que l’on mangeait le pourri ou la vermine avec le riz faute de produits pour protéger les récoltes, que l’on était vieux et épuisé de travail à 50 ans dans les campagnes.
    Si les gens sont partis en masse des campagnes dès qu’ils ont pu, en Asie comme en Europe, c’était pour fuir une misère noire et vivre mieux.

  2. « S’ensuivent une décollectivisation des terres et le retour pragmatique à l’exploitation familiale, ». Il est drôle de constater qu’au moment où l’URSS et la Chine pratiquent cette décollectivisation, la France, en 2025, veut supprimer la propriété privée et la recollectiviser. Celà entrainera les mêmes défauts de motivation et la décadence vers la pauvreté et la famine.

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