Barbarella, l’héroïne qui faisait trembler le gaullisme
On parle de plus en plus d’un possible remake du Barbarella de Roger Vadim, sorti en 1968. La jeune Sidney Sweeney devrait y tenir le rôle jadis incarné par Jane Fonda. Sidney Sweeney, c’est cette jolie blonde qui vient de causer un assez beau scandale en posant pour une publicité des jeans American Eagle (voir l'article de Samuel Martin). Le slogan ? « Sydney Sweeney has great jeans », que l’on peut éventuellement traduire, à condition d’avoir l’esprit tant inquisiteur que mal tourné, par « Sydney Sweeney a de bons gènes ». Il n’en fallait pas plus pour que les ligues de vertu antiracistes ne grimpent illico aux rideaux. Pourtant, en 1967, d’autres chaisières se trouvaient au bord de la crise de nerfs, lors de la première parution de Barbarella, née sous le pinceau de Jean-Claude Forest.
Quand la bande dessinée était objet de scandale…
De quoi s’agissait-il ? D’une série de science-fiction hautement fantaisiste et parfaitement dans l’air du temps, puisque empruntant à l’esthétique du pop art américain dont les éminents représentants n’étaient autres que ces faisans d’Andy Warhol et Roy Lichtenstein. Si cette jeune fille a les traits de Brigitte Bardot, le résultat demeure d’un érotisme suranné : elle est certes court-vêtue mais, si ses formes sont souvent dévoilées, pas l’ombre d’un nichon visible. Un peu comme dans La Naissance de Vénus, de Sandro Botticelli, dirions-nous ; même si comparaison n’est évidemment pas raison.
Et Éric Losfeld, son éditeur historique, fondateur de la mythique maison Terrain vague, spécialisée dans les publications plus ou moins surréalistes, de se souvenir, dans ses mémoires, Endetté comme une mule (Souple) : « J’ai publié Barbarella parce qu’elle est une belle jeune femme aux longs cheveux soyeux, à la peau dorée, au nom étrange et doux. Ses vêtements l’entravent et elle apparaît le plus souvent dans la splendeur de déshabillés provocants. Même sa nudité ne la dévoile pas, elle reste mystérieuse et invincible. Cette sauvage réaliste et rusée est l’archétype de l’Ève future. Elle réunit en elle les éléments d’une double fascination. Elle est la vamp moderne, la femme offerte des affiches de publicité qui donnèrent sa coloration à l’érotisme. Elle est la femme libre qui se joue constamment du destin, qui n’est pas l’esclave des hommes mais qui, maîtresse d’elle-même, tient à les choisir. En même temps, elle est l’incarnation de l’amour selon la tradition médiévale et romantique, l’Unique à côté de qui pâlissent tous les autres. »
Pas de quoi fouetter un gnou, donc. Tel n’est pourtant pas l’avis des autorités d’alors. Mais nous sommes en 1964 et il est vrai que dans la France de Tante Yvonne, la gaudriole, fût-elle bien innocente, est impitoyablement pourchassée. Barbarella est donc interdite à la vente.
Quand l’hebdomadaire Minute se mêle de la partie…
Éric Losfeld, toujours : « Cela m’a paru tellement injuste (non que je croie à la justice des pouvoirs publics, l’alliance de mots entre "justice" et "pouvoirs publics" me semble être un barbarisme), cela m’a paru tellement hors de toute équité que, dans un mouvement de colère assez beau encore que totalement inefficace et même inconsidéré, j’ai voulu déposer une plainte en abus de pouvoir contre Roger Frey, alors ministre de l’Intérieur. » Dans le même temps, France-Soir, pas exactement un quotidien d’extrême gauche, lance une pétition d’écrivains et de journalistes. Laquelle sera signée par Jean Bourdier, alors directeur adjoint de l’hebdomadaire Minute, qui confia à l’auteur de ces lignes : « Pour tout dire, je trouvais cette BD assez cucul la praline. Mais le pouvoir gaulliste censurait alors à tout va. Nombre de mes amis en avaient souffert, au seul motif qu’ils avaient signé des livres plus que sceptiques quant à la politique algérienne du Général. Et puis, j’étais déjà contre toute forme de censure. »
Jean-Marie Le Pen et Dino de Laurentiis en renfort…
Surpris de voir le nom de Bourdier dans la liste des pétitionnaires, Losfeld l’appelle aussitôt et les deux conviennent immédiatement d’en discuter autour d’un verre ou deux (et éventuellement plus, si affinités). Bourdier : « Le courant est immédiatement passé entre nous. Je lui ai même présenté Jean-Marie Le Pen, qui était alors en retrait de la politique, mais dont le nom était toujours connu. Ils se sont tous deux entendus comme larrons en foire. Entre un libertaire de gauche et un anarchiste de droite, cela n’avait définitivement rien d’étonnant. »
C’est finalement le cinéma qui sauve Éric Losfeld, quand Dino de Laurentiis, le flamboyant producteur italien qu’on sait, vient lui rendre visite dans les bureaux de Terrain vague. L’éditeur aux abois flaire la bonne affaire ; pour lui, cela n’en sera pas vraiment une : « Personnage grandiose, personnage éblouissant, très play-boy et très volubile. Je dois dire qu’il m’a non pas roulé, mais empaumé. […] Je signe le contrat qui, en ce qui me concerne, n’a pas été particulièrement lucratif. De Laurentiis m’avait annoncé : "Je veux faire un petit film de science-fiction, quelque chose de bon marché, avec des acteurs de second plan, etc., le cinéma italien marche mal, les producteurs sont écrasés d’impôts." Je ne peux tout de même pas retirer ses tripes à l’époux de Silvana Mangano, et je lâche Barbarella pour 500.000 francs anciens. [une misère, NDLA] Et le film sort avec de grands moyens et une distribution extraordinaire. » Pour passer à table avec un producteur, qui plus est bel Italien, tout gai à la perspective d’avoir de l’amour, du vin (et des sesterces), mieux vaut se munir d’une longue cuillère ; tout le monde sait ça, hormis Éric Losfeld, il va de soi.
À la manœuvre, il y a Roger Vadim, l’homme qui a révélé Brigitte Bardot en 1956, dans Et Dieu créa la femme, navet hautement surestimé. Fortuitement, ce dernier n’a pas créé la science-fiction. D’un kitsch assumé, ce film qui vient aujourd’hui d’être réédité en version grand luxe ne manque pourtant pas de qualités.
Et cette fameuse distribution prévue à l’économie ? David Hemmings, la star du Blow-Up (1966) de Michelangelo Antonioni, la vedette italienne Ugo Tognazzi, Claude Dauphin, son équivalent français, Anita Pallenberg, la compagne de Keith Richards, guitariste des Rolling Stones, et… Jane Fonda, l’épouse du réalisateur. Bref, un casting cinq étoiles. Le film remplit les poches de ce filou de Dino de Laurentiis et devient un petit classique du genre.
Les pudeurs de Jane Fonda…
Pourtant, Jane Fonda n’est manifestement pas à son affaire. Dans son autobiographie, Mémoires du diable (Stock), Roger Vadim révèle ainsi, passablement ironique et désabusé : « Le tournage de Barbarella ne lui donna aucun plaisir. Elle avait accepté le rôle parce que je tenais beaucoup à ce film, mais n’aimait pas ce personnage impudique, usant sans complexe de ses charmes et fort éloigné des réalités politiques et sociales du moment. Il y a, en fait, dans Barbarella, au-delà de la fantaisie délirante, une satire assez cruelle des problèmes de notre temps. Mais l’humour n’est pas le fort de Jane et ce qui s’exprime au second degré lui échappe en général. » Bien vu, bien analysé. Tout bien réfléchi, dans le registre de la pruderie militante, Tante Yvonne et Jane Fonda, même combat !
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15 commentaires
Un détail pour les puristes: non, « Sydney Sweeney has great jeans » ne peut pas être traduit par Sydney a de bons gènes, la phrase écrite signifie « Sydney a de super jeans ». Par contre, la phrase LUE peut être comprise « Sydney has great genes », jeans et genes se prononçant de la même façon en anglais.
Bof ! Laissons de côté les « turpitudes » de la bien pensance gaullienne bien inodore par rapport aux actuelles mais surtout pas de remake. Les scénaristes seraient ils autant en panne d’imagination ? Jane avait tout pour faire rêver. Qu’en sera t’il de sa petite soeur ?
A l’époque et dans le même genre, je préférais « Pravda la survireuse » de Guy Peellaert que publiait Hara-Kiri mensuel.
Elle ne ressemblait pas à Brigitte Bardot mais à Françoise Hardy.
Et sur un scénario de l’immense Pascal Thomas, le réalisateur des Zozos…
Mr Gautier qu’avez vous contre « Tante Yvonne »? moi je la préférai à Brigitte pas Bardot bien sûr vous savez celle qui parle des co–es, au fait fumer est mauvais pour la santé !!
Idem…
Encore un article agréable à lire (comme le sont tous ceux écrits par Nicoals Gauthier) mais affligé d’une présentation longue et non synthétique sous le titre ….Boulevard Volataire revient à ce genre de pratique qui avait heureusement disparu depuis plusieurs mois et refait surface depuis une ou deux semaines….C’est pénible, ça dissuade de lire….Quel est le besoiogneux de votre équipe qui a remis en cours cet usage ? 3 lignes maxi pour présenter l’esprit d’une article, c’est ce quI incite à le lire….
Bof
Entre une Jane plus hypocrite que jamais et le gaullisme une vraie catastrophe, je ne choisirais jamais entre le choléra et la peste. Merci pour ce come back historique et nous rappelle qu’avec sacré cœur, la France n’a jamais été libre!
Je confirme.
???.
« l’humour n’est pas le fort de Jane et ce qui s’exprime au second degré lui échappe en général. » Encore faut-il pour ça disposer d’un cerveau en état de fonctionnement. Hormis sa plastique extraordinaire, Jane Fonda était une militante communiste fanatique. Or la pudibonderie est constitutive de cette idéologie liberticide. Pour ceux qui l’auraient oublié, cette dame est allée à Hanoï en pleine guerre du Vietnam pour soutenir les communistes…
Mais il est vrai que lorsqu’il y a de la Jane il n’y a pas de plaisir.
Elle était de son époque mais aussi de son pays ainsi que le prouvent ses différentes unions – que je ne m’autorise pas à juger. C’était une fille véritablement sexy. En dépit de leur connotation politique, revoyez la avec Redford dans le « cavalier électrique ».
Oui mais . Elle était si jolie que le vent ne l’a pas emporté .
Vrai, même si on ne l’apprécie pas, elle était superbe.