Avant 007 de Ian Fleming, il y a eu OSS 117, de Jean Bruce. Cocorico !
Comme toujours, nos excellents confrères du trimestriel Schnock, « la revue des vieux de 27 à 87 ans », fait bien les choses. D’où cette dernière livraison consacrée à Hubert Bonisseur de la Bath et montrant Jean Dujardin en couverture. Ce copieux dossier est évidemment centré sur la relecture parodique de la trilogie entamée par Michel Hazanavicius. À savoir les deux premiers épisodes, Le Caire, nid d’espions (2006), Rio ne répond plus (2009) et le troisième, Alerte rouge en Afrique noire, tourné par Nicolas Bedos en 2021. Mais tout cela, même si rédigé avec cette érudition devenue marque de fabrique de cette revue aussi réactionnaire qu’élégante, ne saurait faire oublier les origines du héros en question.
Les Français étaient les premiers…
En effet, un lieu commun trop souvent partagé nous dit que James Bond aurait été le premier espion à physique avantageux, chéri de ces dames par voie de fait et capable de sauver la planète entière à chaque livre ou film. Seulement voilà, le calendrier est formel : la première aventure d’Hubert Bonnisseur de la Bath, Ici OSS 117, est écrite en 1949 par le Français Jean Bruce - Jean Brochet de son vrai nom et héros de la Résistance -, alors que Ian Fleming - qui, lui aussi, n’a pas passé la Seconde Guerre mondiale à faire du point de croix - ne donne naissance à 007 qu’en 1953, avec Casino Royale. Quatre ans dans la vue, donc. Idem pour les adaptations cinématographiques.
En 1957, Jean Sacha signe OSS 117 n’est pas mort, alors qu’il faut attendre 1962 pour que Terence Young ne réalise James Bond contre Dr No, avec un certain Sean Connery. Certes, les puristes remarqueront que Casino Royale aura, avant, été adapté en 1954 à la télévision, où Barry Nelson, glorieux inconnu et destiné à le rester, incarne l’homme au service de Sa Très Gracieuse Majesté. Anecdote d’autant plus anecdotique, puisqu’il faudra attendre le début du troisième millénaire pour que la chose soit enfin rééditée en une indifférence polie. Hormis la présence de Peter Lorre, l’un des acteurs fétiches de Fritz Lang au générique, cette bouse filmée d’un pied gauche pour le moins distrait n’est destinée qu’aux complétistes les plus furieux. Il est bien de l’avoir dans ses archives ; mais on peut aussi survivre sans.
Au fait, OSS 117 était-il vraiment français ?
Après, une autre question demeure : Hubert Bonisseur de la Bath est-il vraiment français ? Pour résoudre cette dernière, le mieux est de se reporter à l’un des spécialistes de la question, Philippe Lombard, signataire du copieux livret ayant accompagné la réédition en DVD des OSS 117 d’avant l’époque de Jean Dujardin, sorti en 2005. Là, il nous en dit plus, citant la préface de Délire en Iran (1959), où Jean Bruce revient sur les origines de son héros : « En 1461, à l’un des procès de François Villon, un mercier vint apporter son témoignage en faveur du prévenu. Quand le greffier lui demanda son nom, il répondit "Bonisseur de la Bath", qui signifie, en argot, "témoin à décharge". Le sort en était jeté. Cet Hubert Bonisseur de la Bath, premier du nom, fit des enfants à sa noble épouse et sa famille ne cessa de prospérer, s’illustrant surtout par des chefs de guerre qu’un penchant héréditaire pour l’indiscipline et le pillage, doublé d’une conception assez particulière de l’exercice du droit de cuissage*, maintinrent toujours à l’écart des grands commandements. Sans être riche, la famille ne fut jamais pauvre ; on disait pourtant, au XVIIe siècle, que les seigneurs de la Bath avaient toujours eu plus de bâtards que d’écus. Quelques années avant la Révolution de 1789, le Bonisseur de la Bath d’alors, pris d’un mauvais pressentiment, vendit tous ses biens et s’embarqua pour les Amériques. » Ce qui explique pourquoi ce héros si français est employé par l’OSS américaine, ancêtre de la CIA. Pourtant, français il demeure. D’où ce dialogue issu de Romance de la mort, l’une des innombrables aventures de ce héros de papier, :
« Est-ce vrai que vous êtes français ?
- Je ne le suis plus depuis bientôt deux cents ans… »
Son interlocutrice, espionne yougoslave :
À ce sujet — OSS 117, c’est la France !
« J’ai connu des Français avant la guerre. Ils aimaient les femmes et c’étaient de rudes amoureux !
- Alors, il est possible que, de ce côté-là, je sois encore très français… »
Alors, pourquoi cette francité revendiquée, comme sortant du placard ? À l’époque, les Américains ont la cote. La preuve par Lemmy Caution, incarné à l’écran par Eddie Constantine, incarnation emblématique du Yankee. Tout le monde s’y met dans la littérature populaire. C’est l’époque qui veut ça. Boris Vian signe J’irai cracher sur vos tombes sous le pseudonyme de Vernon Sullivan. Au Fleuve noir, André Duquesne devient Peter Randa, tandis que René Bonnefoy devient B. R. Bruss, pour le plus grand bonheur de ses lecteurs. Jean Bruce n’est donc pas en reste en surfant sur la vague américaine.
Jean Cocteau et Jean Rostand, grands lecteurs d’OSS 117…
Certes, 007 a ses adeptes, John Fitzgerald Kennedy ayant reconnu que les ouvrages de Ian Fleming faisaient partie de ses lectures de chevet. Mais OSS 117 a aussi ses adeptes, dont le biologiste Jean Rostand et le poète Jean Cocteau, références en valant d’autres. D’ailleurs, à propos de J.F.K., Philippe Lombard rapporte ces confessions de Pierre Salinger, journaliste et porte-parole de la Maison-Blanche : « Lorsque j’ai lu, pour la première fois, ses aventures, j’ai été impressionné et je me suis demandé pourquoi un éditeur américain n’avait pas l’idée de traduire ces livres ; j’en parlais même à Kennedy, lequel lut avec un grand intérêt les livres de Jean Bruce. Il invita même madame Bruce à la Maison-Blanche. »
Comme quoi les Français peuvent aussi avoir un incroyable talent. Le problème est que nous sommes souvent les premiers à l’ignorer.
* Forgerie de l’historiographie républicaine, ce dernier n’a jamais existé. En revanche, sous l’Ancien Régime, il est vrai qu’à chaque mariage, il fallait payer une taxe, que le peuple surnommait "le droit de culage", eu égard à la nuit de noces à venir.
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Un commentaire
« On n’avait pas de sous pour s’acheter des Jean Bruce
On glissait des pétards sous les pieds des marchands des puces »
David McNeil, « Rue Simon Bolivar »
Gageons que l’on doit trouver fort peu de vieux bouquins de J.B qui ne soient pas maculés de taches suspectes, tant sa prose, pour l’époque, attegnait les sommets du torride !
Cet expert pomologue (avec un seul « M », SVP) raffolait des analogies entre le pectoral des maîtresses éphémères d’Hubert et sa propre production potagère: seins en forme de citrons, pommes poires…On a échappé aux scoubidous.
Mais dans le cadre d’une comparaison « bien de chez nous »: Coincé entre un San Antonio, qui ne donnait aucun détail de ses ébats, et un G. de Villiers qui au contraire s’en régalait, admettons qu’Hubert a plutôt mal vieilli.
Bruce a dégainé plus vite que Fleming ? ..