À Guînes, une maison de maître défigurée en logements sociaux : tout sauf un accident

Le maître d’ouvrage a touché plus d’un million d’argent public, soit 40 % du montant des travaux.
Source photos : X @KaplanBen_Fr / LinkedIn Milae
Source photos : X @KaplanBen_Fr / LinkedIn Milae

« La laideur absolue au prétexte du social et de l’écologique… c’est dans le nord de la France, à Guînes, et c’est à pleurer. » Ainsi s’exprime un conservateur en chef du Louvre, Nicolas Milovanovic, devant les photos d’une maison de maître « aménagée » en logements sociaux — défigurée, devrait-on dire. L’inauguration du bâtiment aménagé date de septembre 2023, mais les photos paraissent ces jours-ci sur les réseaux sociaux.

Escalier en fer à cheval, toitures à la Mansart, appareillage de pierres et de briques… Cette belle maison, appelée « château de Tournepuits », a été construite au cœur d’un parc, au milieu du XIXe siècle, par un notable local. Elle a fini par se dégrader, mais pas au point qu’il faille la détruire. « L'existant est de belle facture », notait le cabinet d’architectes. Plutôt que de lui redonner son grand air d’antan, il a été décidé de l’agrandir par l’arrière et de la surélever. Ce faisant, la demeure est devenue un monstre cubique couronné de bois, à l’encontre de sa minéralité d’origine.

Blanc-seing pour un massacre

Plusieurs facteurs ont contribué à la dénaturation de Tournepuits. Le XIXe est une zone grise, en matière patrimoniale. Les vitraux de Viollet-le-Duc à Notre-Dame en sont une preuve. Ne bénéficiant pas d’une réputation de « grande époque », le XIXe paraît plus facile à modifier — avec tout ce que ce mot peut signifier, jusqu'à être synonyme de détruire. La Gazette France ne dit-elle pas que Guînes « a su se montrer novateur pour préserver son patrimoine » ?

Ensuite, il s’agit de construire des logements sociaux écologiques. Argument imparable, non dénué de soft-marxisme : « Ce patrimoine bourgeois deviendra collectif avec des logements sains, adaptés à toutes et tous, et écologiques », écrit le cabinet d’architectes. « La réhabilitation apporte une consonance sociale et écologique. » On a utilisé « paille, laine de bois, menuiseries bois, chauffage et eau chaude au bois », mis en place une récupération des eaux pluviales… Blanc-seing pour un double massacre ! L’architecture d’une part, le parc d’autre part, entièrement rasé (« tous les arbres et arbustes ont été coupés entre 2013 et 2023 », précise une architecte du patrimoine sous le post de Nicolas Milovanovic, sur LinkedIn). Le cube sans identité se dresse comme un hangar sur une friche urbaine.

Un plan national de « réhabilitation »

C’est tellement peu une erreur de parcours, cette destruction esthétique du château de Tournepuits, qu’elle fait partie d’un programme, explique la Foncière Chênelet, maître d’ouvrage. Précisément : « un partenariat national pour donner une nouvelle vie à des bâtiments vétustes et vacants », avec l’Agence nationale d’amélioration de l’habitat (ANAH). « Il s’agit d’expérimenter des solutions de réhabilitation sur des bâtiments vétustes et vacants en centre-bourg pour les transformer en logements sociaux à haute performance énergétique, bas carbone et entièrement adaptés vieillissement/handicap. » Ce que l’ANAH appelle « la revalorisation du patrimoine ancien » — là encore, il s'agit de savoir ce qu'on entend par « revalorisation ».

Autrement dit, on prend de l’habitat ancien, qui a une histoire, des particularités régionales autant dans les matériaux que dans le style et dans les proportions, et on le passe à la moulinette des innombrables normes pour en faire des logements vertueux (selon leurs concepteurs). C’est une véritable trahison patrimoniale, qui va uniformiser encore davantage l’habitat du pays. Aux laids pavillons multipliés urbi et orbi s’ajouteront, désormais, les maisons anciennes rhabillées à la latte de bois et à la fenêtre standard, façon Boboland.

C'est encore Nicolas qui paye

L’ANAH a donné, pour cette opération de Tournepuits, 732.983 euros. Autre argent public : 45.000 euros du conseil régional, 287.016 euros de la Caisse des dépôts et consignations. Des sommes qui s'ajoutent à un fonctionnement déjà bien subventionné. Le modèle de la Foncière Chênelet « est financé historiquement à 30 % par des subventions publiques », explique Lita, spécialiste de l'investissement « propre ».

De ce point de vue, il n’est pas indifférent que la Foncière Chênelet appartienne au réseau Caritas, dont le cri de guerre est « Pour nous, le Rassemblement national, c'est non ! » Mais l’argent des électeurs du Rassemblement national, qui arrive dans les poches de la Foncière Chênelet par le mécanisme bien rodé de la grande ponction fiscale française, ça, elle dit oui ! Des mutuelles ont également mis au pot - AG2R, Malakoff Humanis et IRCEM -, de ces mutuelles dont la cotisation de Nicolas augmente chaque année… Voilà les financements de la dénaturation architecturale de Tournepuits. Elle n’est pas un cas isolé ni un accident, mais le fruit d'une volonté de la social-écologie et, comme tel, le massacre est appelé à se répéter.

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Samuel Martin
Journaliste

Vos commentaires

48 commentaires

  1. Les financeurs de l’ État connaissaient-ils le projet de ce “maître d’ouvrage” avant de décider de son financement à hauteur de 1 million (40 %) ?

    Là est la véritable question … ou… Ont “laché” 1 million pour faire n’importe quoi ?

    qui a financé les 60 autres % ? … une commune … Un bailleur social THAT IS THE QUESTION.

  2. Ceci est très triste. Mais il faut reconnaître que plus un particulier n’a les moyens ni l’envie d’acheter et de restaurer ce genre de maison, elles sont généralement vouées à la destruction pour pouvoir construire à leur place… des logements sociaux…

  3. Ce château appartenait a quelqu’un, soit il l’a vendu, soit il en a fait don au village avec peut être des voeux d’exutoire. Les acheteurs sont : soit un particulier soit la mairie. Dans tout cela chacun est libre d’en faire ce qu’il veut. Cependant on ne se pose plus la question comment le premier propriétaire , a pu s’offrir un tel bien! ! ! Enfin, qu’ont fait les architectes des bâtiments de France, lors de la restructuration ? ils ont donné leur accord ! ! !, donc il n’y a rien a redire . Quand on sait les difficultés que l’on a avec ces gens , lorsque l’on veut faire des transformations dans un bien situé près d’un tel édifice, on se pose la question effectivement comment ils ont pu saccager un tel chef d’oeuvre. Nous constatons qu’en France depuis quelque temps on fait n’importe quoi, dans tout les domaines, Au fait , de quelle extrême est la mairie concernée ! ! Silence radio ! ! !

  4. Normal de couper tous les arbres du parc, le chaffage est au bois ! Ceux qui ont contribuer à cette opération immobilière devraient tous être interdit de profession, et celui qui a signé le permis de construire devrait être rendu inélligible à vie et obligé de vivre dans cette horreur ! !

  5. Dans ma ville moyenne , la municipalité de gauche , a massacré le patrimoine architectural ancien pour le transformer en logements sociaux , HLM avec des plafonds , des cheminées , époque Renaissance , c’est du dernier chic pour les migrants , et en prime le vivre ensemble merveilleux et son insécurité avec ses « petits commerces » dynamiques , les « bruits et les odeurs » comme disait Chirac .

  6. Un bâtiment ancien qui a une architecture historique est, justement, celui qu’il ne faut surtout pas transformer en habitat social higt tech (ou hight écolo, comme on voudra) car il ne s’y prête pas du tout. Sauf à vouloir le faire disparaitre, effacer le passé culturel d’une nation.
    Il existe suffisamment de bâtiments anonymes et insignifiants qui seraient parfaits pour ce genre d’expérience.

  7. Main on défiguré des monuments. Regardez ce qu’ils sont entrain de faire pour la cathédrale d’Angers. Ils modifient l’entrée, on dirait l’entrée d’un parc des expositions. Les gens sont devenus fous. Pour l’intérêt de qui ? De quoi ?

  8. La magnifique école 19ème siècle de mon village familial a subi le même sort, il y a quelques années. Ils n’ont pas trouvé grand monde pour occuper les 8 logements. Ils ont tenté d’y mettre des migrants qui n’ont pas voulu rester, il n’y pas beaucoup « d’affaires » à faire dans un petit village. 3 logements sont occupés actuellement par des jeunes couples.
    Une belle école massacrée pour rien qui aurait pu être une belle demeure à vendre aux enchères avec sa grande cour qui aurait fait un beau parc.

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