[SANTÉ] « L’État m’impose de décider à qui l’on proposera une mort provoquée, à qui on dira de continuer à vivre »
Neurologue à l'hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière, dans une unité spécialisée dans la maladie de Charcot, le docteur Pierre-François Pradat a participé à la publication de l'ouvrage collectif sous la direction d'Emmanuel Hirsch Fins de vie. Les devoirs d'une démocratie (Éditions du Cerf). Pour BV, il décrypte l'inutilité de cette loi votée la semaine dernière en première lecture à l'Assemblée nationale et la lourde responsabilité qu'elle ferait peser sur les professionnels de santé.
Sabine de Villeroché. Voyez-vous une utilité concrète à cette loi sur la fin de vie ?
Pierre-François Pradat. Non. Et je réponds ici en tant que médecin présent sur le terrain, en laissant volontairement de côté les débats éthiques. La maladie de Charcot a été érigée comme un emblème du débat, souvent sur la base de représentations erronées : non, ces patients ne meurent pas forcément dans la souffrance d’étouffement ou de faim. Sur le plan médical, cette loi n’apporte rien que nous n’ayons déjà. Le droit français permet déjà d’accompagner la fin de vie sans souffrance : arrêt des traitements à la demande du patient, sédation adaptée, soins palliatifs. Ce qui fait défaut, ce ne sont pas les textes mais les moyens concrets pour que tous les patients puissent y avoir accès.
S. d. V. Pourquoi redoutez-vous l’application de cette loi ?
P.-F. P. Si elle est adoptée, cette loi romprait avec la logique d’accompagnement en imposant aux patients une question qu’ils ne se seraient souvent jamais posée d’eux-mêmes : celle de choisir une mort provoquée plutôt qu’un accompagnement par les soins palliatifs. Nous devrons aborder ce sujet avec des personnes très vulnérables, ce qui rendra les échanges lourds, anxiogènes et profondément déstabilisants. Ce geste n’a rien de simple ni de serein, contrairement aux récits édulcorés qu’on peut souvent entendre. Ce n’est pas une réponse à la souffrance : c’est un processus lourd et qui risque d’ajouter de la confusion, de l’angoisse et une pression de plus, pour les patients comme pour les soignants.
S. d. V. Pensez-vous que cette loi pourrait engendrer des dérives ?
À ce sujet — [ÉDITO] Les députés brisent un tabou
P.-F. P. Oui, très clairement. Cette loi dépasse largement la seule question de la fin de vie, tout en évitant de l’admettre. Les critères retenus sont volontairement larges et subjectifs. Elle s’appliquera aussi à des patients atteints de maladies chroniques, pouvant avoir plusieurs années d’espérance de vie. Ce sont d’ailleurs ces patients eux-mêmes - réunis dans le collectif des « éligibles » - qui alertent sur les risques bien concrets que cette loi fait peser sur eux. Dans la pratique, l’État m’impose un rôle inédit : décider à qui l’on proposera une mort provoquée et à qui l’on dira de continuer à vivre. Et cela, en sachant que ces demandes sont le plus souvent fluctuantes, influencées par l’isolement, l’épuisement psychique, le manque d’aide ou la peur de peser sur les autres. Proposer la mort dans ces conditions, sans garantir un accès réel aux soins, aux aides techniques et à un accompagnement, ce n’est pas un progrès. Cela revient, pour un médecin, à être sommé par un pouvoir politique déresponsabilisé de cautionner une décision qui découle moins d’une volonté du patient que d’un abandon collectif de ses besoins essentiels.
S. d. V. La clause de conscience prévue dans la loi ne suffit-elle pas à vous protéger ?
P.-F. P. Non, pas vraiment. Dans les faits, la clause de conscience ne me permet pas de me retirer pleinement du processus. Refuser, c’est devoir transmettre la demande à un autre médecin, ce qui m’implique malgré tout. Et dans le cas de maladies complexes comme la maladie de Charcot, cela signifie déléguer à un confrère qui connaîtra souvent moins bien le patient et la pathologie. Cela crée une rupture dans la relation de soin et ajoute de la confusion pour le patient. Cette clause, brandie comme si elle réglait tous les problèmes de conscience, reste une protection théorique mais pas opérationnelle dans la pratique clinique.
S. d. V. Dans le texte adopté par les députés est introduit un délit d'entrave défini comme « le fait d’empêcher ou de tenter d’empêcher de pratiquer ou de s’informer sur l’aide à mourir par tout moyen, y compris par voie électronique ou en ligne, notamment par la diffusion ou la transmission d’allégations ou d’indications de nature à induire intentionnellement en erreur, dans un but dissuasif, sur les caractéristiques ou les conséquences médicales de l’aide à mourir », punissable de deux ans d'emprisonnement et de 30.000 euros d'amende. Cette disposition vous amènera-t-elle à modifier votre pratique professionnelle ?
P.-F. P. Je ne suis pas certain que j’aurais choisi cette spécialité si cette loi avait été en vigueur à la fin de mes études. Il est désormais question d’interdire - sous peine de poursuites - le fait de plaider pour les soins palliatifs plutôt que de valider, sans discussion, une demande de mort provoquée. Dans un contexte de judiciarisation croissante de la médecine et de militantisme idéologique offensif, des soignants seront traînés devant les tribunaux. On y voit déjà un gynécologue poursuivi pour avoir refusé de recevoir en consultation une femme transgenre simplement car il ne s’estimait pas compétent. Même si cette disposition venait à être retirée, le danger reste entier : celui d’une doxa implicite comme on l’observe déjà dans le milieu universitaire que je fréquente où, sur certains sujets de bioéthique, la liberté d’expression, le choix des thèmes de recherche et même les perspectives de carrière dépendent de plus en plus d’un certain alignement idéologique. Il ne faut pas se faire d’illusions : sur les bancs de la faculté de médecine, la bonne parole euthanasique sera soigneusement enseignée, répétée et bientôt recommandée pour valider son diplôme. Dans des pays où la mort provoquée a été légalisée, les soignants attachés à une autre conception du soin ont progressivement été marginalisés et parfois privés de leur liberté d’expression. Et pour les patients, cela signifie moins d’écoute, moins d’alternatives et un choix faussement libre.
S. d. V. À la quasi-unanimité des votes, le même jour, a également été voté un texte créant un droit opposable à l'accès aux soins palliatifs. Par ailleurs, le gouvernement a promis une enveloppe de 1,1 milliard d'euros, d'ici 2034 « pour que chaque département dispose d'une unité de soins palliatifs ». Vous en réjouissez-vous ?
P.-F. P C’est évidemment une mesure positive, à condition que les moyens promis ne se perdent pas dans une mécanique bureaucratique inefficace, comme c’est trop souvent le cas lorsque l’État lance une nouvelle réforme dans notre système de santé. Il aurait fallu commencer par là : doter enfin les soins palliatifs des ressources nécessaires, en observer les effets sur le terrain, puis seulement envisager une nouvelle loi, si elle s’avérait encore justifiée. Notre pays avait une occasion historique : celle de traiter cette question universelle avec rigueur, méthode et responsabilité. Elle a préféré brûler les étapes, cédant à l’émotion politique et à la pression de certains courants soi-disant progressistes. Ce choix aura des conséquences lourdes, en tout cas dans le domaine que je connais, celui de la pratique médicale quotidienne, où nous assisterons à un recul du soin aussi profond qu’irréversible. Des collectifs de soignants ont tout tenté pour alerter. Les députés qui ont voté cette loi ne pourront pas dire qu’ils ne savaient pas.
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28 commentaires
« »garantir un accès réel aux soins, aux aides techniques et à un accompagnement, » » ; les soins palliatifs, (onéreux et insuffisants) SONT la solution.
La solution pour vous-même, cher Furioso, pourquoi pas ? Et si ce n’est pas la solution pour moi ? Considérez-vous que la solution qui vous convient doive être acceptée par tout le monde ?
Je demande une publication officielle des noms des députés qui on voté cette lois ,allez messieurs et mesdames les assassins montrez votre courage
Cher monsieur, qu’allez-vous faire de cette liste ? Lancer une fatwha contre les députés qui ne partagent vos convictions ? Réalisez-vous la portée de vos propos ?
Je suis étonné que ce médecin considère que le droit de tout praticien de refuser sa collaboration à un suicide ne protège pas suffisamment sa propre liberté. Il ne semble pas incommodé par le refus que l’on oppose aujourd’hui à ceux qui demandent l’accès à leur propre liberté de choix entre subsister et mourir. Aujourd’hui, on a le droit (comment le dire autrement ?) de se suicider. Mais deux sujets sont en cause : (1) la possibilité pour chaque candidat valide de se procurer les substances permettant un départ paisible et (2) le droit pour les invalides d’obtenir qu’un tiers leur administre ces substances sans que ce tiers puisse être juridiquement inquiété. Non seulement je ne comprends pas que le pouvoir politique puisse s’immiscer dans un sujet aussi intime, mais je suis littéralement atterré par les arguments (tu ne tueras point, barbarie, crime autorisé qui s’étendra à tous, éligible à l’exécution, etc.) qui sont utilisés par ceux qui s’opposent à ce texte, ainsi que par la violence des commentaires que je lis dans cette tribune. On constate donc que la réponse très chrétienne (ne nous cachons pas derrière notre petit doigt) des opposants consiste sur le 1er point à obliger les candidats au suicide à une mort violente ou coûteuse (à l’étranger), et sur le second, soit à les contraindre à une expatriation onéreuse à la charge de leur entourage, soit à s’accommoder de leur souffrance. Attitude en effet très chrétienne. Où est la rationalité dans tout cela ? Où est la bienveillance ? Où est le respect des libertés individuelles ?
Soutien au Dr Pradat.
Ventres de femmes à louer, peines de mort à appliquer sur des malades dits « éligibles », indifférence à la notion de « vivre dans la dignité », impunité judiciaire des barbares : une civilisation qui a perdu les repères qui la structuraient et donnaient une boussole morale aux personnes.
Ce médecin par le d’idéologie concernant les promoteurs de cette loi. Certes. Mais ceux qui refusent de comprendre que les soins palliatifs ne sont pas souhaités par un certain nombre de malades c’est quoi ? L’acharnement thérapeutique, dont les soins palliatifs font partie, c’est aussi de l’idéologie. Et on voit bien que l’idéologie, quelle qu’elle soit, aveugle et n’autorise pas le débat, pire elle s’autorise à de la propagande. Car affirmer, plus ou moins entre les lignes, que cette loi ne laissera pas le choix aux malades est mensonger et malhonnête.
Dans l’état actuel des choses, si j’ai une maladie incurable qui m’emmène inexorablement vers la souffrance et la déchéance, dans le meilleur des cas, je vais mourrir a petit feu dans un mouroir. Cela m’est imposé, ce ne sera pas mon choix mais celui de médecins aussi. Pourquoi est-ce plus respectable ?
Il faut arrêter de débattre pour rien .
Il a toujours été possible de débrancher un malade incurable, légume en souffrance qui a déjà refusé cet acharnement thérapeutique. On ne le dit pas, les médecins ne vont.pas l’avouer mais il y en a qui ont un cœur et abregent les souffrances.
Ce cœur on l’a pour son chien , on ne l’oblige pas à vivre pour rien sous prétexte que toute vie est précieuse…même si on souffre le martyre …..
Je ne partage pas l’idée que les parlementaires ont débattu pour rien, Dany. Vous avez raison de rappeler que, confrontés à des situations extrêmes, nombreux sont les médecins qui manifestent de l’humanité en administrant des substances létales. On n’en parle pas et les plus hystériques de l’opposition à cette réforme figurent peut-être parmi ceux qui ont demandé cette compréhension au médecin de leur parent. Il y a toutefois un autre enjeu dans cette réforme qui consiste dans le droit au suicide assisté. Je souhaite en bénéficier le moment venu (je suis malade), et je ne veux pas avoir à m’inquiéter de savoir si j’aurai alors un vrai droit de le demander.
Pour ceux qui ont toujours regardé la vie en face ils ont intégré la mort dernière étape de celle-ci. La question ils y ont répondu et souhaitent que leur réponse soit respectée. Que chacun puisse choisir ma paraît sain et ne pas prêter à condamnation et injures d’un côté comme de l’autre. L’essentiel ce sont la sérénité et l’amour que ce soit pour accompagner ou aider à partir.
Ces imbéciles nés du parlement seront ni plus ni moins complices d’assassinats (en vue de réduire le déficit de la sécurité sociale ??)
Bien
Les hôpitaux ne manquent pas de supplétifs formés « ailleurs » qui s’empareront de ce « devoir » assurant ainsi la stabilité de leur statut. Les hôpitaux toucheront des primes supplémentaires pour service rendu comme ils en ont touchées lors du covid.
cette loi est suicidaire et si tu gênes on te tue c’est exactement ce à quoi fait allusion cette loi scélérate.
Comme dans chaque Loi cherchez le fric. La Sécurité Sociale est en quasi faillite, la maladie coûte trop cher. Il y a trop de vieux, d’handicapés. Ils sont gênants. Cette élimination des faibles a déjà été faite au nom de la race, cette fois c’est pour faire des économies.
C’est bien malheureux ,je cite mon cas ; suite à un accident ; fracture de l’ondotoide et de la vertèbre C1 .Je suis donc éligible à l’exécution
Et alors ? Si la loi est adoptée des médecins vont venir chez vous et vous obligez à vous suicider ?
Les députés : des gamellars profitant de leur statut ( avantages, paie, retraite ), ne connaissant rien au problème, et pour beaucoup adeptes de l’euthanasie . les soi-disant gardes-fous ne sont qu’un leurre momentané. Je sais de quoi je parle…
La gauche, 1981, abolition de la peine de mort pour les personnes accusées des crimes les plus graves. 2025, toujours la gauche…mise en place de l’euthanasie par médecins interposés, crime autorisé qui s’etendra à terme pour tous et toutes, et pour tous motifs n’en doutez pas, euthanasie en direction des gens honnêtes. Je me perds dans le sens des choses.