[SANTÉ] Grève des médecins libéraux : le point de vue d’un praticien

Leur combat est juste et mérite un franc succès.
stétoscope
@Unsplash

Espérons pour les médecins que cette grève des médecins libéraux ne sera pas « excessivement suivie », comme l'annoncent ses organisateurs, car chacun sait que ce qui est excessif est insignifiant. Mais nous leur pardonnons facilement cet excès… de langage ; leur combat est juste et mérite un franc succès. La médecine dite libérale à la française passe un mauvais quart d’heure, mais n’est-ce pas un leurre que de continuer à utiliser ce terme dans un système économique de type socialiste ?

Proches du point de rupture

La seule chose qui peut paraître encore libérale, c’est de devoir gérer un chiffre d’affaires et des charges pour déterminer un bénéfice. Pour le reste, la tarification des actes est déterminée de façon autoritaire et semble figée, au bon vouloir d’une convention médicale dont les dés sont pipés. Ceux qui veulent s’en extraire pour offrir une médecine de qualité sont vilipendés par les tutelles qui poussent des cris de vierge effarouchée devant l’augmentation des dépassements d’honoraires qu’elles ont suscités. Il n’est pas non plus très libéral de voir ses prescriptions et ses arrêts maladie scrutés par les algorithmes de la Sécurité sociale avec sanctions à la clef, si on a le malheur d’avoir une patientèle trop… malade ! Nous sommes proches du point de rupture d’un système social qui s’effondre.

C’est dans cette ambiance morose que les mesures contenues dans la loi de financement de la Sécurité sociale ont mis le feu aux poudres, et il s’agit là de bien plus qu’une simple contestation tarifaire. Un mouvement de grève concernant les soins non urgents, d’ampleur inédite, est prévu sur une période de dix jours à partir du 5 janvier. Les médecins contestent une fois de plus des mesures qui les transforment encore plus en exécutants administratifs aux dépens de leur expérience clinique. Voici une petite liste non exhaustive des sujets qui fâchent, dans cette loi de financement :

Le dossier médical partagé, à l’article 31, est un point de friction important. Sa conception part d’un bon sentiment : éviter les examens redondants et favoriser un meilleur partage de l’information médicale entre les professionnels de santé. C’est un serpent de mer qui réapparaît régulièrement depuis une vingtaine d’années, mais il n’est toujours pas au point. Ceux qui s’y sont penchés le décrivent comme un vaste fourre-tout dans lequel courriers, résultats d’examens, comptes rendus opératoires… sont entassés au hasard et d’accès difficile. Par ailleurs, les logiciels métiers sont mal adaptés à son utilisation et il s’agit d’une tâche administrative supplémentaire non rémunérée. Et, tout d’un coup, il a pris au législateur l’idée, heureusement retoquée entre-temps par le Conseil constitutionnel, de sanctions financières pouvant aller jusqu’à 2.500 euros par manquement pour un praticien en cas d’utilisation insuffisante de cet outil.

L’article 28 vise à limiter drastiquement la durée des arrêts de travail obligeant certains patients fragiles à multiplier les déplacements pour leur renouvellement. Et gare au médecin prescripteur qui s’écarte des moyennes statistiques ; il s’expose à des amendes sévères.

Le report de certaines revalorisations prévues de même que certaines baisses tarifaires par décision unilatérale d’un État aux abois invoquant des contraintes budgétaires passent très mal auprès des médecins dont l’évolution des honoraires remboursables par l’assurance maladie est bien loin de celle de l’inflation. La refonte des rémunérations forfaitaires, touchant surtout les médecins généralistes, suscite des inquiétudes quant à une éventuelle dérive du paiement à l’acte vers une rémunération à la capitation, lente évolution vers une fonctionnarisation rampante. Cela semble d’ailleurs être au goût des jeunes qui commencent leur activité et qui choisissent très majoritairement le salariat par crainte de la complexité de gestion d’un cabinet. Tant qu’à être fonctionnaire, autant l’être pour de vrai, mais alors, il ne fera pas bon être malade la nuit ou pendant le week-end, quand le pôle de garde sera à plus d’une heure de route. Le modèle du médecin de campagne corvéable jour et nuit a d’ailleurs déjà disparu.

2.000 médecins prêts à s'exiler à Bruxelles

Ce mouvement de grève en pleine période hivernale fragilise un système déjà chancelant et l’hôpital public n’a pas les moyens d’absorber le surcroît d’activité. Des réquisitions préfectorales sont donc envisagées, a prévenu Stéphanie Rist, ministre de la Santé. Pour y échapper, 2.000 spécialistes ont décidé de s’exiler transitoirement à Bruxelles, le temps de la grève.

À cela s’ajoute une pénurie de médecins, résultat de plusieurs décennies de restriction d’admission des étudiants en médecine, à une époque où l’on raisonnait selon l’équation suivante : « moins de médecins » égale « moins de dépenses ». On avait même inventé un financement pour les faire partir plus tôt à la retraite. Aujourd’hui, on les supplie de rester…

Quel sera le succès de cette grève ? Les grèves de médecins sont toujours peu suivies, ou alors par des professionnels qui continuent à travailler normalement mais en portant une blouse sur laquelle est écrit « en grève », mais une grève qui ne gêne personne n’est pas une grève efficace. Le soin médical n’est pas un métier comme un autre. Il y a toujours un patient derrière. Même si l’on aime bien pointer du doigt et traiter de « nantis » quelques brebis galeuses, la très grande majorité de la profession n’a pas oublié la notion de service attachée à ce métier si particulier.

Picture of Dr Philippe de Geofroy
Dr Philippe de Geofroy
Président de l'Acim (Association catholique des infirmières et médecins)

Vos commentaires

36 commentaires

  1. Comme certains « médecins » ne font ce job que par intérêt il est difficile de compter sur la valeur « Médicale » de TOUS … Comme exemple pouvons nous compte les Merveilleux Médecins de Campagne en voie d’extinction…
    Une jeune femme « médecin » de notre quartier délaissant les patients pour des Clients de botox en « oubliant » qu’elle avait prise la place d’un autre(qui pouvait faire un excellent Médecin au service des Malades) lors de ses études …

  2. Les médecins qui sont partis en retraite faisaient souvent 70 heures par semaine. Il faut 3 médecins nouvelle génération pour en remplacer un seul. Dans ma ville de 3900 habitants, il y a 5 médecins qui n’acceptent pas d’autres patients. Mais toutes, ce sont des doctoresses, ne travaillent que 3 à 4 jours par semaines.
    A mon sens plutôt que d’embêter les toubibs avec de la paperasses et des procédures, les encourager financièrement à travailler 5 jours par semaine et 7 à 8 heures par jour ,éviterait les déserts médicaux… qui pourtant ont des médecins

  3. Et si nos élites imaginaient une médecine libérale, libérée des tentacules de la pieuvre étatique, des ARS et des ministres instables et incompétents !

  4. A partir du moment où le gouvernement interfère entre le médecin et le malade, il n’y a plus de médecine digne de ce nom.

  5. Le dossier médical partagé! J’ai essayé d’aller voir ce qu’il y a dans le mien… A chaque fois que je vais voir un toubib, un document y est ajouté (je reçois un mail me l’indiquant)…Mais je n’ai jamais réussi à y mettre le nez. J’ai bientôt 65 ans et je ne me crois pas sujet à l’illectronisme (c’est bien comme ça que ça s’appelle?). Ça me fait aussi penser au dossier retraite que j’ai rempli! Là aussi une usine à gaz! Les concepteurs de sites les mettent-ils en test auprès d’individus « lambdas »? j’ai un gros doute

    • Le dossier partagé est une excellente chose pour les médecins et les patients car cela permet d’éviter des examens à répétition avec parfois des doses de rayons excessives et inutiles et cela permet aussi d’éviter des interactions médicamenteuses dangereuses pour les patients ou de passer à côté d’allergie qui peuvent être graves.
      A terme, c’est essentiel pour comprendre de nombreuses maladies et parvenir à les soigner grâce à l’IA, qui est seule capable de traiter des millions d’informations différentes et de faire les recoupements nécessaires pour déterminer les traitements qui fonctionnent.
      La France a un retard considérable dans ce domaine.

Commentaires fermés.

Vidéo YouTube

Pour ne rien rater

Les plus lus du jour

LFI ne veut pas voir les gens sortir de la pauvreté
Gabrielle Cluzel

Les plus lus de la semaine

Les plus lus du mois