[LIVRES DE NOS MAISONS] Le Petit Canard, de J. Laurent : le jeu tragique de l’amour et du hasard

Jacques Laurent était un esprit libre, indépendant, indomptable, volontiers provocateur.
Jacques Lauren, Cecil Saint Laurent, French writer in 1990. Credit: Ulf Andersen / Aurimages. (Photo by Ulf Andersen / Aurimages via AFP)
Jacques Lauren, Cecil Saint Laurent, French writer in 1990. Credit: Ulf Andersen / Aurimages. (Photo by Ulf Andersen / Aurimages via AFP)

Dans les bibliothèques de nos maisons de famille traînent des livres délaissés. Leurs auteurs furent célèbres, peut-être… Leur gloire a passé. Cet été, BV vous propose de découvrir quelques-uns de ces écrivains ou de ces livres.

Quand la rédaction de Boulevard Voltaire m'a proposé de contribuer à la série d'articles intitulée « Livres de nos maisons », je me suis souvenu d'un roman que j'avais lu dans les années 60 et que j'ai fini par retrouver dans les rayons de ma bibliothèque : Le Petit Canard, de Jacques Laurent (1919-2000).

Rebelle à toute étiquette

Beaucoup d'entre vous connaissent, sans doute, l'auteur de Caroline chérie, écrit sous le pseudonyme de Cecil Saint-Laurent, mais aussi de romans comme Les Corps tranquilles (1948) ou Les Bêtises (1971), couronné, la même année, par le prix Goncourt. Jacques Laurent, malgré la qualité de son œuvre, n'aura pas, comme une Annie Ernaux, le privilège d'être étudié dans les classes de lycée. Il est vrai qu'il ne revendiquait pas un engagement politique à gauche ni un féminisme militant, préférant célébrer la féminité. On l'a souvent rattaché au mouvement des Hussards, qualifié de « droite littéraire , aux côtés des regrettés Antoine Blondin, Roger Nimier ou Michel Déon. « Cet emploi du mot "droite" m'a agacé », confiera-t-il plus tard. Jacques Laurent, admirateur de Stendhal, était rebelle à toute étiquette et aux normes intellectuelles, anticonformiste, essentiellement libre. C'est pour cela, sans doute, que son œuvre m'a plu dans ma jeunesse.

J'avoue avoir une prédilection pour ses ouvrages polémiques, comme Paul et Jean-Paul, où il étrille Sartre, le gourou de l'existentialisme et de la gauche bien-pensante ; ou Mauriac sous de Gaulle, où il attaque violemment le général de Gaulle – ce qui lui valut un procès retentissant pour « offense au chef de l'État » ; ou encore Année 40 : Londres - De Gaulle, Vichy, qui revoit et corrige les conditions dans lesquelles de Gaulle partit pour Londres et dans lesquelles naquit la Résistance. S'attaquer à la légende gaullienne, quel sacrilège ! Et pourtant... Je ne suis pas insensible, non plus, aux reportages qu'il publia sur la guerre d'Algérie, comme envoyé spécial de L'Aurore, ni à ses positions en faveur de l'Algérie française, qui n'étaient pas courantes, dans le milieu intellectuel de l'époque.

Le destin d'un jeune homme d'à peine 18 ans, en 1939

Oui, Jacques Laurent était un esprit libre, indépendant, indomptable, volontiers provocateur. On retrouve cette liberté dans son roman Le Petit Canard, qui raconte le destin d'un jeune homme d'à peine 18 ans, en 1939. Une histoire apparemment banale : Antoine, au sortir de l'adolescence, rêve d'un avenir prestigieux, connaît son premier amour avec Sophie. La conception qu'il se fait de la vie est confrontée à la réalité ; il apprend que Sophie l'a trompé avec un officier polonais plus hardi que lui. Il s'engage alors dans la Légion des volontaires français, combat en Russie et sera fusillé à la Libération.

La structure même du livre est conçue comme une tragédie : une première partie, la plus longue, intitulée 1939-40, où Antoine rencontre Sophie, sans oser lui avouer son amour ; des indices annoncent déjà le dénouement. Une seconde, ironiquement appelée 18 juin 1940, réduite à un chapitre, où Antoine apprend la trahison de Sophie. Enfin, la troisième partie, Nuit du 24 au 25 juin 1945, où son père, officier de réserve, prend la parole et célèbre son amour filial. Les dernières lignes sont à la fois poignantes et désespérées : « Que me reste-t-il à faire sur Terre ? Rien. Et voilà que je mange. J'ai même essuyé la pomme, comme si j'avais peur qu'un microbe ne s'introduise en moi pour abréger mon existence. Une pomme. »

D'aucun diront que ce roman est bien la preuve que Jacques Laurent était « de droite ». Pis encore : une droite collaborationniste. C'est ne rien comprendre à l'homme ni à la nature du vrai romancier. Dans un entretien au journal Carrefour, à la question « Avez-vous voulu faire un roman politique ? », il répond : « Si j'ai des opinions politiques à exprimer, j'écris un article ou un essai. D'ailleurs, il n'y a pas de roman politique. [...] Un roman politique n'est pas un roman, c'est une fable. Un roman est une aventure imprévue. » Il confirme, un peu plus loin, le propos du journaliste selon lequel « [son] héros aurait pu tout aussi bien combattre dans le maquis et être condamné par la milice ». Il souligne le rôle du hasard, « collaborateur de tout roman » : « Si Antoine entre à la L.V.F., c'est parce qu'un officier polonais a embrassé celle qu'il aimait. »

Je vous recommande ce livre. Vous ressentirez assurément une émotion sincère en lisant ce petit roman de 148 pages, qui n'a rien d'un roman engagé, qui n'est qu'une histoire, somme toute ordinaire, se transformant en tragédie aux hasards de la vie. Vous aurez quelque compassion pour ce petit canard perdu dans un monde où il perd toutes ses illusions. Vous éprouverez de la sympathie pour Jacques Laurent, au regard malicieux, qui n'aimait pas les honneurs (il refusa la Légion d'honneur, qu'il estimait ne pas mériter), sachant être irrévérencieux (élu académicien, il posa dans le magazine Lui, vêtu de son habit vert, son épée à la main et en porte-jarretelles en guise de sous-vêtement). Un homme qui haïssait le politiquement correct, aimait boire du whisky au bar du Lutetia ou à la brasserie Lipp et avait un immense talent d'écriture, associé à la rare qualité d'être sérieux sans se prendre au sérieux.

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 15/08/2025 à 10:19.
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Philippe Kerlouan
Chroniqueur à BV, écrivain, professeur en retraite

Vos commentaires

3 commentaires

  1. Merci de remettre en lumière l’immense et si discret écrivain que fût Jacques Laurent. Il incarnait l’image de l’honnête homme du 17ème siècle a la culture aussi étendue que le sens moral et social, l’humour et la dérision en plus. Il faut relire « Les corps tranquilles » et tant d’autres oeuvres magistrales.

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