[LIVRE] Risquer la prudence : manuel d’intelligence pour la classe politique
Au cœur du spectacle tragi-comique que nous offrent nos politiciens ces derniers jours, il est bienvenu de chercher un cap parmi les grands auteurs. Pour cela, quelle meilleure idée pour envisager l’avenir que de se tourner vers l’Antiquité, et vers la Grèce, qui inventa la démocratie ? Pour tâcher d’y voir clair dans cet épais brouillard, il y a mieux que d’attendre frénétiquement le dernier tweet, mieux aussi que de lire la littérature affriolante de Bruno Le Maire, très long ministre de l’Économie et de la dette, très éphémère ministre des Armées : il y a ce récent et lumineux essai signé de la jeune philosophe Catherine Van Offelen et invitant à redécouvrir « une pratique de la sagesse antique » sous le titre apparemment paradoxal : Risquer la prudence (Gallimard).
L’alliance de l’intuition et de la réflexion
Dans un style fluide et énergique, l’auteur nous invite à redécouvrir un trésor qui a changé sa vie, elle qui se trouvait paralysée dans l’indécision et qui confesse : « Choisir ne me paraissait pas tant élire que repousser ce que je n’élisais pas. » C’est alors qu’elle découvre ce mot ancien et cette notion ancienne : la phronesis. Un mot doublement enfoui. Oublié d’abord, mal traduit ensuite par le mot de « prudence », à l’inverse de ce qu’il exprime. Et que notre chercheuse d’or est allée retrouver, dépoussiérer et remettre à l’honneur et à l’usage de tous ceux qui veulent agir avec conviction.
La phronesis, qui se trouve au cœur de la philosophie pratique d’Aristote, c’est l’alliance de l’intuition et de la réflexion, l’équilibre entre la capacité d’observation et la recherche de l’action, c’est l’intelligence de la situation pour oser aller de l’avant, c’est « agir en homme de pensée et penser en homme d’action », comme disait Bergson. Ainsi, loin de s’enfermer dans ses pensées, de soupeser sans cesse le pour et le contre, le vrai prudent ne craint pas l’entre-deux, se suffit de la pénombre, « comme la chouette » qui s’élance et saura trouver et adapter son chemin même si la lumière n’est pas pleine.
Ulysse plutôt que Jupiter
Cette vertu d’action, elle est à la portée de tous, au quotidien : Ulysse, le rusé, navigant en eaux troubles et se sortant des pièges, « incarne la prudence privée » : « Le prudent est avant tout le monarque de sa propre vie. » Mais par-dessus tout, cette vertu concerne ceux qui exercent le pouvoir, car elle est, ou devrait être, le propre des gouvernants. « La prudence à son sommet désigne la capacité à gouverner. Celui qui gouverne, mot dont l’origine latine renvoie au gouvernail, s’apparente à celui qui dirige le navire. Quand la houle enfle et que de lourdes lames déferlent sur la coque, c’est l’affolement […] le bon stratège politique est capable d’exercer cette prudence et de mener le paquebot de l’État à bon port. »
Las, une culture oubliée dans les plus hautes sphères de l’État, dont l’auteur regrette qu’elle ne veuille plus décider ni gouverner, délaissant aux experts, aux tableurs, aux cabinets, aux instances supranationales le pouvoir qui semble leur brûler les mains. « Ulysse circule, l'expert calcule », constate-t-elle, à juste titre. Car c’est devenu cela, le pouvoir : « maîtriser tous les risques pour finalement n’en prendre aucun ». « Au commencement était le verbe, voici le règne des chiffres. » « La statistique, étymologiquement soutien à l’homme d’État, est devenue l’État. ». Avec le résultat que l’on ne peut que déplorer, aujourd’hui…
À la manière de Catherine Van Offelen, compagne d’aventure de l’écrivain voyageur Sylvain Tesson, sachons faire de bons livres des armes de combat. Et plutôt que Jupiter, espérons que dans l’effondrement auquel nous assistons se lèveront bientôt des Ulysse, Aristote et Périclès dont la France a besoin de toute urgence.
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8 commentaires
La prudence est pour soi, le risque est pour les autres. Tous ce qui on survécus aux téméraires en ont fait leur doctrine. « Le prudent est avant tout le monarque de sa propre vie. »
J’ai lu ce livre qui est extraordinaire: Un manuel d’intelligence pendant nos moments troubles et comment réussir à « traverser la peur » comme dit Louis Fouché. Personne très cultivée, intuitive, passionnée de culture grecque ancienne. A lire avec un crayon pour noter tellement il y a de richesse littéraire .
Un article peu commenté Madame, peut-être parce que les français ne lisent plus, probablement, mais il est difficile aussi pour des fainéant,…. comme c’est mon cas ,lorsqu’on se décide de prendre un livre, notre libraire nous fait savoir que ce qu’on désire, n’est pas disponible, et lorsque notre courage nous pousse à chercher une autre alternative, en l’occurrence une plate forme américaine, le règlement est refusé par la banque.
La citation de Me Catherine Van Offenlen » Choisir ne m’apparaissait pas… » n’est pas d’elle mais d’André Gide. J’ignore si, dans son texte, elle le précise…
Merci madame, tout est clairement dit et un brin de culture (notre culture) fait grand bien. Espérons que des Ulysse, Aristote, Périclès et tant d’autres de la même trempe se lèveront, j’aimerai ajouter aussi des Léonidas…
« Le bon stratège politique est capable d’exercer cette prudence et de mener le paquebot de l’État à bon port ». Le malheur est que le timonier s’appelle Macron et le navire le Titanic.
Un manuel pour apprendre à nos politiques à devenir intelligents risque de faire des mètres d’épaisseur, tant le travail est titanesque !
Il se dit qu’il y en a qui ne savent même pas lire… Alors…