[LIVRE] Coup de cœur au coin d’un bon feu : Retour aux fougères

Ce livre vous transportera en pensée devant une cheminée de pierre blanche, taillée pour faire rôtir un aurochs.
retour aux fougères

Disons-le tout net : on ne tombe plus très souvent sur des romans comme celui-ci. Bertrand Lacarelle, déjà auteur du remarqué Ultra-Graal (Pierre-Guillaume de Roux), signe avec Retour aux fougères (Éditions du Cherche Midi) un livre rustique et poétique, anarchiste et conservateur, libertaire et royaliste, porté par une langue impeccable, dans laquelle il sertit, comme des truffes miraculeuses au pied des chênes noirs, des mots médiévaux, drus, campagnards, oubliés, et dresse un discours programmatique aussi foutraque qu’imparable pour renverser la dictature de la technique et de la norme.

À Comberonde, en bord de Loire, une compagnie informelle de personnages hauts en couleur (moines à l’ancienne, capitaine de Légion reconverti dans les chantiers, vigneron bio, boulangère tatouée aux allures de dryade) s’agglomèrent sous la tutelle d’un vieil aristo breton entouré de livres. Ils formalisent grâce à lui leur confus sentiment de révolte contre le monde moderne en devenant des « forlongeurs« ». En vènerie, la forlonge, c’est un terme qui désigne le fait, pour un grand animal, d’échapper à la meute en la devançant ou en s’enfonçant dans un territoire inhabituel. C’est exactement le choix que font les héros de ce livre drôle, émouvant, habité, idéaliste : leur étrange fraternité, coagulée par l’implantation, dans leur vallée, d’une antenne-relais du « gouvernement de la république », met le feu aux poudres. C’est l’étincelle qui déclenche la révolte.

Les manants d'un royalisme total

Des manifestes poétiques, simples et profonds comme des chansons à la veillée, fleurissent sur les murs de la région. L’antenne-relais, symbole du raccordement à la laideur, est sabotée. Doucement, comme une feuille verte qui se détacherait d’un arbre en béton, Comberonde fait sécession. Le narrateur, un agent ministériel qui a pour mission de garder le contact avec « les territoires » en espionnant la France périphérique, est rapidement fasciné par l’étrange confrérie. Il assiste à des beuveries géniales, auxquelles se joignent les troglosophes, des écolos radicaux bien sympathiques qui se retrouvent dans des grottes de tuffeau. Il découvre que la gauche et la droite sont des mots qui masquent le vrai combat : d’un côté, ceux qui veulent assécher, bétonner, uniformiser, éteindre, asservir, partisans de la fiction urbaine et du récit technocratique ; de l’autre, ceux qui veulent vivre, célébrer, chanter, se souvenir, travailler de leurs mains, partisans du réel, de la glèbe et des saisons, manants d’un royalisme total qui dépasse le folklore pour s’accomplir dans la plus naturelle des généalogies.

Il y en a pour tous les niveaux de lecture, dans Retour aux fougères, dont le titre louche vers Heidegger et Jünger - et ce n’est pas un hasard. L’un vitupérait sur l’arraisonnement de l’homme par le Gestell de la technique et son oubli de l’Être, préconisant le « retour à la terre ». L’autre défendit le « recours aux forêts » (le Waldgang), fussent-elles intérieures, comme une forlonge qui ne dirait pas son nom. On trouvera ainsi des clins d’œil poétiques pour khâgneux (« Antenne cou coupé », pour Apollinaire à l’heure de la 5G), des moments de grâce terrienne qui évoquent Vincenot, des solidarités médiévales, anachroniques parce qu’éternelles, qui font penser à La Varende. On pourra aussi lire ce livre sans le rattacher à ses grands devanciers, dont certains figurent de toutes façons dans la « promenade littéraire » qui est la deuxième partie de ce livre. Et puis, on pourra aussi, comme dans un de ces alambics dont les propriétés angevines regorgent, extraire de ce roman magistral des théories politiques pleines d’un espoir à portée de main. C’est bientôt Noël, offrez ou offrez-vous ce livre : il vous transportera en pensée devant une cheminée de pierre blanche, taillée pour faire rôtir un aurochs, avec un bon feu, un verre de vin clair, des étagères de poèmes… et de l’espérance, au lieu de nostalgie.

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Arnaud Florac
Chroniqueur à BV

Vos commentaires

3 commentaires

  1. Faire rôtir un auroch dans une cheminée ? Il n’y a que les surhommes de la légion qui sont capables d’un tel exploit !

  2. Je vais lire ce livre ! Mais, de l’espérance, au lieu de nostalgie, il y a, hélas, la sentence des années…

Commentaires fermés.

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