C’était les corons !
Dans le bassin minier du Nord, l’Histoire se lit encore dans le paysage. Les terrils, les chevalements et les corons rappellent qu’ici, pendant plus d’un siècle, la France a vécu au rythme de l'extraction du charbon. Ce patrimoine industriel, vulnérable aux ravages du temps et aux éléments, nécessite aujourd’hui une attention particulière. C’est ainsi qu’à Lewarde, sur le site de la fosse Delloye, près de Douai, un vaste projet de restauration vient d’être lancé. Près de quatre millions d’euros sont mobilisés pour sauver plusieurs bâtiments emblématiques. Ce chantier ne concerne pas seulement des murs ou des charpentes : il s’agit de préserver la mémoire d’un territoire qui vote aujourd'hui massivement pour Marine Le Pen.
Des travaux pour sauver la mémoire
Car à Lewarde, la rouille est un ennemi mortel prêt à se délecter de la chair métallique des structures de l’ancienne mine. Le chevalement du puits n° 2 accuse des fissures de corrosion, ses joints métalliques sont rongés par la pluie et le gel. La passerelle du personnel, autrefois empruntée par des centaines d’ouvriers chaque jour, s’affaisse en raison de l’oxydation de ses supports. La lampisterie, qui accueillait les mineurs munis de leur lampe frontale avant la descente, subit aussi les affres des infiltrations d’eau que la couverture du toit n'arrive plus à arrêter.
Face à ces risques, la région Hauts-de-France, propriétaire du site, a engagé un chantier d’envergure d’une durée de trois ans. Le montant global du projet avoisine les quatre millions d’euros et une collecte nationale a été lancée par la Fondation du patrimoine pour impliquer le grand public. L’objectif est clair : consolider et sécuriser les édifices afin que les générations futures puissent continuer à comprendre ce qu’était la vie d’un bassin minier.
Ce projet s’inscrit également dans une démarche plus vaste. Depuis 2012, le Bassin minier du Nord-Pas-de-Calais est référencé au patrimoine mondial de l’UNESCO : Lewarde en est l’un des piliers. Restaurer les bâtiments de la mine, ce n’est pas uniquement réparer ce qui menace de tomber, c’est donc permettre de transmettre l’histoire de l’exploitation du charbon, chapitre important de notre mémoire nationale.
La fosse Delloye, d’un site d’extraction à un musée de mémoire
L’histoire de la fosse Delloye débute au tournant du XXe siècle, lorsque le fonçage du puits est entrepris en 1911, mais la Première Guerre mondiale interrompt les travaux et ce n’est qu’après le conflit que les travaux peuvent enfin reprendre pour qu’en 1927, un premier puits entre en activité. Un second puits est ajouté en 1932, intensifiant ainsi la production.
Pendant des décennies, la fosse fait vivre de nombreuses familles au prix d’heures harassantes dans les tréfonds. Le site réussit, lors de son apogée en 1963, à extraire près de 440.000 tonnes de charbon en un an. Malheureusement, les veines s'épuisent, obligeant le site à fermer en 1971. La direction des Houillères du bassin du Nord et du Pas-de-Calais et son Secrétaire général Alexis Destruy, pressentant l’importance de la mémoire, décident alors de préserver le site.
Après des années de tractations et de préparations, en 1984, le Centre historique minier de la fosse Delloye ouvre ses portes. Plus de 160.000 visiteurs franchissent, aujourd’hui, chaque année les portes du musée, guidés par les récits d’anciens mineurs devenus passeurs d’histoire.
Mines et immigration
Préserver et raconter l’histoire des mines de France, c’est aussi raconter celle d’une immigration assimilée. Après la Première Guerre mondiale, les compagnies minières sortent exsangues du conflit. Les infrastructures sont détruites et la main-d’œuvre fait cruellement défaut. Pour relever ce secteur stratégique, la France conclut alors des accords avec plusieurs pays européens afin d’organiser et autoriser une immigration de travail. La Pologne, l’Italie ou encore la Tchécoslovaquie deviennent des viviers de recrutement. Des milliers d’hommes, dont près de 200.000 Polonais, quittent leur terre natale pour descendre dans les mines du Nord-Pas-de-Calais. Logés dans les corons, ces modestes habitations ouvrières, ils découvrent une existence rude, un labeur harassant, mais aussi une solidarité et une intégration efficaces.
Une étude publiée en 1949 par Raymond Poignant montre que, malgré une forte conscience identitaire chez les immigrés polonais, un processus d’assimilation naturel s’est rapidement enclenché, favorisé par la vie quotidienne aux côtés des Français, l’usage du français à l’école, la camaraderie au travail dans les galeries et la participation aux organisations syndicales ou sportives. Les enfants polonais adoptent vite le français comme langue d’usage, les cérémonies religieuses se déroulent dans les mêmes églises que celles des mineurs locaux et les mariages mixtes se multiplient au fil des générations. Ces immigrés, même empreints de nostalgie pour leur pays d’origine, acceptent alors volontiers les valeurs républicaines telles que la laïcité, l’école ou la langue française, et s’intégrent pleinement à la vie locale. Le socle religieux commun, bien souvent le catholicisme, renforce encore ces rapprochements et facilite une assimilation durable.
Les travaux engagés aujourd’hui à Lewarde rappellent que la sauvegarde du patrimoine minier dépasse la simple conservation de bâtiments. Ils permettent de maintenir vivante l’histoire industrielle du Nord, faite de charbon, d’efforts collectifs mais aussi d’une immigration européenne parfaitement assimilée, devenue partie intégrante de notre identité française.
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26 commentaires
Merci Monsieur pour ce bel article sur les « gueules noires » dont mon père fait partie. Ancien de l’Ecole des Mines de St Etienne, il a fait toute sa carrière dans les HBNPC. Je suis né dans le charbon et J’ai eu la chance de descendre « au fond » quand j’avais 12 ou 13 ans. Souvenir inoubliable. Il existe certainement de nombreuses fosses transformées en musée dont le puits COURIOT à St Etienne que j’ai pu visiter pour mon grand plaisir : ma descente au fond remonte à 65 ans
Merci pour cet article ! Etant originaire du Nord Pas de calais, je connais bien le remarquable Centre historique minier de Lewarde que j’ai bien sûr fait connaitre à mes enfants. Déjà il y a 40 ans, ce petit musée de la mine donnait très bien à sentir les conditions de travail des mineurs, épouvantables au début. On sentait aussi la fierté des mineurs, conscients de l’utilité de leur travail pour le développement de leur pays d’origine ou d’adoption. On y voit les incessants efforts des ingénieurs des mines pour améliorer les conditions de travail… Le plus émouvant dans cette visite fut pour moi l’enthousiasme du guide, ancien mineur. Mais c’était il y a plus de 40 ans…
Vous avez tous raison, il faut réouvrir les mines, le progrès technique actuel permet de rendre l’extraction plus facile, on a pas de pétrole mais on a du charbon, si le travail est trop pénible mettons y notre population carcérale, y’a qu’a…
Pour Lewarde c’est inutile, la veine de charbon est épuisée depuis 1971. Par contre il se pourrait que beaucoup d’autres fosses du Bassin Nord Pas de Calais puissent encore être exploitables avec les techniques actuelles. De même d’ailleurs qu’en Puy de Dôme, Cévennes et pourquoi pas d’autres à découvrir.
Certes, mais est-ce une si bonne idée à l’heure du réchauffement climatique ?