[LIVRES DE NOS MAISONS] Avec Somerset Maugham, cap sur le Pacifique Sud
Dans les bibliothèques de nos maisons de famille traînent des livres délaissés. Leurs auteurs furent célèbres, peut-être, mais leur gloire a passé. Cet été, BV propose de découvrir quelques-uns de ces écrivains ou de ces livres.

© Youtube MyMaughamCollection
Somerset Maugham (1874-1965) est un auteur anglais des plus francophiles. Il est né en France, y a vécu ses premières années. Plus tard, il est revenu y vivre, à Saint-Jean-Cap-Ferrat, villa La Mauresque. Une villa luxueuse, à la hauteur de ses succès de dramaturge sur la scène londonienne. Et ses succès de romancier, donc ! Des dizaines de millions de livres vendus dans le monde.
Parmi les grands (et gros) romans de Maugham, on trouve Le Fil du rasoir, Servitude humaine, La Ronde de l’amour. Le genre de bon bouquin qui assure de longues après-midi de lecture dans une chaise longue. Maugham est aussi un excellent nouvelliste qui vous mène de la première à la dernière phrase avec un art consommé. Il estimait que c’était un respect dû au lecteur, loin d’une littérature moderne évanescente ou déstructurée. D’où le dédain où l’a tenu certaine critique intellectualisante, déjà méfiante de sa notoriété.
Un entomologiste des sentiments

Affiche pour l'adaptation au cinéma de "Le Fil du rasoir", 1946.
Sa carrière d’écrivain célèbre dissimulait parfois des missions d’espion pour le Secret Intelligence Service, dont on trouve des échos dans le recueil Mr Ashenden, agent secret (1928). Il y formule la théorie du crime parfait — celle commise par un homme sans aucun lien ni mobile avec la victime — qu’inventera à son tour, ou reprendra, Patricia Highsmith (L’Inconnu du Nord-Express). Il y a d’ailleurs une filiation entre l’Anglais et l’Américaine. Ils partagent une amoralité certaine et un dégoût de tout pathos. Sans méconnaître l’amour, ils étudient ses manifestations comme des entomologistes. En ce genre, Maugham a signé un chef-d’œuvre avec Amours singulières.
Dans une chanson, Alain Souchon a évoqué « ces nouvelles pour dames/De Somerset Maugham… » Il n’a pas rendu service à l’écrivain avec cette détestable rime, désobligeante et pour les dames et pour un écrivain tout sauf sentimental. Maugham se montre sans illusion, jusqu’à la cruauté. En matière de « dames » — pour lesquelles son attirance n’était pas grande —, l’homme traîne une solide réputation de misogynie. Comme chez un Paul Léautaud, celle-ci n’était qu’un aspect de sa misanthropie.
Dissolution de l’homme blanc dans les tropiques
Maugham a bourlingué d'Hawaï aux îles Samoa, de la Malaisie à la Nouvelle-Guinée en passant par le Cambodge et Hong Kong. Son œuvre recèle une bonne dose d’exotisme des plus captivants, particulièrement quatre titres : deux recueils de nouvelles (L’Archipel aux sirènes, Le Sortilège malais), deux romans (Le Fugitif, La Passe dangereuse). Des histoires à des journées de marche ou de canotage de la civilisation, dans des îles rarement desservies, et par de vagues rafiots plus ou moins trafiquant. Maugham y campe de ces Anglo-Saxons qu’on n’oublie pas, et d’énigmatiques figures d’indigènes (qu’ils le soient ou pas, énigmatiques) et de métis plus ou moins à l'aise avec leurs origines.
Certains colons maintiennent l’élégance britannique envers et contre tout, revêtant le smoking pour le dîner au cœur de la jungle, sous la moiteur la plus lourde. D’autres, abrutis par l’atmosphère, s’alcoolisent sous les tropiques et offrent l’allure débraillée de la crasse morale et physique. Car ce Pacifique Sud offre tous les dangers à l’homme blanc. La passion physique, le crime, la vengeance, la folie sont autant de pièges — et l’ennui est peut-être le pire, dissolvant les fibres du civilisé… Dans cette veine, ajoutons un roman inspiré par le destin de Gauguin, traduit en français sous le titre L’Envoûte (et non L’Envoûté, comme on lit çà et là). En 1916, Maugham découvrit dans une bicoque de la jungle tahitienne un verre peint de Gauguin qu’il rapporta chez lui.
Un écrivain imperméable au wokisme ?
Il y a quelques mois, au Mans, s’est tenu un séminaire international qui s’est interrogé sur les écrits de Somerset Maugham dans une perspective décolonialiste et homosexualiste. Exercice risqué. L’écrivain n’a pas porté sa sexualité en bandoulière ni formulé une critique systémique de la colonisation britannique, préférant laisser le lecteur juger lui-même à partir des personnages très variés, sympathiques ou déplaisants, qu’il a mis en scène. Évoquant la question dans Un gentleman en Asie (1922-1923), il écrit que, « tout bien pesé », « l’Empire britannique aura inscrit, dans l’histoire du monde, une période non dénuée de noblesse ». L’homme aimait la complexité du réel, incompatible avec les simplistes affirmations du wokisme. Ce dernier est une morale intrusive, ce que Maugham aurait détesté. Tout cela fait de lui un auteur difficile à enrôler sous une bannière… et un écrivain qui se tient fort bien, un siècle après.
Pour ne rien rater
Les plus lus du jour
Popular Posts

































5 commentaires
De très bons livres relisez les
Super article encore. Je l’ai lu dans ma jeunesse et je vais le relire.
Oui, un grand écrivain !
Excellente idée … Je l’ai découvert en même temps que Jean Hougron … J’ai adoré l’un et l’autre !
Somerset Maugham relate dans son livre “le fil du rasoir” (the Razor’s Edge) sa rencontre avec Ramana Maharshi dans son Ashram de Tiruvanamalai en Inde, plus une expérience du silence qu’un véritable entretien, une Vision, en terminologie hindouiste, un Darshan, expérience qui s’opéra chez lui en une sorte de fièvre, une indisposition passagère de laquelle surgit cette phrase d’une profondeur métaphysique indéniable « (p282)(Penguin book) “A God that can be understood is no God, who can explain the infinite in words” ? (Un Dieu qui peut être compris ne peut être Dieu, qui peut expliquer l’infini avec des mots »).