[LIVRE] Delacroix à l’Assemblée : un programme plus politique qu’il n’y paraît
Quand les institutions prennent soin du patrimoine, sachons nous en réjouir ! Les peintures d’Eugène Delacroix, qui sont l’honneur du plafond de la bibliothèque de l’Assemblée nationale, ont été restaurées en 2024-2025. L’Assemblée publie Delacroix à l’Assemblée nationale - Les peintures révélées (en partenariat avec les Éditions Hazan). Les photographies sont d’Ambroise Tézenas, le texte de Barthélémy Jobert. On y apprécie les œuvres au plus près.
Le peintre de La Liberté guidant le peuple, de La mort de Sardanapale, des Massacres de Scio, est aussi un grand peintre mural. Une longue série de commandes officielles l’occupa trente ans, de 1833 à 1861 : « Salon du roi » de l’Assemblée (lui aussi présenté dans le livre), salle de lecture du Sénat, bibliothèque de l’Assemblée, galerie d’Apollon au Louvre, « Salon de la paix » à l’hôtel de ville (brûlé en 1871), chapelle de Saint-Sulpice.
Deux demi-coupoles et vingt pendentifs
Avec l’aide d’assistants, Delacroix a mené de front la salle de lecture du Sénat (1840-1846) et la bibliothèque de l’Assemblée (1838-1847), double chantier qui a allongé les délais. Dans le journal qu’il tenait, on lit régulièrement cette mention, en 1847 : « Travaillé à la Chambre. » Avec parfois une précision. « Je ne sortirai pas, je crois, de cet Attila et de son cheval », note-t-il, le 2 septembre 1847. Il fait allusion à l’une des extrémités du plafond, demi-coupole représentant Attila foule aux pieds l’Italie et les arts, allégorie de la guerre. L’autre demi-coupole représente la paix : Orphée apportant la civilisation, c’est-à-dire les arts et l’agriculture, aux Grecs.
Les pendentifs des cinq coupoles sont dédiées à la Théologie, la Poésie, la Législation, la Philosophie, les Sciences. Delacroix était un homme cultivé, un grand lecteur. Il a mûri son programme avec soin. Il a emprunté aux auteurs antiques et à la Bible de multiples épisodes. Mettant en scène des personnages historiques ou mythiques, il a évité de multiplier des allégories répétitives.
La morale de quelques histoires
Le livre laisse chacun méditer le sens à donner aux différentes scènes. Prêtons-nous au jeu. Pour les députés qui nient les dommages de l’immigration-invasion, ils sont là, à portée de vue : Attila foule aux pieds l’Italie et les arts en est une éclatante démonstration. Surtout que les deux concepts sont officiellement interchangeables depuis que des historiens ont renommé les grandes invasions « grandes migrations » (comme écrit l’INRAP : « Les "invasions" correspondent en réalité à de longs mouvements migratoires »). Les demi-coupoles représentent aussi la naissance et la mort de l’Antiquité - un avant-goût de la pensée de Valéry sur les civilisations mortelles. Il faut être Gabriel Attal pour penser que les « acquis » peuvent atteindre un point de « non-régression sociétale » - optique millénariste.
Deux scènes sont liées à la question fiscale. La drachme du tribut (Matthieu, chap. XVII) est une scène de l’Évangile rarement traitée en peinture et difficile à interpréter. Dans Anarchie et Christianisme (Atelier de Création libertaire, 1988), Jacques Ellul l’analysait comme une dévalorisation du pouvoir politique et religieux. Jésus, écrivait-il, « montre clairement qu'il ne vaut la peine de se soumettre et d'obéir que de manière risible ». Il est d'autres interprétations, moins iconoclastes. Mais pourquoi ne pas payer ses impôts avec dérision - vu l'emploi qui en est fait ? La scène où Cicéron accuse Verrès nous rappelle que ce dernier fut, en matière de fiscalité abusive et de spoliation de patrimoines, une sorte de grand ancêtre de la gauche. Verrès commit l’erreur de ne pas en faire un programme politique.
Le critique Louis Hourticq notait que l’on admire dans ce plafond de Delacroix « les plus beaux épisodes de l’Histoire méditerranéenne. Hors de ce monde lumineux, la Barbarie n’apparaît que pour nous montrer la détresse d’Ovide exilé, ou les hordes d’Attila passant sur la civilisation antique pour l’éteindre. Delacroix, en somme, adopte le dogme fondamental du classicisme, la fidélité au culte des Anciens. » Que les députés lisent peu les livres que la riche bibliothèque de l'Assemblée met à leur disposition, c’est une chose ; mais ils pourraient au moins regarder les images.
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