Face aux frappes américano-israéliennes : la vision millénariste des mollahs

Pour le nouveau guide suprême, la vengeance reste une priorité.
guide suprême

La mort en Irak de l’adjudant-chef Arnaud Frion, du fait d’une frappe délibérée1 de drones d’un groupe terroriste2 proche des mollahs iraniens sur une base française au Kurdistan irakien, relance le sujet de la stratégie du gouvernement iranien face aux frappes après maintenant deux semaines de guerre. Ce groupe terroriste ferait ainsi partie des « proxys » du gouvernement iranien en Irak aux côtés, par exemple, des « Kataeb Hezbollah », ou brigade du parti de Dieu, appelée aussi « Hezbollah irakien ».

 

Le discours de l’ayatollah Mojtaba Khamenei

Dans un discours lu par une journaliste iranienne le jeudi 12 octobre, le nouveau guide suprême de la révolution islamique, choisi par un comité d’experts religieux, que personne ne peut encore voir - sans doute parce qu’il a été blessé -, fait l’inventaire des ennemis de la République islamique et déclare : « La vengeance reste l’une de nos priorités. » Parmi les ennemis de l’Iran, on compte bien entendu les « deux satans américain et israélien » mais aussi les chefs d’État des différents pays arabes du golfe Arabo-persique et les Occidentaux qui sont « complices des Américains et des Israéliens » par leur simple présence dans la région. Vivant, blessé ou mort, le nouveau guide suprême a, dans ce discours, tracé les principes de la stratégie de la république islamique. Forte d’un nombre inconnu de missiles et de drones, cette dernière souhaite ainsi, non seulement viser les avions, navires ou bases des Américains et Israéliens qui l’ont visée depuis deux semaines mais aussi s’en prendre à leurs alliés arabes et occidentaux. Parmi les alliés occidentaux, ont été cités non seulement les Français mais aussi les Italiens dans le Kurdistan irakien.

Les Britanniques ont également été visés au travers de l’action de deux drones du Hezbollah libanais sur l’une de leurs deux bases de Chypre. Cette attaque a suscité l’intervention du porte-avions Charles-de-Gaulle, de huit frégates française et de cinq frégates européennes. En outre, l’OTAN a également été ciblée par l’Iran à travers la Turquie. L’OTAN, d’ailleurs, s'est chargée de la défense antiaérienne de la Turquie et a abattu les drones et les missiles iraniens avec ses propres moyens sans pour autant faire fonctionner l’article 5 selon lequel l’Alliance atlantique pourrait réagir conjointement contre la république islamique. Parmi les pays arabes du golfe Persique ont été atteints l’ensemble de ceux avec lesquels des pays occidentaux ont des traités d’assistance militaire. Ainsi, au premier rang, ce sont bien naturellement les Émirats arabes unis qui ont subi la plupart de ces attaques, même si de nombreux missiles et drones ont été abattus avant d’arriver sur les objectifs civils et militaires assignés par le gouvernement iranien.

La réunification de l’islam

Derrière ces attaques contre les émirats du Golfe et l’Arabie saoudite se profile une stratégie religieuse visant à unifier l’islam sous l’étendard chiite. Depuis sa défaite lors de la bataille de Kerbala le 10 octobre 680, l’armée chiite, commandée par le petit-fils du prophète Hussein ibn Ali, dut laisser l’armée omeyyade restaurer le califat de Damas. Ce fut l’émir Yazid Ier qui décapita en personne le petit-fils du prophète Mahomet et infligea une défaite historique aux schismatiques chiites. Cette ville de Kerbala, située dans l’Irak contemporain, pays créé par Churchill en 1921 à l’instar de la Transjordanie, abrite, depuis, le mausolée d’Al-Hussein, dont on connaît l’existence depuis l’année 977, et ce, à l’endroit même où il fut exécuté. Najaf, également en Irak, constitue le deuxième site saint de l’islam chiite, même si Jérusalem (Al-Qod) et La Mecque sont des lieux saints communs aux deux islams sunnites et chiites.

Contrairement au monde arabe, la Perse ne fut jamais conquise durablement par l’Empire ottoman et resta indépendante durant toute l’époque contemporaine, au contraire des émirats du Golfe qui, après la domination turque, subirent la domination et l’occupation occidentale, notamment française (Syrie et Liban) et surtout britannique (Irak, Palestine et Jordanie). L’Arabie saoudite, créée par le sultan Ibn Saoud, demanda, en février 1945, la protection du président Roosevelt lors du traité de Quincy signé sur le croiseur américain éponyme en échange de son pétrole.

Dès 1979, le gouvernement des ayatollahs voulut remettre en cause la pérennité de cette situation, notamment en voulant « effacer Israël de la carte » et en exterminant tous les Juifs de Palestine. Quant aux États-Unis d’Amérique, ils devinrent le « grand satan » dont l’influence devait être combattue et extirpée de cette région sainte. L’arrivée de soldats américains durant la première guerre du Golfe en 1990-1991 ne facilita pas cette politique, après huit ans de guerre contre l’Irak de Saddam Hussein, au terme de laquelle les deux belligérants perdirent quelque 500.000 hommes (300.000 Iraniens et 200.000 Irakiens).

Vont-ils réussir ?

Ainsi, malgré des bombardements constants des deux aviations « les meilleures du monde », depuis maintenant quatorze jours, les mollahs ne perdent pas l’espoir, dans une philosophie suicidaire et millénariste, de vouloir à tout prix changer le monde, quitte à le transformer en champ de ruines dont pourrait surgir « l’imam caché » qui reviendrait restaurer l’unité de l’islam sous la férule chiite, vengeant ainsi dans le sang, non seulement la défaite de Kerbala, mais aussi la présence des « croisés chrétiens » et des impies sunnites qui se vautrent dans le matérialisme et sont devenus les ennemis du « vrai islam » en ayant permis aux juifs et aux chrétiens de souiller les lieux saints de l’islam. Certes, la population iranienne s’est révoltée contre ses mollahs, en janvier, mais l’importance numérique de ses pertes en a calmé, du moins pour l’instant, les ardeurs révolutionnaires. Seule une excellente synchronisation entre les planificateurs américains et israéliens avec les « résistants de l’intérieur » à ce régime pourra venir à bout de ses objectifs morbides. On en reparlera dans deux semaines, quelles que puissent être les menaces sur le détroit d’Ormuz notamment. En attendant, ce samedi 14 mars, les chefs du régime des mollahs célèbrent au milieu de leurs affidés la future reconquête de Jérusalem (fête d’al-Qods)… Leurs dernières festivités, peut-être ? Entre deux bombardements.

 

1) Qui a aussi blessé six autres soldats du 7e BCA (bataillon de chasseurs alpins) de Varces chargés d’instruire l’armée irakienne à la contre-insurrection.
2) Le groupe terroriste Ashab al-Kahf (les gens de la caverne) fut créé en 2019 par l’Iran en Irak pour lutter contre les intérêts américains dans ce pays. Ce groupe chiite tire son nom des « sept Dormants d’Éphèse » se rapportant à la 18e sourate du 9e verset du Coran.

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Vincent Arbarétier
Ancien officier, docteur en sciences politiques, expert géopolitique et militaire

Vos commentaires

6 commentaires

  1. Derrière la fumée des dissemblances civilisationnnelles, il y a un item de même farine idéologique entre la stratégie iranienne des mollahs et celle de la France insoumise : pousser le peuple à l’exacerbation révolutionnaire dans une exaltation libératrice. Peu importe le prix payé, le sang versé et surtout, instrumentaliser le prolétariat à son profit. Agiter avant de s’en servir. Revient le mot de St Just :  » Ne comprenez-vous pas que si je vous coupe la tête, c’est pour votre bien. » Ces amis criminels du peuple n’ont pas leur pareil pour le vider de son sang. Chez les mollahs, le permis de tuer se fait au nom de la république islamiste, qui ne lésine pas sur sa finalité millénariste. Chez nous la phalange insoumise, qui s’est déconnectée du peuple, se veut son fer de lance. D’un côté comme d’un autre, l’espérance d’un big-bang doit générer la naissance explosive, planétaire et universelle de l’homme nouveau. On a tort de penser que la foi n’est pas en partage de turbans chez nos mollahs hexagonaux. Les uns le portent sur la tête, les autres à l’intérieur. Ils se déclinent en noir ou blanc au Levant, ici ils sont rouges et verts. Les observateurs de la vie politique auront remarqué avec quelle immense tristesse a été saluée en France la décapitation des mollahs. Ce sont des alliés perdus. Ils avaient la main large et généreuse. Ils alimentaient le débat aux portes de Sciences-po. Ils agitaient le drapeau du Hamas. Ils espéraient rayer Israël de la carte. Hélas, leur petite forteresse iranienne a pris l’eau, le château de sable est leur dernière carte faillie. On ne voit pas à ce jour que la situation se retourne, elle peut seulement perdurer par une guérilla désespérée qui n’aura qu’un temps. Se dessineront les nouveaux contours du Proche-Orient, dont on peut regretter que la France ne soit pas partie prenante en restant figée à la pleutrerie présidentielle. A la fin, comme on dit, il faut que le coeur se brise ou se bronze.

  2. On voit mal comment éviter l’enlisement. Et plus pleuvront les bombes aériennes plus il y aura de morts civiles, et la haine ne fera que monter. A long terme rien ne sera résolu. L’économie mondiale souffre, d’une ampleur peut-être non prévue au Pentagone, et le problème de Trump qui dépense dix milliards par semaine est d’arrêter cette action de guerre sans but stratégique (renverser un régime est-il un but militaire?) sans perdre la face au regard de ses concitoyens. (Au regard du monde, et des Européens en particulier, il peut se passer de s’en soucier, car on ne se soucie pas de ceux qui n’agissent pas). Trump a joué très gros ; peut-être trop gros. L’Iran sera toujours soutenu par la Russie et la Chine, cette dernière ayant un fort besoin de son pétrole ; Israël sortira plus exposé de cette guerre quand les USA seront partis, d’autant qu’il existe un courant américain notable qui considère que la Maison-Blanche – quel qu’en soit l’occupant – est trop soumise aux intérêts des gouvernements israéliens.

    • Il est fort possible que les iraniens et autres populations de pays ayant subit les bombes occidentales parlent de nous comme vous, vous parlez d’eux. Qui sont vraiment les barbares sanguinaires ? Il faudrait demander aux petites filles de Minab.

  3. L’alternative est simple. Si le régime tombe en Iran, ce sera la guerre civile et le chaos (comme en Libye, en Irak, en Syrie, la vie y sera pire qu’avant) et les USA exploiteront les ressources pour leur propre compte ; ou bien, le régime iranien survie et se réformera petit à petit, se rajeunira, se démocratisera à sa façon et sans copier l’occident, s’il n’est pas sans cesse attaqué. Je n’en finis plus de m’étonner qu’après les précédents cités plus haut, les gens en France croient que les USA et Israel veulent apporter la démocratie en Iran… On leur refait chaque fois le même coup, et ça passe crème.

  4. De la pure propagande déguisée sous une analyse de cours préparatoire. Nous sommes dans la désinformation très politiquement correcte. Il est tellement facile d’avoir accès à des analyses moins partisanes, de grande qualité et qui n’oublient pas de parler des points qui gênent l’occident. BV fait de l’idéologie malheureusement. Moi qui y était venu grâce au courage de Grabrielle Cluzel lors du covid, je ne m’y reconnais plus.

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