Algérie : la fontaine de Sétif, due à Francis de Saint-Vidal, dégradée une sixième fois

En Algérie, la question de la sécurité des monuments historiques et du patrimoine ne paraît pas près d'être réglée.
Par habib kaki 2 from Zeralda — Ain El Fouara - Setif عين الفوارة - سطيف, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=103367030
Par habib kaki 2 from Zeralda — Ain El Fouara - Setif عين الفوارة - سطيف, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=103367030

À Sétif, la fontaine d’Ain El Fouara a été dégradée pour la sixième fois depuis 1997. L’œuvre, due à la France coloniale et au ciseau de Francis de Saint-Vidal, semble concentrer sur elle certaines rancœurs.

C’est au soir de ce 29 juillet 2025 qu’un homme en état d’ébriété a volontairement brisé le visage de la statue de femme qui constitue le principal ornement de la fontaine. La femme tient un vase renversé, d’où le nom de la fontaine : Ain El Fouara signifie « à l’eau jaillissante ». Le vandale s’en était déjà pris à la sculpture, la dégradant lourdement en décembre 2022, là encore sous l’empire de l’alcool. Il avait fait de la prison, la fontaine avait été restaurée… et on recommence.

Un sculpteur de la IIIe République

Francis de Saint-Vidal ? Né en 1840, mort en 1900, cet artiste est un élève de Carpeaux qui a produit des œuvres assez datées qu’on pourrait étiqueter « réalisme républicain ». Il reçut, par exemple, une prestigieuse commande officielle : une fontaine monumentale (9 mètres de haut) pour l’Exposition universelle de Paris en 1889. Elle était particulièrement mise à l’honneur, puisqu’elle s’élevait sous la tour Eiffel. Son titre ? La Nuit essayant d'arrêter le génie de la lumière qui s'efforce d'éclairer la vérité : le thème du Progrès et de la Science, vainqueurs de l’obscurantisme, est révélateur des mentalités de l’époque. Le groupe était constitué de onze allégories : la Nuit, le Génie de la lumière, l’Histoire, Mercure, le Sommeil, l’Amour et, enfin, les cinq parties du monde - Europe, Asie, Afrique, Amérique, Australie.

On doit aussi à Francis de Saint-Vidal des bustes (Beethoven, Carpeaux), un monument à Berlioz, un autre au peintre Alphonse de Neuville. Celui-ci a été fondu durant l’Occupation. La fontaine de La Nuit de l’Exposition universelle a été démontée, détruite peut-être. Cela ne donne que plus de prix à la conservation, dans le temps, de la fontaine d’Ain El Fouara. Sculptée en France, la statue a été installée in situ en 1898. Au cœur de Sétif, elle constitue, selon observalgerie.com, « un véritable symbole historique et culturel de l’Algérie. Elle illustre l’héritage du pays et est un point de repère dans la mémoire collective des habitants. »

Dynamite, marteau, burin…

Un point de repère qui attire à lui des vandales aux profils plus ou moins identifiés. En avril 1997, en pleine guerre civile, la fontaine de Sétif est attaquée… à la dynamite ! Elle est restaurée. Vingt ans plus tard, un homme souffrant d’une déficience mentale grimpe sur le monument et, à l’aide d’un marteau et d’un burin, détruit le visage et les seins de la statue. Elle est restaurée, le temps d’un court répit. L’année suivante (2018), elle est de nouveau vandalisée au marteau. Et restaurée. Et voilà cet autre vandale qui en veut à la belle femme nue, qui s’en est pris à elle en 2022 et il y a quelques jours.

« Ce geste de dégradation a provoqué une vive réaction au sein de la population locale, qui considère ce monument comme un héritage précieux et un symbole de la fierté algérienne », explique observalgerie.com. Un héritage et un symbole mais, en tant que tels, sujets à contestation, comme le montrent ces attaques répétées où l’alcool et la psychiatrie n’expliquent sans doute pas tout. La haine de la France et de la période coloniale expliquerait-elle l’acharnement contre cette statue de Francis de Saint-Vidal ?

La question de la sécurité des monuments historiques et, plus généralement, du patrimoine en Algérie ne paraît pas près d’être réglée. L’écrivain Kamel Daoud avait par exemple alerté sur la situation des immeubles Art déco de la ville d’Oran. Tant que l'inimitié sera entretenue - le président Tebboune donnant l’exemple à sa population -, la condition de cet héritage restera précaire.

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Samuel Martin
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